Punchlines du 13/10/19

 

Bonjour à tous,

Le ton sera peut-être moins léger que d’habitude, et croyez bien que ça me désole. Mais voici une nouvelle illustration du délitement du débat public contemporain, qui atteint désormais des pans insoupçonnés de la culture. Et ça pique.

Un incident devenu tristement prévisible

Une association nommée Grand Prix des Blogueurs Littéraires a lancé une consultation pour décerner un Prix du Polar 2019, sans proposer de pré-sélection. Chaque blogueur était ainsi libre de voter pour un livre français et un étranger de son choix. Suite au scrutin à deux tours, le titre français récompensé fut Le Manufacturier, de Mattias Köping, publié chez Ring, en dépit de sa faible présence en librairie et dans les médias.

Une remise de prix était prévue le 31/10 prochain, en présence des auteurs récompensés – le second étant l’anglais RJ Ellory. La nouvelle est parvenue à une frange des amateurs de belles lettres présentant toutes les caractéristiques des Social Justice Warriors – selon Wikipedia, des « individus défendant de façon extrémiste des causes sociales qu’ils considèrent comme progressistes ». La suite, tristement prévisible, fut relatée jeudi sur Facebook par Léa, principale organisatrice de l’événement : des déclarations publiques outrées dénonçant l’éditeur de Köping, modifiées au fur et à mesure pour préserver la respectabilité de leurs auteurs, et accompagnées de messages privés insultants et menaçants qui ont abouti à l’annulation de la remise de prix.

Quand Ring promeut Köping, l’imbécile regarde…

Le scandale est une partie du fonds de commerce de Ring, devenue une cible ordinaire des mouvances antifas pour une partie de son catalogue. On peut parfaitement – c’est mon cas – déplorer la dérive grandremplaçiste d’un Marsault (dont Ring s’est désolidarisée des déclarations les plus excessives) et ne pas être tenté par l’oeuvre de Laurent Obertone, dont les enquêtes et fictions font référence chez les nationalistes français. Cela dit, sauf omission de ma part, aucune de leurs publications n’a été frappée de censure ou d’interdiction par la justice de ce pays. Et l’offre de Ring est loin de se réduire à ces deux auteurs stars.

Ajoutons que Le Manufacturier a été plébiscité par une population de blogueurs férus de lecture avant tout, et peu suspects d’activisme politique ou d’opinions extrêmes. Le livre est très sombre et très cru. Il présente aussi de remarquables qualités littéraires pour qui goûte le roman (très) noir. J’ai moi-même apprécié sa lecture, et voulu en savoir plus sur l’auteur et ses intentions. Assez fouillés, le papier et l’entretien sont disponibles ici.

Y’a pas mort d’homme

J’ai voté pour lui au second tour. Mon premier choix fut Dans l’ombre du brasier, d’Hervé Le Corre, ancien professeur de français et homme de gauche à l’ancienne. Je le trouve supérieur au Manufacturier, en termes de style notamment. Mais les deux livres recèlent une voix, un souffle et un désespoir latents. Jean-Patrick Manchette l’a dit mieux que moi : la critique sociale a toujours alimenté les grands polars, que l’on parle de la France de 2017 pour Köping, ou du Paris de la Commune pour Le Corre. Deux excellents auteurs de genre, doublés d’hommes fondamentalement inquiets. Il semble que l’un ait le droit d’être primé, et l’autre pas.

Comme l’explique Léa, elle est bouleversée, et a conservé des traces du harcèlement dont elle fut l’objet. Pour l’essentiel, la communauté à laquelle s’en sont pris ces courageux SJW sont des souris de bibliothèque habituées à des échanges en ligne autour de leur passion, fondés sur la bienveillance. C’est dire si le choc a été brutal. S’agissant des suites à donner à l’incident, l’idée qui prédomine pour le moment est d’en rester là. D’une part, le traumatisme est réel, et le souhait d’oublier très prégnant. D’autre part, en dépit de sa violence symbolique, l’événement risque fort de trouver peu d’écho côté police/justice : on imagine que d’autres dossiers seront prioritaires. Y’ a pas mort d’homme.

Absence d’arguments, et confusion absolue

Nombreux sont les observateurs navrés, tentés d’affirmer aujourd’hui que les auteurs de ce triste fait d’armes sont devenus ce qu’ils se gobergent de dénoncer : des fascistes. Ne nous laissons pas aller à la paresse intellectuelle des SJW. Les fascistes, les vrais, s’appuient sur un corpus de valeurs détestables, mais cohérentes. Ils savent que les rodomontades de ce genre d’adversaires, au-delà du narcissisme consubstantiel à leur gesticulation militante, dissimulent une absence d’arguments plus construits que « Je suis offensé », et une grande confusion, étonnante chez des personnes censées lire des livres.

Cette confusion-là mélange sans vergogne :

  • Éditeur et auteur. On attend toujours – et avec impatience – l’appel au boycott des auteurs de Gallimard, qui publie pourtant les écrits de Céline ou Drieu la Rochelle. Notons ici la grande dignité de Mattias Köping depuis l’annonce de l’annulation, alors qu’on parle d’un auteur empêché physiquement d’aller recevoir son prix par des gens qui ne l’ont pas lu.
  • Esprit critique et censure. Et ce, malgré les cours d’éducation civique reçus en classe de quatrième – mention au Tartuffe qui s’est excusé par message privé tout en connaissant parfaitement les nervis bas du front à la vindicte desquels il désignait une association d’amateurs de bouquins.
  • Tolérance et arbitraire. Se battre pour l’écriture inclusive, tout en condamnant l’éditeur de Julian Assange et Zineb el Rhazoui. Des auteurs qui risquent un peu plus qu’un pronom de travers, pour des libertés un poil plus fondamentales.
  • Engagement et surdité. Depuis quand la bonne littérature est-elle le monopole de ceux qui valident la pensée du lecteur ? Voire de ceux qui proposent une vision du monde réputée acceptable ? Sans déconner.
  • Posture et résistance. D’un côté, on insulte et on menace sur internet. De l’autre, tel un Enthoven, on accepte l’invitation à la convention Maréchal, pour mieux y éparpiller façon puzzle les croyances faiblardes des conservateurs illibéraux d’aujourd’hui. Avec un discours construit. Bah oui les gars, faut faire un petit effort.

Ah oui, tiens

Ceux qui obtinrent l’annulation de la remise du Prix Polar des Blogueurs Littéraires ne sont pas des fascistes. Mais, par leur incurie, ils sont les meilleurs ennemis dont ces derniers puissent rêver : des brutes confuses, pour qui l’extrême-droite commence avec l’utilisation d’un shampoing anti-poux. À ce rythme-là, les autodafés progressistes promettent énormément. Qui brillera, en comparaison ?

Ah oui, tiens.

2 commentaires sur “Punchlines du 13/10/19

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