Wilfred Benitez, ou le cinquième Beatle

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Ray Leonard, Roberto Duran, Marvin Hagler, Thomas Hearns. On les appelait les Four Horsemen, et leurs neuf confrontations des années 80 firent d’eux des légendes plus grandes que leur sport. Sur le ring, ils étaient immenses. Et, suprême élégance, les quatre héros sexagénaires font aujourd’hui des ambassadeurs très présentables du Noble Art. De beaux vieux, presque, jamais avares d’un autographe ou d’un sourire lorsqu’il faut célébrer le dernier âge d’or de la boxe, au Hall of Fame de Canastota ou ailleurs. Alors oui, Duran a dit adieu à son poids de forme, et Hearns articule comme il peut. Mais même lorsqu’on sait tout de leurs guerres passées, à les voir ces temps-ci, on croirait que la boxe de l’époque n’était pas un turbin plus méchant qu’un autre. Jusqu’à ce que l’on jette un oeil hors champ.

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Dans un lit médicalisé au nord de Chicago, veillée par sa soeur Yvonne et un ancien sparring partner, gît l’ombre recroquevillée d’un champion plus doué encore que ces quatre géants. À jamais relégué hors de leur club, il en affronta trois, vainquit l’un d’entre eux, et paya l’addition pour tous. Wilfred Benitez, ruiné dès sa fin de carrière, vit désormais d’une pension d’invalidité et de la générosité de ses admirateurs. Faute d’incisives, son sourire n’accroche plus la lumière, et un strabisme grotesque achève de déformer son visage d’ancien beau gosse. Tout porte à croire que celui qu’on appellait « El Radar » boxait encore lorsqu’apparurent les premiers symptomes de sa probable encéphalopathie traumatique chronique. Un mal souvent appelé « démence du boxeur », qui ne se diagnostique qu’à l’autopsie, et finit par priver le sujet de la marche et de la parole.

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Si le destin travaille Wilfred Benitez à coups de talon depuis plus de trente ans, c’est sans doute pour une précocité aussi insolente qu’effrayante, et d’insuffisants sacrifices à la mangeuse d’âmes qu’est la boxe. À quinze ans, ce dernier né d’une famille portoricaine de huit enfants passait professionnel, et son père Giorgio ajoutait quantité de combats clandestins à un programme déjà copieux. À seize, le champion boricua – surnom des Portoricains – Esteban de Jesus, premier vainqueur de Roberto Duran, le prenait pour sparring partner. À dix-sept, devant ses camarades de lycée de San Juan, il défiait le Vénézuélien Antonio Cervantes, alias « Kid Pambele ». Cervantes, champion WBA depuis quatre ans et tombeur de l’idole De Jesus. Un tueur aux segments longs alors à son apogée, en train de se forger le plus beau palmarès de l’histoire des super-légers. Certes le gamin boxait à domicile, il avait déjà empilé 25 victoires en autant de combats officiels, mais Pambele était donné favori à quatre contre un. Et ce 6 mars 1976, le tenant du titre prit une leçon.

Non que le combat ne fut pas disputé : Benitez l’emporta par décision après 15 rounds intenses, même si l’on se demande encore comment l’un des trois juges put accorder son suffrage à Cervantes. Surtout, la maîtrise dont fit preuve l’adolescent eut de quoi sidérer franchement.  Âge tendre oblige, il boxait d’instinct, pieds très écartés, alternant angles et techniques sur un rythme déroutant. Le jeu de jambes brillantissime de Benitez n’était pas une fuite, mais une arme à part entière, tandis que son buste toujours mobile et ses feintes plongeaient l’adversaire dans des abîmes de perplexité. Benitez se tenait bien là, devant Pambele, mais le cadrer proprement relevait de la gageure, quelle que fût l’expérience de l’agresseur : la marque de fabrique du jeune prodige. Ainsi, au fil des rounds, Cervantes se dérégla, au point d’être plusieurs fois contraint à reculer. Que l’on ne s’y trompe pas : à un âge pareil, dominer en boxe pure un adversaire de la trempe du Kid Pambele de 1976 est un exploit supérieur à ce qu’accomplit Mike Tyson en aplatissant Trevor Berbick à 20 ans révolus. Et Benitez reste à ce jour le plus jeune champion du monde professionnel de l’Histoire. Voilà la dimension d’un tel succès ; peut-être, aussi, l’explication de la suite.

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Les boxeurs portoricains sont réputés pour leur technique complète, leur grande bouche et leur peu de goût pour l’entraînement. Sur ce dernier point, les témoignages se recoupent aisément : Wilfred Benitez passait pour un sacré cossard, y compris selon les standards de son île. Dans le plus exigeant des sports, comment diable motiver un enfant roi ? À trop se reposer sur les réflexes, on néglige la caisse et la stratégie. Et plus tard, on prend des coups. Il n’en est pas encore question en février 1977, quand Benitez tente une première sortie au Madison Square Garden, sans titre en jeu, après deux défenses à Puerto Rico. Les boricuas de New York accueillent le prodige en héros, mais après cinq rounds à dominer le solide journeyman Harold Weston, grisé par les acclamations, l’intéressé oublie sa boxe et se met à chambrer. Connaisseur, le public sanctionne illico l’outrecuidant. Les juges suivent : ils donnent match nul, première tache au palmarès d’El Radar – qui n’a toujours que 18 ans…

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Benitez revient au Garden pour une ultime défense victorieuse en super-légers, avant de monter en poids ; rappelons donc qu’il finissait à peine sa croissance. Fin 1977, dans ce qui est désormais son antre, son premier adversaire en welters est un Texan invaincu nommé Bruce Curry. Le bonhomme ne s’en laisse pas compter : pour la première fois de sa carrière, il fait goûter le tapis à Wilfred Benitez sur un beau crochet gauche. Et ajoute deux autres knockdowns dans la foulée, des fois qu’il n’aurait pas bien saisi la leçon. El Radar, qui ne s’est entraîné qu’une malheureuse semaine pour l’occasion, remporte finalement aux points cet excellent combat. Il s’imposera plus nettement lors de la revanche. L’avertissement sans frais lui aura peut-être servi au moment d’affronter Carlos Palomino pour la ceinture WBC des welters : dans le même Hiram Bithorn Stadium de San Juan, et malgré les tensions entre Giorgio Benitez et l’entraineur Emile Griffith, le Mexicain subit une démonstration similaire à celle que connut Antonio Cervantes. Lui aussi futur membre du Hall of Fame, le tenant du titre est surclassé, bien qu’un juge ait étrangement penché pour lui. Son vainqueur n’a que 20 ans, et remporte déjà une couronne mondiale dans une seconde catégorie de poids.

Passée une défense victorieuse contre la vieille connaissance Harold Weston, le défi suivant a tout d’une montagne à gravir : rien de moins que son aîné de deux ans « Sugar » Ray Leonard, en quête d’un premier titre en professionnels, mais médaillé d’or olympique en 1976. Le combat aura lieu au Caesar’s Palace de Las Vegas, et sera retransmis en direct sur ABC. La préparation connaît son lot de turbulences, puisque  Giorgio s’épanche dans Sports Illustrated : comme Wilfred délaisse l’entraînement, le daron abandonnera son coin à un autre. Il n’en sera rien. Un poil exagérée, la sortie aurait eu vocation à faire enfin réagir son noceur de fiston. Et ce 30 novembre 1979, les invaincus Benitez et Leonard se font face pour l’un des staredowns les plus intenses de tous les temps. Pur duel de techniciens, l’affrontement lui-même s’avère passionnant pour le mordu de boxe à défaut d’électriser les foules. El Radar peine d’emblée à trouver la bonne carburation, et finit même le 3eme round sur les fesses. C’est alors qu’il règle la mire, et s’emploie ensuite à anticiper et esquiver, comme personne ne neutralisera jamais l’arsenal offensif de Sugar Ray.

En fin de 15eme reprise, le réel rattrape Wilfred Benitez, déjà coupé au front sur un choc de têtes : contre un boxeur aussi brillant et bien préparé que Leonard, le talent seul ne suffira jamais. Alors que les deux hommes accélèrent pour emporter la décision des juges, c’est bien l’Américain qui touche le premier. Un violent crochet gauche couche le Portoricain ; s’il se relève péniblement, l’arbitre – sans doute rendu prudent par le décès de Willie Classen une semaine plus tôt – arrête les frais dans la foulée, bien qu’il reste à peine une poignée de secondes au chronomètre. Le champion déchu accueille avec sportivité sa première défaite en carrière, tandis que Sugar Ray rend hommage à son brio défensif inégalé. À 22 ans, il est temps pour lui de monter en super-welters, catégorie de ses ultimes faits de gloire. Une fois acclimaté à la limite des 154 livres, Wilfred Benitez retourne à Vegas en mai 1981 pour y briguer le titre WBC détenu par l’Anglais Maurice Hope. Ce gaucher rappelle physiquement Antonio Cervantes, un costaud longiligne doté d’un jab efficace et d’un punch respectable – en témoigne son succès par KO sur Vito Antuofermo, qui poussera Marvin Hagler au match nul.

La démonstration que livre ce jour-là Wilfred Benitez est l’une de ses plus belles, à défaut d’être fameuse. Il s’applique à démanteler avec méthode un adversaire rude et valeureux, avant de l’estoquer d’une droite sublime au 12eme round. Auparavant, on l’a vu passer plusieurs fois en fausse garde, attirer Hope dos aux cordes pour des échanges de près dont il sortit vainqueur, travailler au corps telle une scie circulaire, marquer avec la droite en première intention – comme Floyd Mayweather Jr. le fera si bien en son temps -, faire venir Hope s’empaler dessus, enchaîner des milliers de feintes et déplacements… et adresser plusieurs clins d’oeil à Ray Leonard, consultant pour la télévision. À l’évidence, ce poids lui convient. Après avoir disposé par décision de l’invaincu Carlos Santos lors du premier championnat du monde opposant deux Portoricains, Benitez est d’ailleurs favori face à son prochain challenger, un Roberto Duran en quête de rédemption. « Manos de piedra » a en effet perdu de sa superbe depuis son piteux abandon lors de la revanche accordée à Sugar Ray.

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Pour préparer ce choc entre ennemis acharnés du jogging et de la salle de gym, le président panaméen lui-même organisa la séquestration de son trésor national Roberto Duran dans un camp de travail isolé. De son côté, Benitez affirma s’être entraîné deux mois – bien que son père en évoquât un seul. Électrique dans sa promotion, leur affrontement s’avère de bonne tenue, quoi que de plus en plus inégal : Benitez se détache à mesure que paye son travail au corps, ses esquives incessantes frustrent son aîné, et Duran doit à un courage retrouvé de finir le combat vaincu, mais debout. Fait remarquable, le caméléon El Radar sera parvenu à dominer Manos de piedra sur son terrain de prédilection, celui des échanges front contre front. Fait rarissime, ce dernier ne se cherchera pas d’excuses d’après combat. Début 1982, l’avenir appartient à Wilfred Benitez,  guère âgé que de 23 ans et promis à un nouveau superfight contre Leonard, tandis que la planète boxe tout entière croit en la retraite prochaine du trentenaire Roberto Duran. Rétrospectivement, les commentaires de l’époque laissent une impression douce-amère. Plusieurs vies de boxeur attendaient encore le Panaméen. El Radar, lui, entamait déjà le plus cruel des déclins.

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Ce fut d’abord la perte de son titre face à Thomas Hearns, lors d’un combat initialement prévu un an plus tôt – l’organisateur avait filé avec la caisse -, le dernier de l’Histoire programmé en 15 rounds. « The Hitman » fut parfois cueilli par des puncheurs capables de lui faire mal de près, mais il faisait son affaire des purs boxeurs. On se rappelle avec gourmandise le punch létal de l’élève d’Emanuel Steward ; ce sont cependant la longueur insensée de son jab de métronome et la propreté de sa technique qui eurent raison de Benitez, par décison à la majorité. Pour « La Bible de la boxe », c’en fut fini des ceintures de champion. Convoitant celles de Marvin Hagler, il entreprit de monter chez les moyens, où le rude Mustapha Hamsho – futur double challenger de « Marvelous » – le renvoya à son manque de puissance naturelle, et une vitesse qui s’érodait peu à peu. À Monaco, il défia ensuite Davey Moore, remis de sa désillusion contre un Duran ressuscité. Las, Benitez se blessa à la cheville en allant d’entrée au tapis. Le temps de renouer avec la victoire, il y eut aussi la collision montréalaise avec le puncheur local Matthew Hilton, auteur d’une performance de choix, foudroyant le Portoricain d’une terrible combinaison au 9eme round.

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On eût dit de tout autre boxeur qu’il entrait dans la force de l’âge, mais le Wilfred Benitez de 1986 n’était plus qu’une enveloppe dénuée de grâce et d’allant, que rongeait déjà un mal irréversible. Alors que des combats de légende attendaient encore chacun des Four Horsemen, tous plus vieux que lui, El Radar boucla cette année aux allures de chemin de croix sur une défaite avant la limite concédée au besogneux Carlos Herrera. Pire, bourse et passeport dérobés par le promoteur, Benitez fut contraint à demeurer plus d’un an en Argentine. Difficile de trouver point d’orgue plus navrant à une carrière de pugiliste, mais la suite le surpassa dans le sordide. Sans le sou malgré ses 7 millions de dollars empochés en 58 combats professionnels, Wilfred Benitez tenta le plus inutile des comebacks en 1990, entraîné par Emanuel Steward. Deux victoires aux points pour autant de défaites anecdotiques, de Phoenix à Tucson et de Denver à Winnipeg, qu’on imagine aussi peu lucratives que désastreuses pour sa santé. De l’aveu de ses proches, il parlait tout seul et se réveillait la nuit en hurlant. Retraité pour de bon et rentré à Puerto Rico, il s’installa alors chez sa mère, infirmière de son état, qui prit soin de lui jusqu’à son décès.

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En 2002, Benitez fut visité par Ray Leonard. La discussion dut se prolonger avant qu’il se rappelle leur combat. « Je ne m’étais pas entraîné, pour celui-là » put-il affirmer. Dix ans plus tard, il apparut en fauteuil roulant aux obsèques de son confrère et compatriote Hector Camacho. L’assistance fut agréablement surprise de le voir se lever, sourire, et serrer les poings. L’ouragan Maria de 2018 endommagea gravement la maison où Wilfred résidait désormais avec sa soeur, et la solidarité d’un pompier de Chicago d’origine portoricaine fit le reste : il est depuis hébergé dans un établissement de soins de la Windy City, d’où l’on rapporte que son état s’améliore. Au pied de son lit, le portrait d’un triple champion du monde du temps des Four Horsemen, lorsque de tels succès constitaient d’authentiques exploits. Beaucoup ont oublié celui qui fut le cinquième des Beatles de la boxe des années 80. Et personne à part lui ne saurait dire s’il connait toujours cet homme-là.

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