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La châtelaine Hermine de Larmencour a le style noble et bohème – nobo, en quelque sorte -, le verbe iconoclaste, la conduite sportive, l’agnosticisme résolu et le pragmatisme de ceux qui vivent mieux qu’ils ne sont nés. Car elle est ce que l’on appelle désormais une transfuge de classe, le dolorisme en moins, plus Nadine de Rothschild qu’Annie Ernaux. Lorsqu’elle apprend que la dépouille de son mari Paul a disparu du cimetière trois jours après l’enterrement, elle en déduit d’emblée une odieuse profanation plutôt qu’un miracle, quoi qu’en disent les habitants de ce coin de l’Allier dominé par la propriété familiale. Et puis elle savait Paul bien trop terrien et jouisseur pour ressusciter tel un être éthéré. « Hermine, je ne mourrai pas, mes passions me retiennent à la terre » clamait l’intéressé.
Qui est mystificateur et qui est mystifié ?
Dès le dimanche suivant, l’église se remplit alors que le nombre de fidèles présents à l’office diminuait sans cesse. Les témoignages de deux gamins le lendemain, qui affirment avoir déjeuné avec Paul, rappellent furieusement ceux des Disciples d’Emmaüs. On gagne la région dans l’espoir d’apercevoir le miraculé, au crâne orné d’une étrange blessure – celle qu’il s’est faite lors de son ultime chute, un matin d’hiver qu’il allait se remplir les poumons de l’air froid et piquant du parc du château. Les médias étrangers s’installent à demeure. Des photos volées de Paul deviennent des images pieuses. Les « résurrectionnistes », guidés par une prophétesse ivoirienne, délaissent le rite catholique traditionnel pour se réunir par milliers sur des parkings de centres commerciaux.
[samedi 1e mars 2025]
«Monsieur Paul, il est ressuscité !»
La rumeur surgit un matin, dans les brumes du dégel, vers la fin de l’hiver. Je l’imagine sortir de la terre encore dure et se répandre comme un vent tiède sur l’herbe rase et pleine de givre des prés, jusqu’au village dont elle fait le tour en un instant. À Gerfôme, elle nous parvient un peu plus tard, sur le coup de 11 heures, peut-être.
À la cuisine, on s’active pour le déjeuner. Enfin, c’est Bernadette qui s’active. Moi, au départ, je ne fais rien. Je suis vautrée dans le salon, et je fume tout en feuilletant Paris-Match… Les déboires du prince Albert… Je m’en fous totalement… Je me demande ce qu’il y a pour déjeuner, je me lève pour aller voir. Lorsque j’entre dans la cuisine, la cigarette à la bouche, tout est encore normal. La grande pièce sombre déroule ses rangées de placards, ses collections d’assiettes et d’ustensiles. Sur l’étagère du haut, l’armée des pots en faïence. Tous les condiments imaginables… Et puis, au bout de la longue table en bois, luisante de tout le beurre absorbé depuis tant d’années, au bout de la table se trouve Bernadette devant sa cuisinière. Elle ne relève même pas la tête en entendant mes talons sur le carrelage. Elle reste tranquillement penchée sur la casserole, à surveiller le civet. La fumée de la cigarette ne semble pas la gêner. Elle fait tourner sa grosse cuiller de bois, indéfiniment. Elle m’agace quand elle est comme ça, je voudrais la secouer. Les choses se sont tellement ralenties depuis quelques jours… Bernadette a les yeux perdus dans le ragoût. Pour toujours, on dirait… Jusqu’à ce que tout à coup… elle se redresse, et son regard vague n’est plus vague du tout.
Il me fixe. Intensément. J’ai un mouvement de recul, elle me fait presque peur, j’en laisse tomber ma cigarette. Elle pose ses mains bien à plat sur la table, prend une inspiration profonde et me lance à la figure cette absurdité :
— Monsieur Paul, il est ressuscité !
Rome se préoccupe des faux miracles en général et de celui-ci en particulier, envoyant dans le Bourbonnais le jeune père Benjamin Spark, de la Congrégation pour la doctrine de la foi. Pas maniéré, à l’écoute, sincère et authentique dans ses attitudes, il rassure Hermine : son intention première est bien de démonter la supercherie en comprenant intimement ce qui put conduire des âmes fourvoyées jusqu’au simulacre. Cet atypique enquêteur empathique pourra peut-être aider à comprendre pourquoi Paul disparaissait de plus en plus souvent, et retirait de si copieuses sommes en liquide. Une nouvelle apparition à des marginaux rappelle furieusement un autre épisode de l’évangéliste Luc, des Chocapic remplaçant le poisson grillé. L’enquête de Spark et Hermine semble peu à peu révéler une conspiration de vaste ampleur, inattendue en pareil lieu. Qui est mystificateur et qui est mystifié ?
Il faut aimer Hermine
Puisqu’il adopte ici le point de vue de l’un de ses personnages, la phrase de Jean-Baptiste de Froment est moins ouvragée que dans ses deux premiers romans État de nature et Badroulboudour : la châtelaine s’exprime à la première personne, dans un style certes élégant mais mâtiné d’oralité et riche de phrases courtes. Le succès de cette entreprise réside dans la vraisemblance du résultat : que Paul soit bien mort ou resuscité, son épouse est indéniablement vivante. Elle livre in petto une analyse souvent cinglante de ses contemporains, comme de leur besoin de sacré en un temps où l’on ne croit plus guère en rien ni en personne. Elle revient continuellement, avec une honnêteté mêlée de tendresse, sur les souvenirs d’une authentique histoire d’amour, entre courses automobiles le long des départementales et entente sexuelle cordiale, avant que les années fasse d’eux un couple libre non dénué d’affection ; le deuil comme le mystère qui l’entoure ravivent son intérêt pour celui qui fut – et demeure peut-être – l’homme de sa vie. Et puis elle parle bien de cul, une constante chez l’auteur.
(…) même si la résurrection existait, même s’il prenait l’envie à Dieu de faire revenir, aujourd’hui, une personne d’entre les morts, je doute que son choix se porte sur Paul… Il y a dans la condition, dans l’état de ressuscité, une solennité, une majesté, une gloire, quelque chose d’immarcescible, qui me semblent peu compatibles… avec Paul. C’est l’idée que je me fais des choses, en tout cas. Il est vrai que je ne suis pas théologienne. Loin de là… Mais quand même… Mon mari était, comment dire ? bien trop terrestre, pour revenir ainsi, tout auréolé, d’entre les morts. Certaines personnes portent en elles, dans leur air, quelque chose de séraphique qui suggère, qui anticipe, d’une certaine manière, le royaume des cieux. Ce n’était pas du tout le cas de Paul… Je ne parle même pas de ses mœurs, pas tout à fait exemplaires… Simplement de son attitude, de son rapport quotidien au monde. Paul, par exemple, riait assez fort, et d’une façon qui n’était pas toujours très élégante, en dépit de la haute opinion qu’il se faisait des manières de sa famille. À table, il aimait, chose que je lui reprochais assez, saucer longuement son assiette avec du pain, sans même faire usage de la fourchette. Et alors qu’il n’avait rien à y faire – n’ayant jamais, de sa vie, contribué aux tâches ménagères -, je le surprenais souvent à la cuisine, occupé à gratter le fond des plats pour récupérer le grillé, le gratiné, et le faire croustiller entre ses dents. Sans doute qu’il n’était pas, non plus, indifférent à la présence dans ce même lieu d’une des petites jeunes filles que nous employions régulièrement l’été pour soulager Bernadette, lorsque la maison était pleine. Ce sont des détails, certes, mais qui m’embarrassent un peu quand je les confronte aux édifiants récits des «apparitions» de Paul… Je me dis qu’il aurait vraiment beaucoup changé s’il avait désormais tous les comportements angéliques qu’on lui prête. Il est certain que la résurrection implique une grande transformation de notre être : mais malgré tout, il faut bien qu’il demeure quelque chose de nous-mêmes dans l’opération, sinon ce ne serait plus nous qui ressusciterions ?
Derrière un choix narratif qui fonctionne, on perçoit l’amusement manifeste de celui-ci à imaginer le triste débat public contemporain s’emparer de la situation, symbolisé par les postures de Julie et Nicolas, enfants d’Hermine et Paul, la citadine branchée et le banquier à l’ancienne. Un certain catéchisme progressiste qui méprise la foi chrétienne résonne dans les colonnes de l’Obs ou sur le plateau de Quotidien – Jean-Baptiste de Froment avait pastiché avec bonheur La Grande Librairie dans son opus précédent -, alors qu’on constate localement se répandre une bienveillance contagieuse, que le miracle soit avéré ou non. Côté cathos historiques, on toise également le phénomène populaire. « J’ai toujours pensé que les bourgeois catholiques d’aujourd’hui seraient les derniers à reconnaître le Christ s’il revenait sur terre » lâche ainsi une Hermine qui connaît bien son sujet. D’ailleurs la noblesse de province qu’elle a rejointe par alliance en prend elle aussi pour son grade : « Épigones sans talent d’un monde qui, autrefois peut-être, avait raté quelque chose… »
Reprenons un peu de foi
Le personnage de Sophie Khong, élue locale et fille d’immigrés qui veut rendre à la France ce qu’elle en a reçu et respecte les effets positifs du « résurrectionnisme », trouve grâce aux yeux d’Hermine. Elle qui s’est tant démenée pour ses administrés (ses prochains ?) voit d’un coup la foi en faire plus que le volontarisme politique en des années. Et si ce mouvement populaire si spontané en valait la peine en lui-même, que les prémisses qui le sous-tendent soient vraies ou non ? Jean-Baptiste de Froment a lui-même exercé des fonctions électives et s’intéresse de roman en roman à la chose publique contemporaine. Ne divulgâchons pas ici la conclusion de La Bonne nouvelle, à l’issue d’un véritable suspense qui fait osciller l’histoire d’Hermine et Paul entre optimisme et désillusion. Reste que selon l’auteur le fait même de croire, on l’oublie en religion comme en politique, a ses propres mérites au-delà d’errements et manipulations trop bien connus de tous. Méfions-nous donc des paroles d’évangile et reprenons un peu de foi.