Envoyée spéciale, Jean Echenoz

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S’il fallait choisir un narrateur pour l’année 2020, je militerais avec ferveur en faveur de Jean Echenoz. L’homme ne tombe pas dans le premier panneau venu, on ne le sent pas non plus inflammable au moindre début de polémique, et il préfère promener un oeil amusé et curieux sur des détails pleins de sens à un étalage convenu de généralités d’usage. Bref, Echenoz travaille ici à distance, et risque, à cet égard, de s’aliéner un lectorat impatient qu’on lui colle le nez dans des passions – une attente dont on ne saurait certes  contester la légitimité, mais il faudra alors changer de boutique.

L’exact opposé d’une Christine Angot

La narration logique et précise d’Envoyée spéciale, abracadabrantesque roman d’espionnage, s’applique à faire monter son lecteur dans la nacelle du dirigeable d’où l’écrivain-démiurge supervise les opérations de terrain. Voir les personnages se débattre d’en-haut dans des situations pas toujours glorieuses en rehausse l’absurdité, suscite pas mal de rigolades et désamorce le tragique – dame, c’est que des gens vont mourir. Echenoz digresse, énumère à l’envi, fuit son propre nombril, et il évoque le trivial en des termes savants (ainsi, trois pages absolument divines à base de bruits de perceuse) : voilà qui en fait l’exact opposé d’une Christine Angot, même s’il partage avec cette dernière de franches réticences à l’égard du passé simple. Simplement, dans sa langue à lui, le composé sonne moins pauvret.

Qu’observe donc Jean Echenoz, et nous avec lui, de ce quasi point de vue d’entomologiste ? Les aventures à rebondissements de Constance, riveraine du XVIe arrondissement, de nature profondément contemplative et à qui il n’arrivait plus rien. Elle se trouve séquestrée par une obscure officine de barbouzes tricolores dans le but de la faire contribuer à la déstabilisation de la Corée du Nord, et devra pour ce faire subir un long conditionnement en forme de mise au vert. Mais les acteurs de la combine, des têtes pensantes aux simples exécutants, ne pourraient pas tous prétendre à un Nobel d’espionnage, tandis que le chaos du monde vient de surcroît s’immiscer dans des étapes a priori sécurisées. Se retrouve happé dans l’intrigue un étonnant aréopage dont on se demande longtemps quel peut bien être son rapport avec la choucroute.

Puis, lorsqu’en désespoir de cause Tausk a proposé qu’on passe sur le balcon, histoire d’admirer la vue à moindre bruit, la machine s’est alors déchaînée avec plus de ferveur que jamais, son opérateur devant agir toutes fenêtres ouvertes compte tenu, sans doute, de la poussière. Et d’un coup, tout aussi brusquement, elle s’est tue. On a soufflé. Vous voyez comme c’est calme, a fait observer Tausk, je veux dire en temps normal. Rentrons. Là, on dirait que le ciel se couvre, c’est un peu sombre, je vais allumer une lampe, a-t-il annoncé en marchant vers cette lampe.

Mais le perceur n’avait dû s’arrêter d’opérer que pour un bref entracte, le temps d’aller pisser ou de se faire un café ou les deux, opérations qui l’ont sûrement remis en forme car son instrument s’est alors redéployé, plus démesurément qu’avant si cela était possible, d’abord dans le registre d’une flatulence aigüe, puis ouvrant son nouveau récital par une audacieuse variation sur le premier mouvement du Sacre du Printemps.

Ce ressac imprévu a fait sursauter Tausk penché sur la lampe et, dans un faux mouvement, il a dû tripoter trop fébrilement l’olive interruptrice, affoler le circuit électrique car un éclair ponctuel flanqué d’un claquement mat, suivi d’une brève fumée, a brusquement jailli de l’olive et le courant s’est éteint d’un coup dans tout l’appartement – faisant taire Kathleen Ferrier qu’on n’avait jusqu’ici guère entendue dans tout ce bordel, mais enfin elle faisait une petite présence en arrière-fond, c’était toujours ça.

Temporalité déroutante

Car voilà : Echenoz joue avec l’omniscience dont il nous fait supposément profiter. Il nous pousse souvent du coude pour mieux nous cueillir à froid, multiplie les indices et correspondances qui titillent, et nous place de fait dans une temporalité déroutante, avec exactement un temps d’avance et un de retard. Plans alambiqués, foirades et incidents à répétition, losers touchants de bonne foi bornée, les clins d’oeil aux concepteurs du Big Lebowski et Burn after reading abondent, jusqu’aux confins du bon goût. Imaginez donc Joel et Ethan Cohen écrire un épisode de Rendez-vous avec X, dans un contexte terriblement français.

Car c’est bien de France qu’il faut parler, au moment de chercher un sens profond à la pantalonnade si sophistiquée qu’est Envoyée Spéciale. L’auteur nous gratifie certes, en fort peu de pages, d’une description juste et précise du pays de Kim-Jong Un, ou plutôt d’une vision qui frappe par sa cohérence à défaut de pouvoir tout à fait la superposer au réel – on devine d’ailleurs un travail de documentation aussi rigoureux que la construction du roman. La France de Jean Echenoz, convaincue de toujours peser sur le destin du monde et désormais contrainte de tenter de le faire avec des bouts de ficelle et un peu d’adhésif, émeut au moins autant que la fine équipe choisie pour l’illustrer.

Think after reading

Voilà pourquoi le bonhomme raconterait bien 2020 : il sait dire avec élégance, sans trop malmener de portes ouvertes, des choses essentielles à entendre, et s’en amuse sans s’en réjouir pour autant.  À défaut d’audiovisuel comestible et bientôt de presse écrite, tout court, lisez au moins Echenoz.

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