404, Sabri Louatah

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404, ce fut l’archétype de la Peugeot robuste et bon marché, si prisée des immigrés  de première et deuxième génération d’après la Décolonisation. Comme beaucoup, le père de Kader a fait durer la sienne plusieurs vies, jusqu’à pouvoir aider son fiston à déménager de Lyon au début des années 2000. À fuir, plutôt, chassé par une obscure rumeur de viol sur la personne d’une camarade de prépa. Au Lycée du Parc, il a croisé Allia, première en tout même en gym. Allia, la sculpturale Marianne au teint cuivré, parfaite incarnation de la méritocratie républicaine, déteste les injustices qui frappent ceux qui lui ressemblent et ira à Polytechnique sans que s’éteigne la colère en elle. Elle a soutenu Kader envers et contre tout, malgré son indéfectible assurance de petit con. Dans son ombre majestueuse, il y avait Ali, un de ces ternes camarades de classe dont on bute sur le nom cinq ans après, éperdument amoureux d’elle. Le roman est narré de son point de vue.

404, vingt ans plus tard, c’est le nom du projet d’Allia, référence à l’erreur du même nom. Les réseaux sociaux débordent désormais de « mirages » numériques à la falsification indétectable, et 404 en sera l’antidote. Une plateforme dédiée au direct, impossible à enregistrer comme à bidonner, qui permettra de s’exprimer avec confiance et d’éteindre les polémiques fabriquées. Après des années passées dans la Silicon Valley, Allia installe son équipe dans le village de l’Allier où elle a grandi, et dont son mari Medhi est devenu maire. Kader, lui aussi, est passé par les « States », où il a fait fortune dans les cryptomonnaies. Il investit en France dans l’extension de la 5G aux zones blanches et soutient 404, à la fois discret et omniprésent. Devenu cuisinier à domicile après pas mal de flottement, Ali n’hésite pas quand Allia lui propose de rejoindre son entourage, dans un rôle d’homme de confiance tour à tour chef, modérateur sur 404 et chauffeur particulier.

404, dans un futur pas si lointain, ce sont trois chiffres qui feront peur. Ceux d’une statistique, 40,4%, lâchée dans un mirage à résonnance nationale : la part supposée des Arabes parmi les habitants de l’Allier. De quoi provoquer une réaction en chaîne, adroitement récupérée par le pouvoir en place. Il est vrai que la population de ce département en déshérence est repartie à la hausse, une dynamique entretenue par la manne de Kader et le succès de 404, offrant à quantité de visages nouveaux un accès au débat public. Dans un contexte politique délicat, une dissolution de l’Assemblée Nationale se profile, où Medhi briguera une investiture. Vu d’ailleurs en France, le 0-3 devient le nouveau 9-3, à ceci près qu’il semble avoir un avenir. Lequel, exactement ? Sur ce point, Ali peine à saisir les intentions respectives d’Allia et Kader, mais l’hypothèse d’une sécession s’installe dans les esprits…

Au fil des jours, il voit les mêmes personnages revenir aux mêmes heures, raconter les mêmes anecdotes de préfecture, d’associations et de mosquée, et il comprend : un pays se creuse dans le pays. Ce n’est pas grave, des pays se creusent dans les pays, sans cesse ils les bossellent, les travaillent, en modifient les contours et altèrent leur identité, qui n’est jamais l’idée qu’on se fait d’elle. Les terres sont déclarées sacrées par ceux qui les ont violées en premier. Il n’y a pas de propriétaires, il n’y a que des troupeaux. Il n’y a pas d’histoire, il n’y a que des transhumances. Le monde appartient à ceux qui migrent et les crimes que comettent les sédentaires pour les contrôler et les punir n’ont pas d’autre effet que de les changer eux-mêmes en nomades, en voyageurs perpétuels et éperdus.

Seul l’emballement final à la Vernon Subutex – d’une pertinence discutable – fait de 404 le « thriller politique et rural » vendu par Flammarion. La démarche de Sabri Louatah se rapproche plutôt de celle d’une autre star de la maison, l’oracle à parka Michel Houellebecq, lorsqu’il écrivit Soumission : anticiper l’avenir d’un vieux pays au corps social fracturé en projetant les grandes tendances d’aujourd’hui. Chez Houellebecq, c’étaient le déclin de la social-démocratie et la montée de l’islam politique ; Louatah, lui, s’intéresse plutôt aux inégalités territoriales croissantes, à la révolution numérique et à l’émergence d’une élite française d’origine maghrébine.

Si cette dernière a su franchir les obstacles traditionnels, sa majorité se sent toujours mise à l’écart en France, et dispose désormais des moyens requis pour s’accomplir sans jouer le jeu d’une intégration que leurs parents envisageaient comme seule voie possible. Pour eux, il ne s’agit pas de faire de l’Allier des années 2020 la base arrière d’une conquête à venir, ni une enclave fondamentalement différente du reste de la France – la tentation islamiste est vite balayée – mais un territoire dont ils se sentent enfin les citoyens à part entière… jusqu’à s’atteler à en réécrire l’Histoire. 404 n’élude pas les risques de l’entreprise, qui prendra peu à peu de franches allures de dystopie.

L’écriture de Sabri Louatah est précise et travaillée, à défaut de se teinter de l’humour et la poésie désabusés qui font aimer celle d’un Houellebecq. Ses personnages sont des archétypes, dont le grand mérite est de témoigner des différentes sensibilités coéxistant chez les enfants de l’immigration, des « loyalistes » anciens et modernes qu’incarnent Rachid – le père d’Allia – et Medhi, aux figures d’une contestation constructive ou clivante du modèle français, telles Allia ou Nesrine – la jeune soeur de Medhi -, sans oublier le Fennec, symbole d’une jeunesse matérialiste avant tout, qui porte les couleurs de l’Algérie « comme une marque ». Chacun a ici sa justification, et interprète une partition crédible.

Celui qui prend la parole à 4h04 la garde jusqu’au lever du jour. De même que rien ne retient l’aube, 404 ne permet pas de faire exister les confessions sur un autre support que la fragile et infidèle conscience humaine : la liberté de parole est ainsi garantie et les vérités les plus dures à dire peuvent se faire entendre. (…)

La plupart vivent dans ce que les géographes appellent de l’habitat diffus. L’absence de maillage urbain y favorise l’éclatement des communautés en hameaux, en minuscules lieux-dits, loin même de ces villages où l’on dépérit encore un peu ensemble. Quand on quitte l’autoroute et les nationales et qu’on roule sur une route départementale, on voit parfois dans le rétroviseur l’embranchement d’une route communale, à peine prononcée, rejointe par des chemins encore plus étroits, qui passent, donc, par les maisons isolées de ces fantômes qui ont fait de 404 un asile. Certains ont été employés agricoles, ouvriers de ferme, d’autres le sont encore. Il y a une éleveuse de moutons sur le point de mettre la clé sous la porte après une décennie de déconvenues et de perfusions d’aides publiques. Le sosie de Johnny, quant à lui, a été routier avant que l’alcoolisme ne lui fasse tout perdre, son travail, sa compagne et la garde de sa fille.

Ali passe des heures à écouter leurs lamentations, avec un mélange de fascination et de dégoût, pour la même chose : la pureté de leur désespoir, et au détriment d’autres flux nocturnes qui mériteraient une vigilance accrue.

Comme celle de Soumission, à défaut d’une parfaite vraisemblance, l’intrigue de 404 s’appuie sur une vision cohérente. Leur mérite n’est pas de dire le futur, mais de donner à y réfléchir : Sabri Louatah rejoint Houellebecq sur l’impossibilité du statu quo. La survie de l’universalisme républicain les rend tous deux sceptiques. Comme son aîné, Louatah pointe la responsabilité des politiques dans les glissements en cours, avec l’intelligence de ne pas cantonner la question de l’unité nationale à celle des minorités visibles. L’auteur pointe ainsi dans le détail le travail législatif ayant contribué à priver de moyens les communes rurales, la rupture territoriale créant ainsi l’effet d’aubaine que nécessiterait un projet séparatiste.

Une rupture territoriale dont Houellebecq, tiens donc, avait aussi fait l’un des sujets principaux de Sérotonine. Je me garderai de faire de Sabri Louatah une manière d’anti-Michel, contrepoids ou remède au hérault de la droite antilibérale française. Pour l’heure, le Stéphanois reste didactique avant tout – il est de 1983 et a tout le temps d’étoffer son registre. Mais ceux qui suivent l’oeuvre de Houellebecq pour son oeil et ses intuitions devraient aussi trouver dans 404 de quoi stimuler leur matière grise – et probablement inquiète.

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