Derniers souvenirs d’anonymat

C’est arrivé à l’été 2011 au Pays Basque, dans un village de carte postale non loin de la frontière, où l’on mange fort bien.

J’avise depuis mon transat un type boudiné dans son short de bain qui tâte avec circonspection l’eau de la piscine de l’hôtel. Tout à ma joie, j’annonce à ma femme : « J’ai un François Hollande à 16/20 ». Et, comme bien souvent, elle me rétorque distraitement que mon sosie est lamentable en levant à peine le nez de son bouquin.

On ne saurait évidemment en rester là, et je me rapproche du bassin pour affiner mon jugement. Le bonhomme nage une sorte d’étrange crawl canin, gardant la tête dans l’axe et le nez au-dessus de l’eau. Il finit ses longueurs, remonte et passe à la douche à quelques mètres de moi. Stupéfaction : c’est bien Hollande, le vrai. Si un premier constat s’impose, alors que les médias s’esbaudissent à l’envi sur sa nouvelle silhouette, c’est qu’il a surtout minci du visage. Et le voilà qui se rassoit à côté d’une avenante femme blonde.

Enivré par la victoire, je retourne auprès de mon épouse. « C’est bien lui, c’est Françouah. Tu fais moins la maligne, etc. » Après quoi il importe naturellement de les regarder de plus près, lui et sa bonne amie. Or, dix minutes plus tard, ils rangent leurs affaires et rentrent vers l’hôtel. Nous laissons donc passer une vingtaine de secondes pour les filer tels les ninjas.

Il font une pause touchante devant le jardin potager pour admirer 3 plants de tomates et autant de touffes d’herbes aromatiques. J’en profite pour détailler la compagne : elle porte une robe longue d’été en coton bleu qui lui sied remarquablement, et je dois reconnaître que, toute échevelée et luisante d’ambre solaire, elle inspire aisément le vacancier rêveur. Puis ils nous précèdent dans l’escalier extérieur qui monte vers les chambres.

Une fois arrivé sur le palier, je vois le petit homme replet se métamorphoser : il se retourne pour tenir la porte à ma femme tout en nous décochant le sourire lumineux du potentat local en pleine Fête de la Patate. Nous les suivons dans le couloir, ils s’arrêtent à leur porte, et c’est en les doublant que j’ai la chance d’entendre ces mots historiques du futur septième président de la Veme République : « T’as la clef ? ».

Tout autre que votre distingué serviteur déplorerait alors l’existence de la sotte chambre séparant les deux nôtres qui l’empêcherait de pouvoir écouter au mur les éventuelles bribes d’un échange politico-médiatique passionné. Parce que la suite s’avérera prometteuse.

Au dîner, on s’efforce de choisir une table assurant une bonne vision périphérique sur le restaurant. Et, cinq minutes plus tard, le Couple Normal fait son entrée. Lui en costard sombre, elle en jupe fourreau noire et veste blanche, ils traversent la salle en se tenant la main puis s’installent au calme, à une table en coin. Je me réjouis de voir Hollande s’attarder 10 minutes sur la carte des vins. Ça rend son homme un peu sympathique. Las ! Il se contentera d’en prendre au verre. Putain de régime.

Mais le meilleur est à venir : ils dînent assez rapidement et exécutent alors une sortie aussi flamboyante qu’inespérée, marquant un temps d’arrêt pour s’embrasser à pleine bouche devant ce qui reste des convives. Je jure solennellement que l’improbable tableau, bien qu’un poil mis en scène, sentait très fort le cul joyeux. Nettement plus en tout cas qu’on l’imaginerait d’un tel protagoniste.

On trouvera certes plus croustillant dans le récit fait par Robert Greenfield de la tournée américaine des Rolling Stones en 1972. Mais à la vue du Richard II écrasé par la solennité de son improbable abdication télévisée d’hier soir, je me suis demandé si l’hédoniste aoûtien de 2011, en son dernier été d’anonymat relatif, aurait vraiment signé pour devenir cet homme-là.

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