Aires, Marcus Malte

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Sans doute peut-on voir dans la claustration plus ou moins volontaire d’un ou plusieurs individus dans les habitacles exigus de bolides lancés à 130 à l’heure un concentré de l’expérience du confinement de 2020. Plus largement encore, pour Marcus Malte, la bagnole dit tout de ce que nous sommes devenus. Dans Aires, il fait d’une imposante cohorte d’automobilistes partageant le même tronçon d’autoroute française un véritable objet d’étude anthropologique, conduite par nos lointains descendants. L’intrigant prologue, dans une novlangue criblée de calembours et néologismes, résume le projet : une reconstitution précise qui les aiderait à comprendre notre actuelle civilisation de pollueurs individualistes, aliénés par le travail et le matérialisme, l’esprit accaparé par les misères et les beautés d’un amour encore réputé libre.

Des humains cotés à l’argus

Le titre de chaque chapitre reprend les caractéristiques du véhicule considéré – marque, kilométrage, année, cote à l’argus – comme autant d’attributs de son propriétaire. Lorsque celui-ci est solitaire, Aires expose ses pensées et ruminations intimes ; s’il a un ou plusieurs compgnons, il s’agira d’un dialogue. Le tout entrecoupé, dans l’un et l’autre cas, de slogans publicitaires et bribes de flashs infos crachés par l’autoradio. Roland Carratero, prof de technologie en ZEP, traverse l’Hexagone du sud au nord pour se rendre au chevet de l’ancienne collègue de littérature qui partageait sa vie, et décèdera bientôt. Dans le coffre du Kangoo, leur tortue Placido, aujourd’hui considérable. Frédéric Gruson est devenu chauffeur routier pour nourrir sa femme et sa fille, une fois viré de l’entreprise dont il dénonçait les pratiques. Ses parents Maryse et Lucien, révolutionnaire et réformiste de gauche, viennent les visiter. Chemin faisant, le vieux couple toujours amoureux débat des luttes d’hier et d’aujourd’hui. Frédéric prend en stop un écrivain errant, qui noircit des cahiers colorés de récits poétiques et – peut-être pas si – abscons.

 – (…) Un enfant qui rit. Un enfant qui marche dans les flaques pour éclabousser. Un enfant qui saute sur un trampoline ou qui tape dans un ballon. Un enfant qui joue. Qui s’amuse. Jouer, s’amuser et rien d’autre. Cette insouciance, cette légèreté, elles nous ont été données, à tous, au départ. Cela s’appelle l’enfance. Et cela dure plus ou moins longtemps, selon l’histoire de chacun, selon les conditions d’attribution et de développement. Certains en sont très vite dépossédés, d’autres ont la chance de pouvoir prolonger cette période. Mais personne, dit l’homme, personne ne parvient à la conserver au delà d’une certaine limite. La joie. La joie première. La joie égocentrique. Notre capacité à l’accueillir. Nous perdons cela. Avec les années vient la conscience, et  avec la conscience vient le poids. Tout devient plus lourd, plus pesant. Tout nous écrase. Regardez-nous marcher, l’échine voûtée, ployant sous le joug, le pas lent comme si nous traînions des boulets à nos chevilles. Esclaves de notre propre conscience, de notre connaissance du monde, de notre expérience du monde, de notre lucidité. C’est long. C’est pénible et fastidieux. Quand on marche dans les flaques, dorénavant, c’est qu’on ne réussit pas à les éviter. Où est passée la joie d’éclabousser ? Elle est derière nous, elle est loin. Tout ce qui nous en reste, c’est le souvenir. Hélas, dit l’homme. Hélas, oui, car mieux vaudrait pour nous qu’on l’oublie tout à fait. Ce serait moins cruel, moins douloureux. On en a subi la perte et il faut encore qu’on en subisse le souvenir.

Catherine Delizieu, son ancienne patronne, ne s’est pas arrêtée pour ce type étrange. Elle brave les dangers de sa narcolepsie afin de se rendre seule à l’EHPAD tout confort de son père adoré, dont elle fait prospérer la fortune mal acquise – et s’apprête à lui faire franchir un nouveau seuil. Dans la caravane qu’il promène d’une aire de repos à l’autre, Peter Palmer vit, lui, de pas grand-chose, et les voix dans sa tête d’antique fan des Grateful Dead meublent sa solitude. Débiteur compulsif au volant de sa dernière acquision de prix, Sylvain Page ne se sent guère moins seul, et veut emmener son fiston Julien à Eurodisney. En a-t-il vraiment prévenu son ex-femme ? Père et fils croiseront Zoé, jeune Catholique fervente qui prend son poste de serveuse dans un relais routier en réfléchissant à l’avenir de sa relation avec Moktar, son camarade de JMJ. Au même âge qu’eux, Audrey et Romain se kiffent pour de vrai, et partent en vacances sans plan très défini en multipliant les joutes verbales sans queue ni tête. Tandis que Claire Jourde, bouleversée par une déflagration affective et sensuelle inédite, est sur le point de quitter le mari et les enfants avec qui elle roule vers le soleil.

Le propos s’impose sur le style

Profonds ou trivials, souvenirs et réflexions s’égrènent tout au long de leurs trajets. Il s’agit bien d’un roman choral et non d’un recueil de nouvelles : ces individus sont voués à se rencontrer, dans des circonstances qu’on se gardera de préciser ici. Un rien forcée sur le papier, cette issue est l’occasion pour Marcus Malte de laisser enfin éclater un talent de styliste un rien bridé dans tout ce qui précède. Au fil du Garçon – qui lui valut le Prix Femina 2016 – ou de Garden of Love, le travail considérable qu’on devinait derrière sa langue éblouissait régulièrement, au point d’en relire souvent les phrases les plus épatantes. Ici, l’expression de l’auteur demeure très précise, descriptions et dialogues sont justement adaptés aux différents contextes et personnages, mais son style reste en retrait – sans même évoquer une passion manifeste pour les jeux de mots pouvant susciter une certaine lassitude, comme d’ailleurs le gimmick publicitaire. À croire que Marcus Malte a voulu, cette fois-ci, mettre en valeur un propos plutôt que la matière même de son texte.

Soudain, Claire sentit le poids contre elle. Le corps de la femme se plaqua dans son dos et au même instant son visage apparut dans la glace, juste à côté du sien, au-dessus de son épaule, on aurait dit ainsi une créature à deux têtes, une hydre fantastique, et la femme avait toujours ce regard qui la fixait, qui la pénétrait, et toujours ces lèvres minces, étirées dans un sourire qui n’en était peut-être pas un. Claire Jourde poussa un faible gémissement. Elle demeura pétrifiée, un coude en l’air, le bâton de rouge entre les doigts, le souffle coupé, dans l’incapacité de faire le moindre geste, comme sous l’emprise d’un sort, d’un charme, fascinée par ce qu’elle voyait dans le miroir, devant elle, à la fois étrangère à cette scène, à ce qui se déroulait entre ces deux femmes, et en même temps bien présente et sensible au plus haut point, elle percevait chaque centimètre carré de ce corps collé à elle, il lui semblait en sentir la peau, la chair, à travers les habits, il lui semblait y être soudée, fusionnée, et que jamais, dorénavant, il ne lui serait possible de s’en séparer. Puis la main de la femme apparut, elle dégagea doucement le rideau de cheveux qui cachait la nuque de Claire, puis la femme pencha son visage et Claire Jourde perçut son souffle dans le cou, le filet ténu et tiède de son souffle, juste avant de sentir la tendre ventouse de sa bouche, la délicate morsure de son baiser, et un frisson la traversa de la tête aux pieds, et ce frisson se mua en une coulée de lave lorsque de son autre main, sa main cachée, la femme remonta lentement le sillon entre ses fesses, à travers le tissu de sa jupe, par réflexe Claire Jourde se cambra, tendit sa croupe, ses reins, offrit les fruits mûrs de son cul au tranchant de cette main, à la caresse précise et aiguisée de ces doigts qui la coupait en deux, qui l’ouvrait, elle aurait voulu s’ouvrir encore davantage afin que cette lame délicieuse, cette langue de feu la pénètre au plus profond, jusqu’à la pulpe, jusqu’au coeur, jusqu’à la moelle de son être. Jamais elle ne s’était sentie plus à la merci de quelqu’un.

Tel le lecteur abandonné…

Or ce propos-là laisse un rien perplexe. Il est parfois démonstratif au possible, lorsqu’il s’agit de pointer une Nième fois les dérives du capitalisme financier triomphant et son emprise sur le politique, et parfois hermétique, vu l’apport incertain des personnages échappant à cette charge de cavalerie lourde. Le fonds de sauce à base d’humour grinçant, tantôt corsé, tantôt absent, peine à lier ces éléments, et l’on atteint l’épilogue sans bien savoir si l’homo sapiens sapiens du XXIe siècle, en perte de sens et de repères, a bien cherché sa destinée funeste ou s’il tient plus de la victime. On ne saurait reprocher à un auteur d’aspirer à élargir son registre, investir le champ de la politique ou prendre des risques. Ce faisant, il abandonnera fatalement certains de ses lecteurs au bord du chemin – voire, de l’autoroute. Je n’ai pas tourné la dernière page de ce roman comme on finit, soulagé, sa morne assiette de salsifis dans un restaurant l’Arche, car l’art et la technique hors pair de Marcus Malte mériteront toujours l’attention admirative de ses fans historiques. Mais j’ai connu l’impression fugace d’être attaché à un arbre, et voir avec dépit un auteur que j’affectionne s’éloigner à l’horizon…

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