Rouge ou mort, David Peace

« Le football, ce n’est pas une question de vie ou de mort. C’est bien plus important que cela. »

Ces mots sont attribués à Bill Shankly, manager écossais du Liverpool Football Club de 1959 à 1974, qui fit d’une institution végétant en 2eme division la machine de guerre qui finit par dominer l’Europe sous le mandat de son successeur Bob Paisley. Et la formule résume parfaitement les 940 pages de Rouge ou mort, la biographie romancée de Shankly par David Peace, auquel on doit aussi d’excellents polars sur l’Angleterre des années 70, ainsi que le remarquable 44 jours – qui traitait déjà du parcours d’un entraîneur mythique du football anglais, Brian Clough.

Le parti-pris formel de Rouge ou mort peut dérouter : pendant plus des deux tiers du livre, Peace aligne les statistiques et les compte-rendus de rencontres largement superposables, de même qu’il use sans cesse d’anaphores et de répétitions pour décrire les rituels et obsessions quotidiens de Shankly, du terrain d’entraînement aux jours de matchs à Anfield Road, en passant par sa contribution aux travaux ménagers aux côtés de son épouse Nessie.

Bill Shankly est un homme sans cesse en action, qui abhorre les mots ‘chance’ et ‘satisfaction’, et met une conviction extrême dans le moindre de ses gestes ou de ses paroles. C’est aussi un visionnaire, qui comprend très vite le potentiel du Liverpool FC et de ses supporters, et jette intégralement les bases du fonctionnement d’un club moderne. Mais le personnage du coach irradie surtout l’humanisme jamais démenti et l’inextinguible foi dans le collectif d’un ancien mineur marqué à gauche, vivant en parfaite symbiose avec la ville du Merseyside et ses habitants en col bleu, qui prend le temps de répondre à la moindre de leurs sollicitations au-delà de ses innombrables heures de travail.

Le Shankly décrit par David Peace sur la base de quantité de témoignages d’époque, au rythme lancinant des matchs et des saisons, fascine d’abord plus qu’il ne bouleverse. Tout juste se surprend-t-on à s’émouvoir au détour d’une causerie habitée, d’un titre fêté dans les rues de Liverpool, ou de la mise à l’écart d’un joueur de devoir vieillissant. C’est au moment où Shankly passe la main, de son plein gré et au faîte de sa gloire, que le livre prend une dimension nouvelle sans vraiment changer de forme pour autant.

L’hyperactif Bill Shankly doit désormais se façonner une routine de retraité, raconter inlassablement ses souvenirs, recevoir des milliers de témoignages de gratitude et d’affection d’un public qui sait ce qui lui doit… Et prendre ses distances avec un club pour lequel sa passion dévorante demeure intacte, dont les succès lui sont désormais doux-amers. Ses échanges radiophoniques avec le premier ministre travailliste Harold Wilson sont des sommets de complicité et de mélancolie, au moment où la bascule du pays dans la violence du hooliganisme et du thatchérisme des années 80 est imminente. Il se confirme alors que Bill Shankly n’est pas fait pour l’époque qui s’annonce. Rendre poignante la fin d’un livre à la narration aussi austère est un tour de force.

Difficile de ne pas être franchement impressionné par la manière dont David Peace invoque, tout au long de son oeuvre, le souvenir de l’Angleterre des années 60 et 70 au travers des primes du football ou des faits divers criminels. Rouge ou mort tombera des mains de plus d’un non-footeux. Ceux-là trouveront plus aisément leur bonheur dans les autres romans de l’auteur. Les amateurs de foot persévérants, eux, seront mieux que bien récompensés.

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