Dédé Ward aux mains d’argent

Deux boxeurs invaincus, deux membres du top 5 toutes catégories, deux styles opposés et pas de favori écrasant. L’affiche était à peu de choses près ce que la boxe anglaise avait de meilleur à offrir, pour clore une année post « combat du siècle » jusqu’ici bien terne. Un face-à-face en tout point excellent sur le papier, rien de tel pour que l’habitué du grand Cirque Pinder qu’est devenu ce sport y flaire un nouveau coup fourré.

Le challenger André Ward a longtemps été pressenti pour succéder au roi toutes catégories Floyd Mayweather Jr. Champion olympique en 2004, vainqueur indiscutable d’un grand tournoi d’unification des titres des super moyens au début des années 2010, avec notamment des succès sur les redoutables Mikkel Kessler, Arthur Abraham et Carl Froch, il avait ensuite obtenu une éclatante victoire par KO sur le champion mi-lourd Chad Dawson descendu en poids pour l’occasion. Son principal atout, une boxe cérébrale et défensive de faux droitier à base de neutralisation méthodique des forces de l’adversaire, fut également sa grande faiblesse à l’heure de solliciter des contrats à la hauteur de son talent : celui qui s’est lui-même surnommé « S.O.G » (pour « Son Of God ») n’aura jamais un style à électriser les foules, ni un don particulier pour le si télégénique trash-talking d’avant combat. En dépit d’une apparition dans l’excellent Creed de Ryan Coogler, sorti en janvier dernier, André Ward reste une sorte de bonnet de nuit suscitant l’admiration discrète et polie des vrais spécialistes.

Ce qui explique une vraie bizarrerie vu de 2016 : son affrontement d’hier soir face au titulaire des ceintures WBA, IBF et WBO des mi-lourds fut sa première sortie professionnelle à Las Vegas. Et l’adversaire de Ward, à défaut d’être beaucoup plus connu du grand public, disposait du bon pedigree pour faire de cette nouvelle sortie du champion d’Oakland la plus incertaine depuis bien longtemps. Car Serguey « Krusher » Kovalev, comme l’indique son aimable surnom, présentait un bien beau profil de démonteur de légendes. Le russe a forgé sa réputation en 30 victoires en professionnels, dont 26 par KO, dans un style classique de boxeur européen travaillant principalement à distance, avec un jab du gauche et un cross du droit lourds comme des (gros) sacs de ciment.

Ses succès contre les solides mais limités Gabriel Campillo, Nathan Cleverly et Jean Pascal, sans même évoquer le glaçant démantèlement du français Nadjib Mohammedi, pourraient laisser des doutes sur ses capacités au très haut niveau, d’autant plus qu’une unification face au champion WBC Adonis Stevenson s’est longtemps faite désirer sans résultat. Mais « Krusher » a montré fin 2014 qu’il était bien plus qu’un simple cogneur de foire en emportant une décision unanime en forme de correction infligée à l’éternel Bernard Hopkins, pas le dernier pour révéler les failles pugilistiques de bien des aspirants à sa succession, et dont le mérite fut de tenir 12 rounds de lessiveuse slave à presque 50 piges. La démonstration fut alors faite que Kovalev savait appliquer proprement une tactique gagnante contre un adversaire connaissant toutes les ficelles du métier. Qu’en serait-il face à un technicien certes plus jeune que Hopkins, mais encore tendre à 175 livres et rouillé par une inactivité – pour blessures et problèmes de gros sous – de fin 2013 à mi-2015 ?

Le début du combat s’avéra terriblement éprouvant pour l’américain, manifestement ébranlé sur un jab dès le premier round, et maîtrisé par un Kovalev imposant sa distance, sa puissance et son rythme en usant d’une vitesse inattendue. Le moins qu’on puisse dire est que Ward n’était pas dans son élément, sans rythme et noué par d’évidentes chocottes. Puis survint le pire : trop engagé dans un échange à mi-distance, S.O.G encaissa une droite courte et nette qui l’envoya sur le derrière pour la première fois en 11 ans et un pêché d’orgueil contre le journeyman Darnell Boone, par ailleurs le seul homme à avoir déjà boxé les deux protagonistes. Le pronostic posé par ce dernier d’une victoire de Kovalev avant la limite semblait alors avoir d’assez bonnes chances de se réaliser.

Mais Floyd Mayweather Jr a rappelé deux décennies durant à quel point la faculté d’adaptation était la plus efficace des armes du boxeur. Elle est en tout cas bien moins répandue qu’une grosse droite, une bonne garde ou des mains rapides, et c’est une qualité dont dispose André Ward. Bien guidé par son calme et posé manager Virgil Hunter, qui sut alors l’empêcher de sortir du combat, le californien se défit de son attitude de faon pris dans la lumière des phares d’un Hummer pour tenter de reprendre l’initiative dès la troisième reprise. Eviter le champ de tir privilégié du mortier lourd russe en se désaxant, en anticipant les esquives et en évitant sa distance préférentielle au bout du jab et du cross : combinée à un travail au corps pour ralentir l’adversaire, telle devint la tactique d’André Ward. Si Kovalev gardait la main jusqu’au quatrième round, il y avait désormais match, et il était clair que Ward éviterait le destin de bien des victimes rapidement estourbies par le même Krusher.

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On vit donc émerger par petites touches le pur boxeur profondément ancré dans la carcasse un poil ralentie de la version mi-lourd d’André Ward, capable de lire son adversaire et de scorer les coups les plus clairs en empêchant imperceptiblement ceux d’en face d’atterrir avec la même netteté. La contrepartie peu flamboyante de sa résolution à faire ce qu’il fallait pour l’emporter s’illustra dans les nombreux accrochages qui émaillèrent la seconde partie du combat : Serguey Kovalev n’est pas à son aise dans le clinch, et l’arbitre Robert Byrd se montra plutôt permissif en laissant souvent Ward prendre le meilleur de très près. Le fait est que le mécanique Kovalev saignait de plus en plus du nez et ralentit progressivement la cadence, trop exclusivement concentré sur des frappes au visage sans cesse rendues plus difficiles par la mobilité de Ward, même si les reprises restaient majoritairement serrées… donc difficiles à attribuer.

A moins d’être raisonnablement ivre ou suicidaire, il était rigoureusement impossible de parier sa maison sur la décision des juges à l’issue du 12eme round, d’autant plus que le combat précédent vit le jeune espoir américain des super-légers Maurice Hooker obtenir un match nul rien moins que honteux face au vétéran colombien Daerleys Perez, en avance de 5 à 6 bons points selon votre serviteur. Le fait est que les trois juges attribuèrent le combat à André Ward sur la plus petite des marges : 114-113, ce qui signifie 7 rounds à 5 pour l’américain en prenant en compte le malus du knockdown subi. S.O.G devient donc la référence incontestée d’une seconde catégorie de poids, en même temps qu’un prétendant de premier plan à la couronne officieuse toutes catégories au même titre que le nicaraguayen de poche Roman Gonzalez.

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Il suffit d’un petit tour sur les réseaux sociaux pour constater qu’une majorité de fans crient au scandale, vu que le combat a eu lieu à Las Vegas avec trois juges américains, et que le russe a mis son adversaire à terre en plus d’avoir clairement infligé le plus de dégâts. Qu’il me soit permis de rappeler au delà des réactions partisanes – souvent favorables au combattant le plus spectaculaire, tel Kovalev – qu’il est toujours inopportun de parler de vol quand un combat est à ce point serré. J’ai personnellement pointé en direct un match nul à 114-114. Les pro-Kovalev peuvent en tout cas se réjouir que figure une clause de revanche automatique dans le contrat, et qu’elle sera probablement activée par sa promotrice Kathy Duva. Même si je pense que Ward, plus versatile que le russe, a désormais trouvé la formule pour le battre et devrait s’imposer plus nettement au terme d’un combat moins excitant que celui-là.

Au delà du sacre d’un très grand champion, retenons qu’un jury a désigné un afro-américain de Californie vainqueur contre un russe. Dans la future Amérique de Donald Trump, on n’est pas si loin de l’acte de subversion.

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