Un dieu dans la machine, Alexis Brocas

Comme c’est l’usage, la presse à grand tirage souligne avec un amusement blasé la profusion de nouveautés disponibles pour cette rentrée littéraire. Comme de juste, elle n’en promeut qu’une vingtaine sur 567. Comme d’habitude, il s’agit pour l’essentiel des derniers opus d’écrivains déjà établis. Parmi les pépites passées pour l’instant au travers de bien des tamis figure Un dieu dans la machine, d’Alexis Brocas. On doit à ce critique du – désormais Nouveau – Magazine littéraire le roman La vie de jardin, plongée riche et quasi zoologique parmi les enfants des grands fauves de la banlieue ouest de Paris qui grandirent dans les années 80.

Avec Un dieu dans la machine, l’auteur nous propose un thriller de légère anticipation consacré aux dérives prévisibles du Big data. Les 177 pages serrées comme un ristretto évoquent l’ascension d’un journaliste, écrivain raté et dévasté par son divorce, au sein d’une sorte de GAFAM à la française. L’homme est d’abord payé pour extraire des histoires cohérentes de hautes piles de documents consacrés à des sujets ésotériques. Pour ce faire, il s’aide de requêtes dans une immense base de données, mettant en évidence des corrélations sans causes apparentes entre caractéristiques et actions d’un individu.

À mesure qu’il progresse dans la hiérarchie, il s’aperçoit de la propension de la machine à lui fournir des sources manifestement issues de ses propres prévisions, voire à corriger d’elle-même le récit qu’il propose en synthèse. Dans le même temps, sa fille Emma devient une adolescente toujours plus accro au logiciel massivement multijoueurs Yourland, qui semble sans cesse mieux s’adapter à ses aspirations, jusqu’à en être une figure mondialement connue. Alors qu’il goûte le confort de ses promotions successives, et qu’il intègre les prédictions de la machine concernant Emma à son job de père, le narrateur découvre brutalement que l’espérance de vie de sa fille est passée de 85 à 17 ans.

Le long de chapitres courts et rythmés, l’auteur s’exprime dans une langue toujours précise, en phrases dépourvues de circonvolutions. Si le ton est volontiers ironique, en particulier pour décrire l’environnement corporate du narrateur, voire les derniers spasmes de l’art d’écrire à l’heure où triomphe le tout-écran, l’intérêt du lecteur se fixe avant tout sur l’émouvante complicité entre un père et sa fille, aussi irrémédiable que puisse être la rupture induite par le numérique entre les X et les millenials. Et le propos, s’il choisit son camp, n’est jamais méprisant vis-à-vis des nouveaux paradis artificiels en ligne : la beauté onirique de ceux-ci, comme le champ infini des possibilités qu’ils ouvrent, sont sans cesse mis en valeur… Et impressionnent d’autant plus le béotien.

Un dieu dans la machine n’est pas un pamphlet réactionnaire ni une prophétie dystopique. Sur un thème d’actualité, c’est un récit élégant, épuré et plein de doutes, livré par un auteur honnête quant à ses propres interrogations, qui instaure un vrai suspense au delà des enjeux qu’il pose. Une vraie pépite de cette rentrée littéraire, donc. Songez à regarder au-delà des listes de lecture les plus convenues que l’on vous propose : voici un livre rare, qui fait avancer le schmilblick.

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s