Entretien avec Catherine Locandro, auteure de Cassius

 

Le présent papier fera doublement date sur 130 livres. D’une part, il concerne un livre pour adolescents, bien que ses qualités d’écriture et de documentation en fassent un ouvrage recommandable à quiconque voudra se familiariser avec son formidable sujet. L’article est d’autre part accompagné d’un entretien avec l’auteure Catherine Locandro, la première interview de l’histoire de ce site. Qu’elle soit saluée pour la bienveillance avec laquelle elle essuya ces plâtres-là – dingue comme la conjugaison du verbe « édulcorer » devient impossible à prononcer pour peu que l’on souhaite avoir l’air sérieux sur Skype…

Du vol de bicyclette comme battement d’ailes de papillon

Cassius fait partie de la collection « Destins » d’Albin Michel Litt’,  consacrée aux biographies romancées de figures historiques telles que Marie Curie, Simone Veil, ou bientôt Marilyn Monroe et la mathématicienne Katherine Johnson. Comme les autres volumes, Cassius constitue avant tout un récit d’apprentissage, où il est question du parcours du futur Mohammed Ali, de son enfance dans un Kentucky toujours marqué par la ségrégation raciale jusqu’à la conquête du titre mondial des poids lourds face à Sonny Liston en 1964. L’épilogue, qui évoque le dernier relais de la flamme olympique assuré par un Ali souffrant du syndrome de Parkinson en 1996 à Atlanta, est l’occasion de récapituler le reste de sa carrière professionnelle, ainsi que sa vie de personnage public une fois raccrochés les gants. Un lexique des principaux termes pugilistiques utilisés et une bibliographie accompagnent le récit de 343 pages.

Trois points de vue se succèdent pour décrire l’éclosion du Greatest. C’est avec sa mère Odessa Clay que l’on vit son enfance dans un quartier de la classe moyenne noire de Louisville. Dotée d’une foi inébranlable en Dieu comme en son fils aîné, elle fait le ménage et la cuisine chez de riches blancs de la ville. Artiste raté et ombrageux, son époux Cash peint des enseignes de magasins, sans jamais négliger ses deux hobbies que sont la tournée des bistrots et les serveuses aux jolis minois. Flanqué de son frère cadet Rudy, Cassius ne grandit pas dans la misère, mais expériemente au gré de sa découverte du monde la réalité de la discrimination au quotidien. Décisif, un malencontreux vol de bicyclette provoquera son choix d’apprendre le noble art, en vue de rosser le responsable du larcin…

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Une biographie romancée… mais le vrai Mohammed Ali

Nous découvrons ensuite cet apprentissage dans le regard de Rudy, qui adule son grand frère et voudra l’imiter, de la salle de boxe du flic blanc Joe Martin à celle du coach noir Fred Stoner. Très vite convaincu de son potentiel de champion, Cassius développe le style atypique et virevoltant qui fera sa légende, puis gravit les échelons régional et national de la compétition amateurs,  avant de vivre la consécration d’un titre olympique en mi-lourds à Rome en 1960. Désormais sponsorisé par 11 millionnaires blancs de Louisville, le jeune homme doit adapter sa boxe à la compétition professionnelle. Le tailleur de ce diamant brut sera le mythique entraîneur Angelo Dundee, italien d’origine et temoin privilégié de la troisième partie de Cassius. Cinq ans durant lesquels l’amateur talentueux se mue en champion du monde flamboyant, alors que Cassius Clay, au contact de la Nation of Islam, devient Mohammed Ali.

Dans un style épuré, Catherine Locandro donne vie à d’authentiques personnages de roman. Elle construit ou reconstitue des scènes mémorables – entre autres, le refus d’un verre d’eau à Cassius en pleine canicule par un limonadier blanc, l’approbation tant attendue par Cash de ses premières leçons de boxe, ou le rappel à la dure réalité locale d’un champion olympique traité comme un sous-homme – et n’occulte rien des paradoxes de l’icône qu’est devenu cet immense champion. Ainsi, son jeune Cassius est à la fois amuseur en public et sérieux au possible à la salle, fier-à-bras mais d’abord timide avec les filles, dyslexique et poète, aussi confiant en de grands professionnels qu’en de probables charlatans, et adhérent d’un mouvement ouvertement raciste tout en respectant ses sponsors et entraîneurs blancs. Cette fidélité à son sujet, comme l’efficacité de sa narration, font de Cassius une très bonne biographie avant tout… qu’elle cible les ados est infiniment louable, mais relève presque du détail.


 

130 livres : Pourquoi parler d’Ali aux adolescents d’aujourd’hui ?

Catherine Locandro : C’est un personnage qui transmet des valeurs, le courage, l’engagement, la volonté de se donner les moyens de gagner. Il a grandi dans un milieu défavorisé et souffrait de dyslexie. C’est pourtant devenu un sportif d’exception, et un homme exemplaire qui a marqué son époque. Il a convaincu ceux qui ne croyaient pas en lui, en dégageant une vitalité et une énergie folles.

130 livres : Vos précédents romans se destinaient à un public adulte. Comment vous est venue l’idée d’une biographie romancée pour ados ?

C.L. : L’inspiration me vient souvent d’articles ou de documentaires ; je m’arrête parfois sur une phrase en particulier. Dans ce cas précis, c’est un texte sur le fameux vol du vélo rouge à l’origine de la vocation de Cassius Clay qui m’a marquée. Je me suis dit « c’est un vrai bon début d’histoire ». En littérature adulte, je ne voyais pas trop quoi en faire. J’ai recontré une éditrice d’Albin Michel après avoir lu le livre de la collection Destins consacré à Marie Curie. Elle m’a demandé un premier chapitre, et a apprécié ce que je lui ai envoyé. Ensuite, je me suis beaucoup informée sur le sujet, ce qui m’a confortée dans mon choix.

130 livres : Nourrissiez-vous un lien particulier avec l’univers de la boxe ?

C.L. : Je ne suis pas une grande spécialiste du sujet, mais j’ai regardé des combats, j’ai beaucoup aimé lire De la boxe de Joyce Carol Oates, et j’ai aussi apprécié quantité de films sur ce monde-là : Raging Bull, le premier Rocky, Million dollar baby, Fighter… J’y trouve un intérêt esthétique, pour sa dimension spectaculaire et pour l’exaltation du courage des combattants. Lorsque j’ai pensé écrire sur Ali, le thème de la boxe me parlait déjà.

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130 livres : Pour vous adresser aux adolescents, avez-vous dû faire évoluer votre style ?

C.L. : C’était une aventure nouvelle ! Une pression supplémentaire venait du fait de s’adresser à des lecteurs en apprentissage : il est essentiel qu’il leur reste quelque chose de cette histoire. J’ai dû me montrer plus didactique que d’habitude. On dit souvent de mon écriture qu’elle est simple et fluide : je n’ai donc pas vraiment cherché à modifier ce style.

130 livres : Une fois le livre refermé, le fan d’Ali que je suis s’est réjoui de voir que la plupart de ses zones d’ombre et ses paradoxes étaient bien mentionnés… à l’exception de son côté cavaleur, et de son rapport particulier à l’argent. Pourquoi ?

C.L. : Ces deux caractéristiques existaient bien chez Mohammed Ali… mais moins chez Cassius Clay.  Ce sont plutôt des dimensions du personnage qui ont émergé après la conquête de son premier titre mondial. Le jeune Cassius était complètement focalisé sur la boxe, au point, comme je l’évoque, de susciter des interrogations sur son intérêt réel pour les filles. Il s’agissait pour moi de me concentrer sur l’apprentissage, l’enfance puis l’adolescence d’Ali, pour expliquer la personne qu’il est devenu par la suite.

130 livres : Comment avez-vous choisi de raconter le personnage de Cassius au travers des regards d’Odessa, Rudy et Angelo ?

C.L. : Je me suis demandé qui l’avait connu le mieux. Tous trois expliquent bien des aspects de son évolution, et en tant que personnes clés de sa jeune existence, ils étaient complémentaires. Odessa lui a donné sa grande confiance en lui, et l’a conduit sur le chemin de la spiritualité. Avec Rudy, la relation de Cassius était belle mais complexe. Ce fut la partie la plus délicate à aborder. J’ai lu la biographie de Rudy, dans laquelle il suggère que tout était parfait entre eux, or d’après beaucoup d’autres observateurs la vérité était bien différente : il n’était pas facile de vivre dans l’ombre de Mohammed Ali ! Quant à Angelo Dundee, c’est lui qui a façonné le champion, il savait comment l’aborder, lui proposer des ajustements sans rien sembler lui imposer… Il a fait preuve d’une compréhension exceptionnelle de la personnalité du jeune Cassius.

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130 livres : J’ai eu l’impression que la forme du récit évoluait au fil des pages, d’un roman intimiste à une biographie plus conventionnelle. Était-ce votre intention ?

C.L. : La chronologie de la troisième partie est rythmée par les combats, chacun d’entre eux est une nouvelle étape vers le titre, et le récit s’accélère. C’est effectivement plus proche d’une biographie.

130 livres : Il faut souligner la profondeur de la documentation de Cassius. J’ai découvert plusieurs éléments nouveaux sur Ali à sa lecture. Le fait qu’il ait eu un arrière-grand père blanc, par exemple.

C.L. : Il m’a fallu chercher dans les données généalogiques disponibles sur la famille Clay. C’est un point confirmé par Claude Boli dans son livre de 2016. D’ailleurs Mohammed Ali n’aimait pas beaucoup que l’on y fasse allusion…

130 livres : J’ai aussi découvert grâce à vous le personnage étonnant d’Alberta Jones, la représentante des millionnaires du Louisville Sponsoring Group auprès de Cassius.

C.L. : Elle est présente dans l’autobiographie d’Ali écrite avec Richard Durham. Certaines sources la représentent en homme… Alberta Jones était une afro-américaine voisine de la famille Clay, avocate puis procureure, qui mourut assassinée dans des circonstances jamais établies par la justice. C’est aussi un destin exceptionnel.

130 livres : Le combat contre la terreur des gamins de Louisville Corky Baker est-il un passage romancé, ou eut-il vraiment lieu ?

C.L. : Le personnage a bien existé, et Cassius, même s’il avait du charisme et du prestige auprès des autres ados, n’était pas très à l’aise quand il le croisait. Le fait de le convaincre de monter sur le ring pour l’affronter selon ses règles à lui, puis de le corriger, est une autre étape décisive dans la construction de la confiance en lui du futur Ali.

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130 livres : Autres trouvailles, les séances de sparring du jeune Cassius contre les vétérans Willie Pastrano et Ingemar Johansson, au cours desquelles il eut le dessus… Beaucoup d’histoires et de légendes de cette nature circulent, c’est un grand classique de la boxe.

C.L. : J’ai trouvé ces informations dans l’autobiographie d’Angelo Dundee écrite avec Bert Sugar. Dundee insiste sur le fait qu’il fallait arrêter Cassius, tant il surclassait ces champions confirmés ! D’une façon générale, je suis restée la plus factuelle possible : les dialogues sont inventés ou réécrits, mais les événements mentionnés sont tous bien recoupés entre des sources établies.

130 livres : Restent les moments où le biographe doit faire des choix. Ainsi, vous reprenez les épisodes mythiques du jet de médaille olympique dans la rivière Ohio, ou de la phrase lâchée en interview sur les Viet-congs dont « aucun ne l’avait jamais traité de nègre… », qui font débat chez les historiens.

C.L. : Oui, dans ces cas précis il m’a fallu choisir ce qui collait le mieux au personnage, et qui disait bien son état d’esprit. Cela m’évoque la citation de L’homme qui tua Liberty Valence : «  Si la légende est plus belle que la réalité, imprimez la légende » !

130 livres : Je dois vous confier mon unique regret à propos de Cassius, que je recommanderai autant que possible autour de moi… Le nom de Joe Frazier n’est pas cité dans l’épilogue qui traite de la période 64-96.

C.L. : Je peux le comprendre ! Mais sur ce récit en accéléré, j’ai voulu dire l’essentiel des actes d’Ali sur et en dehors du ring, en m’attachant à l’homme lui-même plus qu’aux précisions factuelles.

130 livres : Seriez-vous prête à réécrire sur la boxe ?

C.L. : Je continuerai certainement à m’y intéresser, cependant je n’ai pas d’autre idée de livre s’y rapportant pour le moment. Vu ce que l’écriture de Cassius m’a apporté, tout reste possible !

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