Ronce-Rose, Éric Chevillard

 

Sans doute est-il délicat de rencontrer un auteur au travers d’un pur exercice de style, miroir forcément déformant d’une langue et d’une voix. Ronce-Rose fut pourtant mon premier livre d’Éric Chevillard, auteur qui m’intriguait depuis ma découverte de la haute estime en laquelle le tient Pierre Jourde. Il fut récemment l’auteur d’une critique remarquée du Monde dans laquelle il régla son compte à un autre Éric, Neuhoff celui-là, récent lauréat du Fémina essais et pilier de l’édition cinéma du Masque et la Plume (« On ne sait ce qu’il faut préférer, du tâcheron qui donne poussivement son maximum ou du cynique qui torche ses cent cinquante pages d’une main en agitant mollement de l’autre l’éventail de billets de son à-valoir »). Passons.

Incipit

« C’est beau, moi je trouve ça beau, les formes qu’on voit, ce qu’il y a partout, c’est beau. Certaines de ces choses font rire, ça ne les empêche pas d’être belles aussi. Leur forme, surtout, j’aime surtout la forme des choses, vous avez remarqué les formes qu’elles prennent ! Je ne pense pas seulement aux nuages. Vous avez déjà regardé une chaise ?

Mais les couleurs me plaisent aussi. Elles siéent aux choses de manière incroyable. Toujours la nuance qu’il fallait justement et parfois la lumière vient se poser dessus. Je ne dis pas cela pour me vanter parce que je porte un nom de couleur. Ainsi parlerait l’orange, mais je ne suis pas un fruit. Ni une fleur, quoique mon nom soit aussi un nom de fleur. Ni Violette ni Fuschia, je m’appelle Rose. Mais Mâchefer par plaisanterie quelquefois, quand je l’escalade, m’appelle Ronce et c’est du coup le nom de ce buisson épineux et fleuri qui me va le mieux et que j’ai gardé. Ronce-Rose. »

Ronce-Rose est donc le journal d’une fillette d’une huitaine d’années, intitulé du surnom inspiré par son père ou tuteur Mâchefer. Elle habite avec lui un pavillon auquel son univers se restreint. Précepteur improvisé, il la nourrit de charcuteries et de sa passion pour les mots. La vie de Ronce-Rose consiste pour l’essentiel en une observation enjouée et minutieuse de la maison et du jardin, ainsi que des créatures qui gravitent autour : Mâchefer, donc, qu’elle vénère mais qui s’absente souvent pour d’intrigantes tournées de « farces » dans des banques, commerces et stations-service, l’imposant Bruce, camarade de farces de Mâchefer, quatre mésanges perchées dans un sureau, deux voisins, un unijambiste et l’antique Scorbella, et Rascal, le matou de cette dernière.

Les farces comportent leur part d’aléas, et, cette fois, Mâchefer et Bruce tardent franchement à rentrer. Pas pétocharde pour deux sous, Ronce-Rose se résout à affronter le vaste monde pour partir à leur recherche. Pas trouillarde, mais pas cruche non plus : dans son baluchon, elle prend soin d’emporter une provision de craies, dont elle usera pour flécher son parcours, des fois que les deux grands soient rentrés par un autre chemin, puis partis à sa recherche à elle. Ronce-Rose arpentera donc la ville voisine, et bien au-delà, livrant au passage force découvertes, aphorismes et réflexions philosophiques à hauteur de petite fille.

« Je n’ai pas dit encore que je me ronge les ongles. Ça m’aide, mais je ne sais pas à quoi. Il y en a qui comptent dessus jusqu’à dix, moi je réfléchis sur mes doigts et ça va beaucoup plus loin. Quelquefois je m’arrache un peu de peau, je me fais mal sans le vouloir (je ne suis pas méchante). Je ne me plains pas parce que j’ai peur d’être punie. Mâchefer n’aime pas beaucoup qu’on touche à sa Rose. S’il apprenait qu’elle saigne par ma faute… Mieux vaudrait que je lui dise que je saigne par sa faute, mais il ne la croira jamais capable de ça. Il me répète sans arrêt que la personne humaine est fragile, qu’elle a plus de deux cents os et que tous se cassent tandis qu’un objet de porcelaine comme un vase ne court qu’un seul risque. En trébuchant dans le jardin, un jour, je me suis cogné le front contre le tronc du prunus, Mâchefer a été chercher sa hache et il a coupé le prunus. Après on a brûlé les bûches dans la cheminée malgré l’été qui chauffait déjà. »

Les 134 pages de Ronce-Rose reposent tout entières sur un parti-pris narratif risqué : celui de faire écrire une gamine dégourdie et éveillée au plaisir du mot juste. De quoi faire retomber le soufflé en trois paragraphes chrono si le ton choisi ne sonne pas bien. Là réside le grand talent d’Éric Chevillard, lui-même papa de deux jeunes filles : Ronce-Rose existe. Elle est une authentique adulte en devenir, fondamentalement différente des grands bipèdes tout pleins de poils et soucis divers qu’elle croise, mais dotée d’une conscience flambant neuve, donc en parfait état de marche. Tout juste brinquebale-t-elle d’hypothèses fantaisistes en conclusions lapidaires, mais toujours avec l’effort de comprendre ce qui vient à elle. Ronce-Rose est fascinante parce qu’elle pense le monde, et le fait même de l’écrire.

A l’image de son surnom, elle conjugue une douceur dénuée de niaiserie avec un aplomb forcément autocentré. Tout au long de son histoire, on ne lui souhaitera que du bon. Elle aura d’ailleurs l’usage de tels vœux : si le réel que se raconte Ronce-Rose n’est jamais tragique, ni ne donne matière à pleurnicheries, celui qui la happe est bien celui des adultes. On y vieillit, on y enferme, et on y meurt. La bienveillance, malgré tout, y pointe parfois son nez. Et c’est tant mieux. Au moment de conclure, le lecteur devra faire lui-même une partie du chemin ; il n’est pas aisé.

« Ça m’aurait étonnée qu’ils soient là depuis cinq jours mais il paraît que quand on commence à boire de la bière, ça peut durer très longtemps parce qu’il est extrêmement difficile de s’arrêter, les freins sont morts ou quelque chose comme ça.

À l’Équateur, il y en avait bien deux ou trois qui avaient effectivement percuté le mur. Personne ne leur portait secours, je pense qu’on ne pouvait plus rien faire pour eux. Ils étaient vraiment très immobiles. Celui qui était renversé en arrière sur le dossier de sa chaise, j’ai vu tout de suite que ce n’était pas Mâchefer, ni Bruce. L’un des deux autres, la tête qu’il avait posée sur son bras était trop bouclée pour être une des leurs, sans être pour autant en nylon comme leurs perruques. C’est le troisième qui avait quelques traits de Bruce dans la nuque, ses plis, mais il était affalé sur le ventre et même sur le ventre de la figure, si vous voyez ce que je veux dire, ça me paraît pourtant clair, alors j’ai fait ce que Mâchefer m’a dit de faire si un homme m’attaque. Je lui ai mordu l’oreille. Ca déclenche un réflexe de recul chez l’abject prédateur, il m’a expliqué. Et en effet, l’abject a sursauté.

Il ne ressemblait, mais alors pas du tout à Bruce. »

Que sais-je donc d’Éric Chevillard après ce pur exercice de style ? Que le monsieur sait ce dont il parle, et qu’il y ajuste sa langue à la perfection. Qu’il a mis une exigence infinie à être intègre de bout en bout, sans rien forcer ni trahir de son magnifique personnage. Qu’il n’y a pas un mot inutile dans tout son roman. Et que je le relirai, évidemment.

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