La contrevie, Philip Roth

 

À mesure qu’il découvre un auteur, le lecteur fidèle s’intéresse toujours plus à l’autoportrait qu’il recompose par bribes au fil de l’oeuvre romanesque. Le phénomène se vérifie d’autant plus aisément chez les aficionados de Philip Roth qu’ils disposent pour ce faire de la bagatelle de 26 romans, dont beaucoup mettent en scène de purs alter ego de l’écrivain. Le plus fameux est Nathan Zuckerman, romancier juif de Newark, New Jersey, qui partage avec Roth quantité d’obsessions et une causticité à la fois distante et rageuse, en plus de ses origine et profession. Il faut avoir lu quantité de bouquins du bonhomme pour s’apercevoir que La contrevie, qui met en scène le fameux Zuckerman, est sans doute l’un de ses plus personnels, si cette expression a un sens. Roth y utilise le truchement de son double fictionnel pour explorer un thème bien particulier : sa propre existence d’écrivain.

La contrevie se compose de cinq parties gigognes et parfois contradictoires, jusqu’à la divulgation d’une clé essentielle à sa bonne compréhension. Elles alternent l’oeuvre de Zuckerman, fictions nourries d’une recomposition de sa vie de romancier entre deux âges, et le récit par deux témoins d’une période essentielle pour le personnage, puisqu’elle précède et suit immédiatement son décès ; un récit dont il serait d’ailleurs difficile d’affirmer qu’il ne fut pas écrit par Zuckerman lui-même… La présentation de cette acrobatique mise en abîme est volontairement lapidaire ; pour tenter de piger, il faudra lire.

Mais pourquoi pousser plus loin, pourquoi m’épouser, avoir un enfant et te caser comme tout le monde dans une vie d’imposteur ? – Parce que j’ai décidé de troquer la fiction artificielle d’être moi-même contre le mensonge authentique et satisfaisant d’être quelqu’un d’autre. Épouse-moi.

Le livre s’ouvre sur un discours jamais prononcé : celui que Nathan compose pour les funérailles de son frère Henry, mort d’avoir subi un pontage coronarien qui lui aurait rendu, avec l’arrêt de ses médicaments pour le coeur, la vigueur de ses érections. Nathan voulait dire, pour l’occasion, une vérité impossible à entendre par une telle assemblée, dont l’épouse et les rejetons du défunt. Dans la deuxième partie, Henry est bien vivant ; survivre à l’opération l’a plongé dans une violente remise en cause de son existence de dentiste et père de famille du New Jersey parfaitement intégré au monde des gentils. Il habite désormais une colonie de Cisjordanie, au sein d’une communauté de sionistes radicaux. Nathan vient l’y visiter pour comprendre sa démarche, et savoir s’il y a lieu de le convaincre de revenir parmi les siens.

Sur le vol du retour, alors qu’il tente de tirer des conclusions claires de son séjour, il s’aperçoit avec stupeur que son étrange voisin, fan revendiqué de son oeuvre, souhaite qu’il se joigne à lui dans sa tentative de détournement d’avion. Le décor change radicalement alors que Zuckerman, lui-même atteint du syndrome cardiaque autrefois attribué à son frère, décide de subir l’opération salvatrice avant de pouvoir épouser en quatrièmes noces Maria, la voisine Anglaise et mal mariée occupant le dernier étage de son immeuble newyorkais. Il décède, l’occasion pour Henry et Maria de découvrir les personnages qu’ils auraient constitué dans son prochain roman. Dont l’ultime chapitre, intitulé Terre chrétienne, narre la vie que le romancier s’imaginait en Angleterre auprès de Maria et d’une famille de goyim plus ou moins bien disposés à son endroit.

Au sommet de la colline, en arrivant à Agor, Henry arrêta la voiture sur le bas-côté, et nous sortimes admirer le point de vue. Parmi les ombres qui s’allongeaient, le petit village arabe, au pied de la colonie, était infiniment moins triste et moins désolé que quand nous avions traversé, quelques minutes plus tôt, sa rue principale vide. Dans le couchant du désert, même ce ramassis de masures aveugles prenait un relief pittoresque. Quant au panorama, sous cette lumière surtout, on comprenait bien qu’il ait pu donner l’impression d’avoir été crée en sept jours seulement, contrairement à l’Angleterre, par exemple, dont la campagne semble l’ouvrage d’un Dieu qui aurait eu tout loisir de revenir quatre ou cinq fois sur son oeuvre pour la peaufiner, la lisser, la domestiquer, tant et si bien que les hommes et bêtes jusqu’aux derniers la trouveraient parfaitement habitable. La Judée au contraire semblait restée en l’état ; on était plus tenté d’y voir un bout de lune où les Juifs auraient exilé leurs pires ennemis par sadisme que le lieu qu’ils revendiquaient passionnément comme leur bien exclusif depuis des temps immémoriaux. Ce qu’il trouve à ce paysage, me disais-je, correspond à l’idée qu’il veut donner de lui désormais, celle du pionnier rude et buriné, avec un pistolet dans sa poche.

La complexité savante de la composition de La contrevie interdit toute opinion péremptoire sur la nature exacte de chacun de ses passages, que Zuckerman raconte le monde qui l’entoure, l’altère à sa convenance de romancier, ou cède bel et bien la place à un narrateur omniscient livrant les points de vue de ceux qui lui auront survécu. Cette absence de certitude sur l’histoire elle-même importe peu, tant le roman offre dans chacune de ses sinuosités le meilleur de Philip Roth : dialogues qui claquent comme autant de guérillas interminables et sans merci, descriptions rares et toutes nécessaires, impudeur absolue des personnages, sans laquelle La contrevie perdrait de son exceptionnelle profondeur, et invincible ironie du créateur de Zuckerman.

Cette dernière baigne le roman comme rarement chez un champion incontesté du genre. Le pirate de l’air juif, antisioniste confus, ne s’avère guère plus effrayant que les policiers israéliens présents dans la cabine. La femme d’Henry fait l’éloge funèbre d’un mari prêt à tout pour que leur couple retrouve son intimité, alors que la motivation première du célébré consistait à pouvoir honorer de nouveau son assistante sur le coup des dix-sept heures en semaine, gage de son équilibre psychologique de quadragénaire rangé. Et Roth rappelle en 1986, par la voix de Zuckerman, combien être natif du New Jersey le prémunit contre tout risque de vanité excessive – qu’il reçoive ou pas la distinction suprême qui se refusera à lui jusqu’au bout :

Quand on vient du New Jersey, qu’on a écrit une trentaine de livres, qu’on a reçu le Prix Nobel, qu’on atteint tout chenu l’âge de quatre-vingt-quinze ans, il est hautement improbable mais pas tout à fait impossible qu’on donne votre nom à une aire de repos sur l’autoroute à péage. Auquel cas, en effet, on laissera bien un souvenir après sa mort, surtout auprès des petits enfants, à l’arrière des voitures, qui se pencheront vers leurs parents en demandant « S’il vous plaît, on s’arrête à Zuckerman, j’ai envie de faire pipi. » C’est bien toute l’immortalité que puisse raisonnablement espérer un romancier du New Jersey.

Renoncements ou renaissance de milieu de vie, inexorable poids de la judaité dans la définition d’une identité, fût-ce celle d’un individualiste fervent pétri d’esprit de contradition – les pages sur Israël sont exceptionnelles d’intelligence et d’empathie à l’égard des parties prenantes -, attraction et impossibilité du mariage comme horizon ultime : si Roth empoigne ici des thèmes récurrents dans son oeuvre, c’est bien pour les mettre au service d’une tentative d’explication de son rapport à l’écriture.

La torsion permanente du réel au service d’une pulsion démiurgique. L’egoïsme qu’elle suppose vis-à-vis de ceux qu’on côtoie. La révolte comme les accès de lucidité qu’elle occasionne de leur part. L’état d’insatisfaction chronique que sucite son art chez l’auteur, dès lors qu’il ne s’intéressera jamais à une absence de conflits. De fait, la détestation profonde de la pastorale, représentation idyllique et apaisée du monde – de quoi éclairer le choix du titre Pastorale américaine pour le chef d’oeuvre désespéré qui suivra La contrevie. Et, au final, un isolement inévitable, doublé de la clairvoyance paradoxale de celui qui comprend l’existence d’autrui parce qu’à défaut de la vivre, il peut, lui, la penser.

Il ignorait complètement qu’on ne fait pas un enfant par convenance idéologique, mais parce qu’on est jeune et bête, qu’on lutte pour se forger une identité et assurer sa carrière – faire des bébés, c’est un tout. Mais non, Nathan était incapable de s’impliquer dans quoi que ce soit dont il ne fût pas l’auteur. La confusion de la vraie vie, il ne s’en approchait au mieux qu’en parlant dans un roman – avec ça, il avait vécu comme il était mort, il était mort comme il avait vécu, à créer des amantes, des adversaires, des conflits, du désordre fantasmatiques, seul jour après jour dans sa chambre impeuplée, cherchant sans relâche à dominer par le procédé littéraire ce qu’il avait bien trop peur d’affronter dans la vie, à savoir le passé, le présent, l’avenir.

Il me reste à lire des romans de Philip Roth, et non des moindres ; j’en connais assez, cependant, pour être désormais captivé par l’homme autant que par sa création. Et La contrevie est pour l’heure, malgré sa quantité d’enfumages et circonvolutions, celui qui me semble s’approcher au plus près de la vérité du géant qu’il fut. Commencez par d’autres romans de l’auteur, et vous adorerez celui-là, irréfutable confirmation qu’un écrivain du New Jersey auquel le Nobel aura échappé devrait tout de même prétendre à mieux qu’une aire de repos à son nom sur une autoroute à péage.

 

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