Roland Garros 2019 : Nadal – Federer ou la saveur de l’inéluctable

 

On est en juin 2005, et le Tour de France s’apprête à vivre une dernière édition sous la chappe de malhonnêteté clinique imposée par Lance Armstrong. L’Olympique Lyonnais a dominé la Ligue 1 une quatrième année de rang. Le monde n’a pas perdu une miette de l’agonie de Jean-Paul II. Nicolas Sarkozy va faire du Ministère de l’Intérieur son tremplin vers l’Elysée, alors que s’étire l’inutile fin de règne de Jacques Chirac. Des légions de fans fébriles attendent le pénultième tome des aventures d’Harry Potter. Et le nouveau roi du tennis va réclamer son dû.

Résultat de recherche d'images pour "federer 2004"

S’il ne fut pas le talent le plus précoce parmi les jeunes loups promis à la succession de Sampras et Agassi, l’autorité avec laquelle Roger Federer a fait courber l’échine aux Safin, Hewitt et Roddick épate les observateurs. L’ex briseur de raquettes promène désormais sur les courts son élégance imperturbable. Il est classé numéro 1 par l’ATP depuis plus d’un an, et a empoché trois des quatre levées du Grand Chelem en 2004. Mieux, dans une ère de cogneurs patentés, il gagne avec la manière. Fluidité parfaite, volées aériennes, inspirations déroutantes. Même ses adversaires semblent le regarder jouer. Dernier bastion de l’anti-Suisse, Roland Garros doit tomber.

Son adversaire en demi-finale se nomme Rafael Nadal. Le Majorquin, qui fête ses 19 ans le jour même, a écrasé la saison sur terre battue. Jouant le contraste avec le style classique de Federer, Nike a choisi d’affubler le minot d’un débardeur et d’un pantacourt. L’accoutrement, la gueule d’Apache, les biceps saillants et les innombrables tics le rendent déjà reconnaissable entre mille. Et pour le roi Roger, cette étrange figure devient celle du parfait empêcheur de gagner en rond. Comme le constate le public du court Philippe Chatrier, on dirait Nadal conçu en laboratoire par un scientifique dément à la seule fin de contrarier l’Helvète.

Résultat de recherche d'images pour "nadal 2005"

Le grand coup droit de gaucher de l’Espagnol évoque le jet d’un lasso ; il est aussi l’un des gestes les plus aberrants de l’Histoire du sport professionnel.  Sur terre, le lift dantesque qu’il imprime à la balle fait rebondir celle-ci à hauteur d’épaule. Opposé au revers à une main de Federer, il a l’effet d’une mite vorace dans une dentelle de Bruges. L’endurance et les jambes phénoménales de Nadal le rendent capable de répéter l’opération ad nauseam. Mais il serait vain de réduire son emprise sur Roger à des considérations physiques et techniques. Le plus important est ailleurs : dans celui que tant d’autres reconnaissent comme le seigneur de la jungle, Nadal a toujours vu une proie. Ce fut vrai dès leur première confrontation, où il battit à 17 ans le nouveau numéro 1 mondial. Et pas sur terre battue.

Le phénomène se vérifie ce 3 juin 2005, avant-veille du premier sacre de Rafael Nadal à Roland Garros. C’est le début d’un patient travail de détricotage du grand oeuvre du Suisse, dont l’Ibère, devenu le dauphin, grignote chaque pouce d’avance au classement comme au palmarès. Jusqu’à lui ravir, trois ans plus tard, son fief de Wimbledon et son sceptre de souverain, au terme d’un match sublime et crépusculaire. Six mois plus tard, l’infâmie va plus loin encore : revenu à deux sets partout en finale à Melbourne, contre un Nadal fatigué qui semble enfin à sa merci, Federer s’autodétruit. Les larmes avec lesquelles il accueille le trophée du perdant disent sans ambiguïté qu’il a ployé le genou devant son parfait négatif tennistique.

Résultat de recherche d'images pour "nadal federer 2009"

On est en juin 2019, et Roger Federer sait désormais qu’il n’aurait pas été si grand sans l’aide de cet inlassable tourmenteur. Que tout aurait été trop simple, sans le harcèlement continuel d’un autre géant du jeu. Que Nadal ne l’a pas empêché de gagner un vingtième tournoi du Grand Chelem, ou de redevenir numéro 1 à un âge canonique. Et que sa prodigieuse renaissance de 2017 n’aurait pas eu le même éclat sans sa revanche sur Rafa à l’Open d’Australie. Ensemble, ils ont décliné puis ressuscité, accepté contraints et forcés qu’un troisième titan prenne place à leurs côtés, et enterré avec lui deux générations de concurrents résignés. Comme nous, ils ont vieilli. Les traits se sont creusés, les cheveux clairsemés, et les deux hommes vont de nouveau s’affronter, quatorze ans passés et plus rien à prouver, en demi-finale de Roland Garros.

Éludons d’emblée tout débat sur le résultat de cette sixième confrontation au French Open. « Il aura peut-être un problème, il sera peut-être malade. » Voilà ce à quoi se résument, d’après l’intéressé, les chances de Federer de devenir le troisième homme à battre Nadal en son jardin. La version de l’Espagnol qui vient de détailler en julienne le numéro 7 mondial Kei Nishikori est simplement injouable pour lui dans des conditions identiques. On peut d’ailleurs y trouver une forme de justice : si Roger reste sur une série sans précédent de cinq victoires sur Rafa, aucune d’entre elles ne fut acquise sur terre battue. Est-il sincère quand il affirme « adorer » le défi qui s’annonce ? À 37 ans bien sonnés, on peut imaginer ce Sisyphe-là heureux. Mais lorsqu’il affirme qu’« il n’y aurait personne pour regarder si le résultat était connu d’avance », permettons-nous de ne pas réprimer un sourire. Même convaincus de l’irréversibilité de son issue, les gens qui regarderont ce match seront un fameux paquet.

Résultat de recherche d'images pour "nadal federer roland garros 2019"

Tout vrai fan de Federer doit se doubler d’un doloriste indécrottable pour envisager posément les scénarios possibles. Au pire, ce sera 2008, un massacre sans pitié côté crocodile, ni grande conviction côté zèbre. En supposant que Federer démarre en surrégime complet, il pourrait chaparder un set puis s’éteindre peu à peu, comme en 2006. L’idéal serait plutôt de revoir 2011, un bras de fer durant lequel Roger regarda son bourreau dans les yeux jusqu’à emporter la troisième manche, avant l’inéluctable panne sèche. Gageons qu’une telle perspective ne déplairait pas à ceux qui préfèrent Rafa.

Car la saveur des Federer – Nadal réussis n’a guère d’équivalent. Le poids de l’Histoire du tennis, les échos de leur antique rivalité, comme l’opposition de leurs styles de jeu ou de leurs personnalités sur le court, tout en fait de purs objets de fascination. Espérons donc une pluie de coups droits liftés gagnants, distribués des deux mains. Les mimiques cartoonesques de Nadal sur les volées amorties de Federer. Roger applaudissant du tamis les passings gagnants en bout de course. Des « ¡ Vamos ! » tonitruants. Federer qui fend l’armure sans sortir de son match. Avec eux, rajeunir de quatorze ans. Et sourire à l’accolade finale, en se disant qu’un Nadal – Djokovic dimanche prochain ne serait pas mal non plus.

16195760_10154974323743615_274939821941548111_n.jpg

2 commentaires sur “Roland Garros 2019 : Nadal – Federer ou la saveur de l’inéluctable

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s