Chanson douce, Leïla Slimani

 

Il est sans doute assez vain de recommander le seul roman de l’année qui soit assuré de se vendre tout seul, à savoir Chanson douce, de Leïla Slimani, Prix Goncourt 2016 et bientôt disponible au pied de tous les bons sapins. Reste qu’internet se prête bien à tout exercice d’une certaine vacuité, et qu’on parle ici d’un franchement bon bouquin.

À front renversé, une guerre qui n’a pas dit son nom

D’abord, le récit place le lecteur à front renversé, face à l’horreur d’un fait divers livré dans toute sa crudité : une nounou a tué les deux enfants dont elle avait la charge, puis tenté de se suicider. Un déchaînement de violence insensé, livré sans le moindre début d’explication. Chanson douce fonctionne ainsi comme Anna la douce, de Deszö Kosztolányi, et à l’inverse de La cérémonie, de Claude Chabrol, dont il reprend une part importante du propos : il ne s’agit pas de progresser vers un dénouement que l’on devine de plus en plus sombre, mais de dévoiler cliniquement et par petites touches ce qui l’aura rendu possible. La tension et l’effroi qui en résultent ne sont pas moindres.

Leïla Slimani évite aussi un stéréotype : Louise, la nounou, n’est ni africaine ni philippine, comme c’est l’usage à Paris, alors que la maman Myriam a des racines maghrébines. La frontière entre les protagonistes n’est pas celle qui sépare les gaulois des enfants d’immigrés, elle est socio-économique, et le roman décrit avec minutie le poids des rapports entre bourgeoisie bohème et nouveau prolétariat dans la maturation d’une rupture si dramatique. Les valeurs égalitaires du couple Massé s’accommodent mal d’une relation purement transactionnelle avec Louise, qu’ils tentent plus ou moins adroitement d’accueillir dans leur foyer sans rien pouvoir combler du fossé culturel qui les en éloigne, ni pousser l’empathie jusqu’à comprendre et intégrer tout ce qui la rend si différente.

Une présence sans âge, taiseuse et évanescente

De son côté, Louise subit bon nombre d’accélérateurs du déclassement qui lamine une frange sans cesse plus importante de français : veuve d’un beauf combinard qui la méprisait – et héritière de ses dettes -, mère d’une ado apathique qui finit par fuir sa terne banlieue sans autre projet que d’y échapper, proie facile d’un sinistre marchand de sommeil, la nounou s’obstine à préserver une figure de gouvernante à l’ancienne, à la fois discrète et omniprésente. Elle n’aspire pas tant à profiter du confort matériel dans lequel vivent ses employeurs qu’à se fondre définitivement dans ce décor rassurant, reconnue en tant que membre d’une nouvelle famille qui effacerait tous les échecs de la sienne propre.

Mais cette présence sans âge, taiseuse et évanescente, au physique de poupée, n’est pas seulement la victime d’un déterminisme social simpliste qui expliquerait tout du désastre à venir, voire l’excuserait implicitement. Chanson douce ne verse pas dans le roman à thèse, ce dont on lui sait gré. Louise est une ombre oppressante qui s’insinue jour après jour dans de nouveaux interstices de l’édifice branlant que constitue la vie de ses patrons, et finira par assassiner leurs enfants. Sa force est de conserver une part de mystère, une folie qui se lit progressivement dans ses actes et que l’auteure a le bon goût de ne pas expliciter dans le détail. Elle a ainsi composé l’un des personnages romanesques les plus bouleversants et singuliers croisés depuis longtemps.

Un drame évitable ?

L’impression persistante que laisse ce roman chez son lecteur doit beaucoup au style sec et terriblement efficace de Leïla Slimani, ainsi qu’à son sens de la mise en scène. Une leçon de natation vaguement ambiguë, un accident de poussette délibéré, une carcasse de poulet faite arme psychologique par destination, ou bien la plus sinistre des sorties au restaurant de l’histoire des gardes d’enfants font autant d’images saisissantes qui jalonnent le récit et favorisent l’immersion.

Alors que l’on ne cesse de s’interroger, à l’instar d’une habitante de l’immeuble, sur ce qui aurait pu être fait pour prévenir la catastrophe, d’autres questions sont ouvertes en marge de l’intrigue : elles concernent notamment le caractère aliénant de la parentalité et le besoin – ancien, certes – des possédants de déléguer ce qu’ils ont de plus cher, quand bien même ils pourraient se permettre de rester auprès de leurs enfants… La nouveauté étant l’ambiguïté morale des bobos dans le commerce avec leurs délégataires.

Des signaux faibles sacrément forts

Comme son nom ne l’indique pas, Chanson douce est donc aux antipodes du « feel good book » et ferait un choix de cadeau de Noël a priori discutable pour bien des jeunes parents. Sa lecture est néanmoins recommandable au plus grand nombre : comme Soumission ou Vernon Subutex avant lui, il constitue un signal faible de l’état de la société française bien plus édifiant et construit que le journal de 20 heures. Nous tous qui avons aimé ces trois livres, nous adorerons sans doute 2017.

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