De l’Assassinat considéré comme un des Beaux-Arts, Thomas de Quincey

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Imaginez une société d’amis des Beaux-Arts dans le Londres de l’époque victorienne. Boiseries ouvragées, moquette épaisse, rayonnages entiers de belles reliures, montres à gousset, costumes en tweed de Savile Row, moustaches taillées au millimètre, cannes à pommeau d’argent, et sans doute quelques monocles. Une assemblée virile entre-deux-âges fait bombance, vide des tonneaux de sherry, rigole comme une bande de galopins sous le vernis bourgeois, et parfois même discute de la passion qui les réunit. On écoute des discours pleins d’emphase et d’érudition, on rivalise d’éloquence quand s’ouvrent les débats, on entonne des chants en latin, on ne passe guère loin du dérapage quand l’alcool a pris le dessus. Le tableau dressé s’avère d’un clacissisme achevé, à un détail près : plutôt que de sculpture ou de poésie, ces messieurs parlent de meurtre avec préméditation.

Un étrange hybride littéraire

Un zouave étonnant que Thomas de Quincey, puisqu’on lui doit ce véritable essai fictionnel – à supposer que l’expression ait un sens. Il fut l’ami des romantiques Coleridge et Wordsworth, écrivit au kilomètre et dans tous les genres littéraires pour s’extraire de la misère, et inspira Baudelaire lui-même avec ses Confessions d’un mangeur d’opium, au titre fort descriptif. Il écrivit De l’Assassinat considéré comme un des Beaux-Arts sur plusieurs décennies, et l’ensemble révèle un cheminement personnel bien particulier. L’« Avertissement d’un homme morbidement vertueux », qui ouvre cet étrange hybride littéraire, insiste bien sur le fait que les propos et agissements de ce club si singulier sont profondément condamnables, mais l’ironie de son titre même n’échappera à personne.

Suit le texte d’une conférence récapitulant l’essentiel de la philosophie du groupe de gentlemen si peu recommandables dont il est question. Sa soi-disant justification morale, tout d’abord, considérant qu’une fois un forfait accompli, même épouvantable, l’apprécier sous un angle purement esthétique n’aurait rien de répréhensible – les gens applaudiraient les grands incendies pour des raisons voisines. Son goût pour l’Histoire, ensuite, puisque l’orateur s’emploie à mettre en perspective la pratique de l’assassinat et ses aspects les plus remarquables selon les époques, de Caïn occissant son frère aux tueurs en série anglais du XIXe siècle. Enfin, sa volonté de théoriser la chose : établir les critères selon lesquels on jugera de la valeur artistique de l’œuvre du tueur.

Trésors d’humour macabre

Outre le sidérant manque de recul de l’orateur sur le sujet, on savoure la langue précieuse et surrannée, la pléthore de références savantes et surtout les trésors d’humour macabre. Grecs et Romains sont ainsi renvoyés dos-à-dos (« La Grèce, même au temps de Périclès, n’a produit, que l’on sache, aucun assassinat qui ait le plus léger mérite ; et Rome avait trop peu de génie en quelque art que ce fût pour réussir là où avait échoué son modèle »), on a forcément tenté d’ôter la vie à tout philosophe digne de ce nom depuis le début du XVIIe siècle (« (…) si un homme se prétend philosophe et qu’on ait jamais attenté à sa vie, vous pouvez être assuré qu’il n’a pas d’étoffe ; et je tiens en particulier pour une objection sans réplique (à supposer qu’il nous en faille une) à la philosophie de Locke le fait qu’il ait promené sa gorge sur lui en ce monde pendant soixante-douze ans sans que personne ait jamais condescendu à la lui couper »), et le récit d’une tentative de meurtre sur la personne d’un honnête boulanger se fait commentaire sportif tandis que l’empoignade prend des allures de combat de boxe délirant (« Aux trois rounds suivants, le maître des pains chancelait de-ci de-là comme une vache sur la glace »).

La seconde partie consiste en la relation d’une soirée mémorable. Au son d’un orchestre, l’assistance y échange force mots d’esprit, autour d’un personnage atrabilaire et flamboyant surnommé Crapeau-dans-son-trou, indécrottable nostalgique de la noblesse des crimes d’antan. La dinguerie de sa tirade enfiévrée sur le dégoût que lui inspirent les meurtres irlandais laisse pantois (« Je demande à chacun si, quand il découvre qu’un assassinat (par ailleurs assez prometteur, peut-être) est irlandais, il ne se sent pas autant insulté qu’en découvrant, après avoir commandé du madère, que c’est un vin du Cap, ou encore qu’en constatant, après avoir cueilli ce qu’il prend pour un champignon, qu’il s’agit de ce que les enfants appellent une tête-de-Méduse. La dîme, la politique, quelque chose de mauvais dès le principe, vicient tout assassinat irlandais. Messieurs, il faut réformer cela, ou l’Irlande ne sera pas une terr habitable ; du moins, si nous y habitons, devrons-nous y importer nos meurtres, cela est clair »).

Dire l’évidence avec panache

Au travers de ce quarteron de gentlemen parfaitement ridicules, Thomas de Quincey moque la fascination qu’exerce le meurtre  jusque chez des esprits réputés brillants.  Reste que le ton du Post-scriptum tranche singulièrement avec ce qui précède, et nous fait entrer dans un questionnement personnel bien plus ambigu. L’auteur, critiqué des années durant pour l’humour noir et le sens douteux de son essai fictionnel, défend la validité de son point de vue (« mon extravagance trouve un fondement inévitable et perpétuel dans les tendances dont fait preuve spontanément l’esprit humain livré à lui-même »). C’est désormais sans ironie mais avec force détails, et en étirant donc à l’extrême la reconstitution des tueries, que l’auteur revient  sur les meurtres commis par un certain John Williams en décembre 1811.

Or, ce faisant, il nous captive littéralement, montrant combien ladite fascination est ancrée dans la psyché du lecteur moyen, et pas seulement chez des personnages crées pour l’illustrer. L’Histoire a donné raison à Thomas de Quincey : la dévoration fébrile des faits divers les plus sordides dans les journaux de son époque trouve un prolongement naturel dans l’addiction contemporaine aux images violentes, fictionnelles ou pas. Vu d’aujourd’hui, De l’Assassinat considéré comme un des Beaux-Arts raconte une évidence. Encore faut-il savoir la dire avec un tel panache, et là, les concurrents ne sont pas légion.

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