Invasion, Luke Rhinehart

 

Luke Rhinehart a 86 ans, s’appelle George Cockcroft selon l’état civil américain, a vu le jour et réside à Albany (New York), publie beaucoup sur Facebook, et n’est certainement pas le dernier pour la déconnade. Ainsi doit-il son statut d’auteur culte à un roman subversif entre tous publié en 1971, L’homme-dé, et l’ambiguïté savamment entretenue depuis avec son personnage principal, un certain Rhinehart, Luke. Emmanuel Carrère relata dans la revue XXI – puis dans Il est avantageux d’avoir où aller – sa propre investigation sur le sujet, jusqu’à visiter l’écrivain dans son antre, en vue de savoir à quel point L’homme-dé était bien autobiographique. L’enjeu était conséquent : le Luke Reinhart du bouquin, psychanalyste new-yorkais introduisant le pur hasard dans ses prises de décisions quotidiennes puis celles de ses patients, franchissait une à une les barrières juridiques et morales de l’homme civilisé, et suscitait scandale et facination.

On avait eu chaud. Le vrai Luke Rhinehart était bien un paisible professeur de lettres à la retraite, ne renâclant certes pas à jouer aux dés le choix de l’apéritif du soir. Mais son procédé romanesque lui avait permis, en plus d’un indéniable impact marketing, de creuser le sujet de l’aliénation de l’individu, voire de la société dans son ensemble, par les lois et les institutions américaines. Si l’histoire d’Invasion, sorti 45 ans plus tard, est bien différente, son propos en demeure très proche.

Billy Morton n’est pas un psychanalyste entre-deux-âges contemplant la vacuité de son existence : c’est un aimable petit patron pêcheur septuagénaire de Long Island, au passé d’appelé du Vietnam puis de hippie contestataire, amateur de blagues et bobards abracadabrantesques, qui aime chaque jour un peu plus sa vie auprès de Carlita, avocate spécialisée dans la défense des minorités, et leurs fils Billy et Lucas. Peu enclin à quitter sa bulle, ce libertaire tendance anar’ croise un jour la route d’un étrange ballon de plage velu, qui s’avère capable de parler, comme de changer de forme à volonté. À mesure qu’elle sympathise avec la famille Morton, la créature baptisée « Louie » les informe de ses origines extra-terrestres : elle appartient à l’avant-garde d’une espèce supérieurement avancée, qui consacre l’essentiel de son énergie à jouer. Depuis bien longtemps, ces « protéens » ont identifié l’esprit de sérieux comme principal obstacle au bonheur, et les humains, à la fois « remarquablement intelligents et incroyablement stupides », ont attiré leur attention. La Terre sera leur nouveau terrain de jeu, et sa sauvegarde le bénéfice collétaral escompté.

À l’évidence, le barouf considérable provoqué par les protéens, avec l’aide de leurs amis les Morton, ne sera pas du goût de tout ce que la société américaine compte de conservateurs, au premier rang desquels les élites politiques et économiques, ou le complexe militaro-industriel. L’affrontement, loufoque à souhait mais parfois sombre, est narré à la première personne du point de vue du placide et pince-sans-rire Billy Morton, et agrémenté d’extraits d’archives classées secret défense, de livres d’histoire, voire de documents protéens.

La principale réussite d’Invasion est l’empathie profonde que suscite le curieux camp des « gentils » de l’histoire. D’un côté, la chaleur, la bienveillance et l’inextinguible soif de justice de la famille Morton. De l’autre, la fausse candeur, l’humour absurde et l’ingéniosité sans limite des protéens, autrement plus aimables que les contrariants petits hommes verts de Martiens, go home ! auxquels on pense souvent. Le contenu politique de la fable, lui, est délivré à très gros jet. Peu d’élements de la boîte à outils conceptuelle d’un Bernie Sanders manquent à l’inventaire, tant en politique intérieure qu’à l’international. L’engagement de l’auteur ne nuit pas à l’efficacité de la satire, très juste quand elle pointe certains effets désastreux de la cupidité et de la paranoïa ambiantes. Et Luke Rhinehart s’amuse tellement qu’on lui pardonnerait presque le procédé douteux consistant à faire valider son propre agenda par des extra-terrestres « au QI de 2000000 » …

Néanmoins, le ton s’avère bien didactique dans certaines démonstrations, surtout qu’il témoigne parfois du même « esprit de sérieux » que fustigent tant les protéens. Quitte à faire du foutraque et de l’enlevé, autant alléger un peu les 530 pages, sur la forme comme sur le fond ; la remarque vaut autant pour l’intrigue elle-même, qui s’essoufle un tantinet à mi-parcours avant de brillamment repartir vers une fin ouverte. Le procédé pourrait dérouter, mais témoigne sans doute de l’interrogation sincère de l’auteur sur les veritables ressources morales de ses compatriotes, et le caractère réversible ou non du corsetage de leur civilisation. Au delà des partis pris personnels de Luke Rhinehart, la déclaration en 15 points d’une assemblée de citoyens de tous bords politiques sonne juste, et apporte d’ailleurs un écho troublant à l’actualité française. Pour lui, le destin de ce « Manifeste des citoyens de la Nation de Central Park » sera probablement l’affaire d’un coup de dés.

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