Le seigneur des porcheries, Tristan Egolf

 

John Kaltenbrunner est un étrange spécimen d’homo sapiens sapiens, au front barré d’un monosourcil. Associal, mais charismatique. Doté d’une énergie prodigieuse dès qu’il s’agit de faire ce qu’il veut, mais infoutu de s’intéresser une seconde au reste. Sans doute un peu crétin à bien des égards, mais doué d’une rare intelligence pratique. Pas très expansif, mais rempli d’une haine de l’injustice inextinguible et d’une colère à déclencher des cyclones.

Poissard en milieu hostile

John Kaltenbrunner est un poissard patenté. Il est né orphelin de père, un glorieux géniteur, célébrité locale, sans lequel sa mère dépressive et lui-même ont connu une irrémédiable relégation sociale. Tout petit déjà, son esprit d’entreprise incroyable – il aura érigé de ses propres mains toute une exploitation agricole à dix ans – se heurte à de terribles obstacles humains et matériels. Et lorsqu’il faut tourner la page, contraint et forcé, ses infortunes font de quoi remplir un annuaire téléphonique.

John Kaltenbrunner a grandi à Baker, Kentucky, dans la seconde moitié du siècle dernier. On hésite à choisir quoi retenir en priorité de cette bourgade de colons allemands macérée dans son jus. Est-ce le sévère penchant pour l’alcool et la violence des gens du cru, leur haine fédératrice des étrangers – au premier rang desquels les voisins de Pottville -, l’extrême pusillanimité des dépositaires d’une quelconque autorité locale, la rapacité sans limites des grenouilles de bénitier méthodistes qui ont mis Baker en coupe réglée, ou l’étonnante propension de la communauté à produire et retenir des perdants cabossés, dépourvus de la moindre once d’espoir en la vie ?

Trop haut, trop tôt ?

C’est – superbement – écrit : entre John Kaltenbrunner et Baker, Kentucky, les affrontements seront aussi nombreux que spectaculaires, dantesques et hilarants, typiques de ce que les américains appellent des collisions ‘entre une force irrépressible et un objet impossible à bouger’. Il fallait un très grand écrivain pour pousser aussi loin la précision et la richesse langagière au moment de décrire, sur 600 pages, la saleté et le confinement d’un certain Midwest, les incessantes destructions dont la petite ville fera l’objet, et la putréfaction qui s’emparera d’elle. Cet écrivain-là s’appelait Tristan Egolf.

Il a de commun avec John Kennedy Toole ou John Foster Wallace d’avoir écrit très jeune un livre absolument monumental et ‘culte’ – que Le seigneur des porcheries soit un premier roman est une pure dinguerie -, mais aussi d’avoir très tôt mis fin à ses jours. Au moins aura-t-il connu le succès de son vivant, plus proche en cela de l’auteur de L’infinie comédie que de celui de La conjuration des imbéciles. L’Histoire retiendra que son premier manuscrit fut refusé par 70 maisons d’édition américaines, avant qu’il soit repéré à Paris par la fille de Patrick Modiano, puis publié en premier lieu dans une traduction française.

Perdre, oui, mais dignement

L’art de Tristan Egolf ne se limite pas au jeu de massacre, aussi brillant qu’il puisse être. Cet homme engagé avait une profonde conscience sociale. Il y a dans la vie tragique de John Kaltenbrunner un hommage saisissant à tous les génies atypiques étouffés par les conventions et la mesquinerie de leurs prochains. Et les plus belles pages du Seigneur des porcheries sont celles qui dépeignent la camaraderie entre John et les déclassés parmi lesquels il finit par échouer, qui s’auto-désignent les « torche-collines ». Le narrateur est l’un d’eux. Bien que saturée d’échecs sordides ou flamboyants, l’existence de John aura permis à ces attachants rebuts d’humanité de recouvrer une dignité égarée depuis longtemps. C’est beaucoup. Et c’est magnifique.

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