Au dîner des gens pressés

Exceptionnel d’intensité, le débat intérieur qui m’agita à l’heure de décider si j’irais ou non au dîner secret en blanc de ce jeudi 13 juin se concentra presque exclusivement sur la question du pantalon. N’étant ni steward de croisière Costa, ni le jeune Massimo Gargia, le port d’un futal blanc me semblait relever de la faute de carre absolue. Et pourquoi ne pas le choisir en cuir ? Sans déconner.

Du papier à musique

L’évident embarras qui se lisait sur ma tronche amusa follement la vendeuse de prêt-à-porter. Nous fîmes affaire ; j’étais ferré. Ce foutu pantalon avait occulté le reste : mon goût modéré pour la cooptation ou les plus ostentatoires et codifiés des rites bourgeois était passé au second plan. En d’autres temps, je ne me serais joint à une telle assemblée  toute de blanc vêtue qu’armé d’un fusil de paintball. L’âge, peut-être ? Quoiqu’il en fût, j’étais voué à expier cet écart : à table et pourvu qu’ils soient blancs, j’arriverais à tâcher jusqu’à mes sous-vêtements.

Comme chaque année, la destination finale des noceurs n’est divulguée qu’au dernier moment. Ce sera cette fois au pied de la pyramide du Louvre. Même les sectes de dîneurs déguisés vivent de terribles schismes : une semaine plus tôt, les rivaux du diner en blanc (pas « secret », celui-là, vous saisissez ?) s’étaient vus refoulés des Tuileries voisines. Pas d’accroc cette fois-ci : chaque groupe de convives déballe tables, nappes, chaises, bougeoirs, vaisselle et victuailles, en respectant scrupuleusement l’emplacement réservé. Du papier à musique.

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Perruques Louis XV et Bordeaux qui ne tâche pas

De l’intérêt de cibler les possesseurs de tables de bridge : visuellement, l’ensemble est cohérent, et l’on peut lui reconnaître une certaine gueule. De rares invités tentent la dérision, tels les porteurs de perruques Louis XV, ou ce barbu moulé dans une combinaison Pioneer du Paris – Dakar. Ils sont plus nombreux à jouer une virginale course à l’armement, empilant guirlandes, bouquets divers et ballons blancs. Ça gouache.

Dans les assiettes, terrines et salades transgressent souvent les préconisations du code civil blanc dûment transmis par email aux participants (« faits d’aliments blancs autant que possible »)… De même, si le Champagne de maisons fameuses fait l’unanimité, on préfère souvent le vin rouge au blanc, avec une nette inclinaison pour le Bordeaux. Amateurs de Loire ou Languedoc natures baptisés d’un calembour douteux, passez votre chemin. Bobos, va.

Une pincée d’encanaillement populaire

Comme l’évoquent ces choix oenologiques, la plupart des invités mâles rappellent plutôt les meilleurs spécimens de l’inestimable page Facebook « Cheveux de riches » que l’ordinaire des tatoués de l’est parisien – une manière de me rappeler que c’est désormais mon propre cas. À table, je me surprends d’ailleurs à parler immobilier. Nous sommes touchants, à déplorer des prix au mètre carré qui banniront bientôt les moins fortunés de la capitale. Hasta la victoria, siempre. Je reprends du vin.

Dans un élan soudain, l’essentiel des participants se lèvent et font tourner leurs serviettes blanches. Le signal a dû m’échapper. L’étrange hommage à Patrick Sébastien, moins. Sans doute faut-il une pincée d’encanaillement populaire pour que la fête soit réussie : à son tour, l’immiscion d’une fanfare de stade de rugby confirme l’assertion. Dans le gloubiboulga sonore, j’identifie du Iron Maiden. Sans doute serai-je l’unique invité à enchaîner sur le Hellfest.

À 23h30, chacun dégaine son cierge magique

La nuit est tombée, et les libations se poursuivent gaiement. Jusqu’à l’autre tradition des promoteurs de « convivialité, élégance, raffinement, art de vivre, effort de chacun, magie, beauté, discrétion, célébration de la belle architecture » que sont les dîneurs en blanc : à 23h30, chacun dégaine son cierge magique. Non que l’on soit au milieu d’un rassemblement de notables partouzards : on parle bien du bâtonnet qui, une fois allumé, crépite d’étincelles, souvent fiché dans un gâteau d’anniversaire. Il s’agit de prendre une belle photo de l’ensemble, sur laquelle, hélas, une bonne moitié des convives brandira son téléphone plutôt que ledit cierge.

D’aucuns se trémoussent désormais au son d’un djembé improvisé sur lequel tape un homme en blanc. Plus loin, juste à l’entrée de la pyramide, une sono a pris le relais de la fanfare. Sur le dancefloor officiel, ça guinche en doudoune Moncler sur Angèle, Born to be alive ou des morceaux de dance des années 90. Certains sujets, minoritaires, se sont clairement esquintés. Dont, j’imagine, celui qui abandonna une vilaine flasque de J&B vide à côté d’un joli centre de table. Pouah.

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Trangresser, dans les strictes limites du bon goût

Le vrai climax de la fête est à venir : à la grande joie des danseurs, c’est maintenant L’homme pressé, de Noir Désir, qui résonne dans les grandes enceintes accoustiques. Les paroles disent le quotidien managérial qu’ils reprendront le lendemain matin, la tête un peu lourde, à La Défense, Porte Maillot ou Saint-Augustin. Une demi-heure après minuit, il est déjà temps de plier les gaules et nettoyer derrière soi : la charte le stipule expressément, histoire d’éviter toute franche débauche ou bande d’indésirables à cause desquels « l’élégance ne serait plus ».

Même les plus imbibés se plient à la directive, dégainant les sacs poubelles blancs prévus à cet effet. Au dîner secret en blanc, on maintient la transgression dans les strictes limites du bon goût – comme nombre de participants semblent avoir voté Macron, dont le fantôme plane sur les lieux, aux élections européennes. S’agit-il de promouvoir un certain panache français, ou d’un baroud d’honneur de quelques heures dans un Paris livré à l’hégémonie culturelle des hipsters ? À moins  qu’il ne soit surtout question de passer une bonne soirée entre fêtards qui partagent un même délire.

Je me garderai d’afficher une opinion définitive là-dessus. À mon retour de ce dîner de gens pressés, toute certitude a volé en éclats : mon pantalon blanc est immaculé.

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