Le Royaume, Emmanuel Carrère

 

Pour celles et ceux qui ne seraient pas familiers du monsieur, Emmanuel Carrère est un écrivain français plusieurs fois adapté au cinéma (La classe de neige, L’adversaire, La moustache), qui s’accommode tant bien que mal d’être le fils d’Hélène Carrère d’Encausse – académicienne et historienne spécialiste de l’ex-URSS – et qui a choisi voici quelques années de parler de lui-même et de son héritage slave au travers de ses récits (Un roman russe, D’autres vies que la mienne, Limonov). Il a aussi beaucoup travaillé comme scénariste (Saison 1 des Revenants, sur Canal +).

Crise de foi

Le Royaume n’échappe pas à ses habitudes récentes : en racontant le premier siècle de la religion chrétienne où s’est écrit le Nouveau Testament, il s’interroge sur le mystère de la foi et ce qui a permis de la transmettre d’une poignée de pêcheurs juifs sous-éduqués à environ un terrien sur quatre, et c’est soucieux d’évoquer le témoignage de vrais croyants qu’il finit par relater sa propre période mystique. Elle l’a vu brûler de l’enthousiasme jusqu’au-boutiste du néo-converti avant de revenir progressivement à une posture d’agnostique taraudé par la question.

De ces 3 années de foi dont il reconnaît à quel point elle l’ont aidé à se sortir de la dépression et d’un terrible creux artistique, Carrère a retiré une érudition impressionnante sur la religion chrétienne, doublée d’une passionnante vision d’historien attaché à comprendre et contextualiser les écritures, en expliquer les contradictions, et faire émerger la personnalité des auteurs pour éclairer leurs intentions.

Apôtres contre gentils

Passée cette introduction autobiographique, le récit suit l’itinéraire méditerranéen de Saint Paul, idéologue obstiné, orateur de génie et père d’une chrétienté détachée de son identité juive originelle, ainsi que l’écriture de ses lettres aux églises d’Europe et d’Orient qu’il créa avec ses disciples. Il s’attache ensuite à la figure réservée mais décisive de Saint Luc, médecin macédonien représentant les premiers gentils, les goys historiquement séduits par la religion juive comme philosophie et qui se convertirent à la foi chrétienne avec Paul.

Luc écrivit les Actes des apôtres dans une approche de romancier et d’écrivain dont Carrère se sent clairement proche, puis devint le deuxième évangéliste après avoir revu et corrigé le premier texte de Saint Marc, et l’on s’étonne de voir à quel point leurs visions de la vie de Jésus peuvent diverger sur le fond et la forme.

Ces divergences vont de pair avec un conflit sans pitié largement ignoré des chrétiens d’aujourd’hui, car gommé au fil des siècles dans la doctrine de l’Eglise. Entre Paul et les gentils, pour qui seul importe le mystère de la résurrection qui concerne tout homme vivant sur terre, et le courant historique des 12 apôtres dont les figures emblématiques furent Pierre, Jacques et Jean, et pour qui le culte chrétien s’inscrit dans la stricte observance de la Loi hébraïque, l’affrontement des idées est finalement assez comparable à Trotski contre Staline, le parallèle étant plus d’une fois invoqué par l’auteur.

Emmanuel contre Yourcenar

Plus généralement, Carrère prend un plaisir évident à décrypter le style de chacun des évangiles, présenter les auteurs de l’époque qui éclairent leurs arrière-plans culturel et politique, relater l’évolution des relations entre l’Empire romain, la religion chrétienne et Israël, et détailler les hypothèses que peut prendre l’historien d’aujourd’hui pour remplir les blancs et expliquer les plus évidents paradoxes.

Il adopte dans tout ce travail sa posture caractéristique, résolument opposée à la Marguerite Yourcenar biographe de l’empereur Hadrien, dont l’approche consista à s’effacer autant que possible devant son sujet, en revendiquant l’influence de son propre regard, de son parcours et de son complexe rapport à la foi sur le récit du Royaume. A titre d’exemple, tout autre que lui aurait sans doute moins évoqué ses expériences masturbatoires pour éclairer les parti-pris narratifs de Saint Luc. Passons.

Somme thérapeutique

En pratique, il est à la fois édifiant de savoir si l’auteur croit ou pas au moment de lire son analyse et sa critique du Nouveau Testament, et passionnant de le voir se débattre dans un questionnement que partagent bon nombre de chrétiens et d’agnostiques, notamment sur la manière dont la foi d’un individu peut évoluer dans le temps, la pertinence limitée d’un travail fondé sur l’intelligence et l’érudition pour expliquer la foi, et ce que serait une façon véritablement objective de relater la naissance de l’Eglise.

Le style d’Emmanuel Carrère coule avec son aisance habituelle et facilite l’ingestion de ce qui reste un livre-somme de 630 pages truffées de références historiques – sans notes ni appendice : on reste dans le récit plutôt que dans le travail universitaire le plus aride. Le Royaume est éminemment recommandable à ses grands fans, à ceux qui veulent creuser le sujet ou aux agnostiques tourmentés en quête d’un référent, voire d’une thérapie. Mais ce Carrère-là tombera sans doute des mains de certains. Pour découvrir l’auteur, mieux vaut s’orienter vers Limonov ou D’autres vies que la mienne, infiniment difficiles à lâcher.

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