Deux Cents Noirs nus dans la cave, Élie Robert-Nicoud

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Tous les personnages de ce récit ont existé, aucun d’entre eux n’est fictif, les noms n’ont pas été changés, tous les événements décrits ici appartiennent à la réalité. Ce récit n’en est pas moins une fiction. Entre autres, parce que tous ces personnages réels mentent sur la réalité et dans la réalité, à tort ou à raison, avec de bonnes ou de mauvaises raisons.

Ce qu’Élie Robert-Nicoud annonce d’emblée vaut aussi pour l’éditeur : le bandeau orné de la photo de Muhammad Ali qui ceint Deux Cents Noirs nus dans la cave laisse imaginer un énième bouquin consacré au Greatest, rare sujet vendeur en littérature pugilistique, alors qu’il n’est qu’un des nombreux personnages de la fascinante affaire dont il est question, voire un simple élément de son contexte. Évidemment, parce qu’il s’agit de Muhammad Ali, cette assertion n’est pas tout à fait vraie non plus, tant sa présence physique et symbolique pèse sur les 142 pages du récit, une présence à ce point formidable que les apparitions du champion peuvent provoquer toute sorte d’événements abracadabrantesques.

Bundini le magicien

C’est bien parce qu’il s’agit de Muhammad Ali que, ce 26 octobre 1970, tout ce que la planète compte de mordus du noble art regarde vers Atlanta. À l’époque, longtemps avant les Jeux Olympiques de 1996 ou The Walking Dead, le fief de Coca-Cola n’est guère considéré que comme une ville moyenne au rayonnement inexistant, pas vraiment connue comme une terre de boxe qui pis est, mais enfin les autorités pugilistiques locales ont accepté d’octroyer une licence à celui qui vient de passer trois années sans pouvoir exercer son métier, la faute à son refus de découvrir Saigon. Auprès de lui, Elijah Muhammad, leader de la très radicale Nation of Islam, qui n’est pas à un compromis près pour bénéficier du pouvoir d’attraction de son porte-étendard filmé en mondovision, peu importe son mépris pour le sport professionnel. Et face à lui, Jerry Quarry, dont le sang chaud, le petit format et l’épiderme fragile ont contrarié jusque-là les ambitions de titre mondial chez les lourds.

Et il y a la douleur trop dure à supporter, qui modifie encore le temps : le crochet au foie, ce fourmillement atroce. On ne doit pas le ressentir plus de neuf secondes, on n’a pas le droit de se dire pendant plus de neuf secondes que l’on a mal et neuf secondes passent alors comme une fraction de seconde. Puis il y a la fatigue, l’épuisement même, qui fait qu’on confond tout, qu’on souhaiterait presque recevoir ce coup sur la pointe du menton qui va nous faire mettre un genou à terre ou qui va nous mettre K.-O., mais pas trop gravement, juste assez pour dormir, pour que tout s’efface, sans déshonneur, sans honte, juste le sommeil quelques secondes, puis la fin, la fin du combat, des esquives, du mouvement de retrait, des jabs et de tout le reste, de ce corps tellement lourd de fatigue qu’il ne peut plus faire ce qu’il sait devoir faire. Et qui essaie de façon pathétique : jab défensif sans puissance, sans précision, immédiatement contré, un blocage si faiblard qu’il ne bloque plus rien. On ne pense même pas encore aux remords, aux regrets, à la gêne, ça, c’est pour une autre vie encore, le retour au vestiaire, à laquelle on n’est même pas encore né, on ne pense qu’à la fin, au repos, ne pas être là.

Le look rockabilly de Quarry est déjà daté et ses manières de fils d’un péquenaud de l’Oklahoma, bien qu’on mît en avant ses racines irlandaises, peu susceptibles de charmer les foules. Qu’importe : Ali est sexy pour deux. Au mieux, il considère son adversaire du soir comme un dos d’âne sur la route qui doit le mener à la reconquête du titre mondial. Le régent Joe Frazier a d’ailleurs triomphé de Quarry sur coupure l’année d’avant. Le vaincre aussi, pour le roi déchu, sera une indication de son réel état de forme. Si l’événement génère des sommes folles, notamment du fait de l’essor de la télévision, la salle est exiguë pour une soirée de cette importance : seules environ 5000 personnes assistent à la réunion. Parmi elles, l’inénarrable Bundini Brown, faux assistant coach et vrai fou du roi doublé d’un souffre-douleur à la larme facile.

Un vendeur de sandwiches au poulet

Autour du ring, « la crème et la pègre« . Des malfrats flamboyants souvent venus de Harlem, dealers ou bookmakers ou les deux, aux côtés d’une intelligentsia noire devenue comité de soutien après avoir tenté de convaincre Ali d’aller soutenir les boys au Vietnam, et de pléthore de baiseurs invétérés – dont le père de Quarry, Elijah Muhammad et Ali lui-même. Des stars du sport blanc, aussi, Joe Namath et Mickey Mantle en tête. Ainsi que le commentateur devenu ami d’Ali Howard Cosell et le journaliste George Plimpton, descendant à sang bleu du Mayflower, dont la plume racontera la geste d’Ali aussi brillamment que celle de Norman Mailer. Des années plus tard, il enquêtera sur les événements de la soirée et interviewera J.D. Hudson, un Noir d’Atlanta qui voulait devenir le meilleur flic du monde, chargé de la protection de Muhammad Ali. Dans l’assistance, Hudson reconnaît Gordon « Chicken Man » Williams, petit escroc local connu pour son bref négoce de sandwiches au poulet, qui porte ce soir-là un costume à mille dollars et distribue à ses frères de New York au bling travaillé des invitations à une soirée d’anniversaire dans la banlieue d’Atlanta. Une alléchante et clandestine table de craps y sera dressée.

Il n’y a que cinq mille personnes dans cette salle, c’est peu. D’autant plus que le monde entier regarde ce combat. Il est retransmis en direct au Madison Square Garden, à Beyrouth, en Thaïlande où le chef du gouvernement a interrompu un conseil des ministres pour assister à la retransmission, et à Moscou, entre autres. Normalement les Russes n’aiment pas la boxe professionnelle mais comme Ali a refusé de se battre au Vietnam il est le bienvenu sur les écrans soviétiques.

C’est sans doute le tour de passe-passe le plus impressionnant d’Ali, plus encore que ses victoires truquées sur Liston, ou sur Henry Cooper : ce type qui se lève à cinq heures tous les matins pour faire ses prières est devenu le champion de l’athéisme scientifique. Ce type qui appartient à une organisation ségrégationniste et qui cinq ans plus tôt a accepté sans broncher l’assassinat de son ami Malcolm X par les dirigeants de cette même organisation fascisante, ce type qui se vante devant les caméras d’avoir rencontré les membres du Ku Klux Klan et d’être en gros d’accord avec ce qu’ils racontent, ce type qui a réussi à blanchir Joe Frazier qui travaillait dans les champs à quatorze ans et à blanchir encore George Foreman, est devenu le héros de la bourgeoisie libérale bien-pensante au nom de la tolérance. Vers la fin de sa vie, Ira Berkow est allé voir Ali chez lui, il faisait encore des tours passe-passe, pour les enfants cette fois, avec des pièces de monnaie et des mouchoirs.

Si l’issue du trente-et-unième combat professionnel d’Ali ne fait guère de doute, la fiesta dont il sera suivi entrera dans la légende des à-côtés crapuleux du noble art, car il s’agit d’un traquenard parfaitement élaboré : selon les estimations de la police, jusqu’à 200 gangsters newyorkais friands d’argent liquide et peu susceptibles de porter plainte auraient été dépouillés de leurs possessions et effets personnels par huit hommes armés avant d’être enfermés, nus, dans une cave. Quelques jours après, de possibles coupables finiront truffés de plomb : on supposera que la mafia aura réglé l’affaire avant que la police y mette sérieusement son nez. Mais rien n’est simple, dans le dossier, et des années plus tard les versions divergeront encore, voire certains témoignages connaîtront d’étranges transformations… Grands professionnels sûrs de leur coup, ou gamins parfaitement inconscients ? Défunts, ou juste volatilisés ? Élie Robert-Nicoud ira de sa propre théorie sur la question.

Digressions, cercles concentriques, flashbacks et avances rapides

Derrière le clinquant achevé de cet âge d’or pugilistique, il traque quantité de faux-semblants. À commencer par le duel annoncé : bombardé « Grand Espoir blanc », Jerry Quarry était bien le représentant des damnés de la terre et Ali le petit bourgeois du Kentucky devenu riche et influent. L’auteur ne retient d’ailleurs pas ses coups s’agissant du Greatest, cavaleur malgré sa religiosité affirmée, obligé soumis de la « fascisante » Nation of Islam, vainqueur de combats arrangés contre Henry Cooper et Sonny Liston… Chacun en concevra sa propre opinion, reste qu’égratigner le mythe n’est pas une solution de facilité. Sur le personnage d’Ali comme sur le reste de la soirée du 26 octobre 1970, Robert-Nicoud, dont on connaît le goût pour le noble art et les anecdotes depuis son Scènes de boxe de 2017, procède par digressions, trace des cercles concentriques, use de flashbacks et d’avances rapides. Son style est celui du raconteur qui sait tenir une bonne histoire plutôt que du professeur pointilleux ou du poète grisé par la symbolique pugilistique, ce dont on lui sait gré.

Une fois que les victimes, qui sont ici rarement innocentes, sont déshabillées et dépouillées, les hommes armés les obligent à se rendre à la cave. On se souvient que la surface de la maison est de cent vingt mètre carrés. On ordonne aux invités, hommes et femmes, de s’allonger par terre, à plat ventre. Un des braqueurs cagoulés les tient en respect. Il faut admirer le sang-froid de ces malfaiteurs, parce que leurs « invités » sont dans leur grande majorité des mafieux expérimentés qui ont de nombreux crimes à leur actif ou leur passif selon la façon dont on peut voir les choses. Et ces hommes cagoulés et armés ne se contentent pas de peu. Ils restent là, ils attendent le reste des invités. Pendant des heures. Et pendant des heures les hommes et les femmes nus de la cave suent, s’impatientent, ont envie de tuer. Et ils savent faire, on l’a déjà dit plusieurs fois.

En dehors de l’envie de tuer, à quoi pense un mafieux entièrement nu, allongé dans une cave, dans un entrelacs de corps nus, un mafieux noir qui vient d’assister à la revanche des Noirs Américains sous la forme de la victoire de Mohamed Ali sur Quarry , à Atlanta en plus, et qui se retrouve humilié de cette façon par d’autres Noirs ? Et il sait qu’ils sont Noirs. Sans doute parce qu’il a vu leurs mains ou il l’a compris à leurs voix.

Personne dans cet amas de corps n’a assez d’ironie pour apprécier la situation.

On se représente aisément ses personnages tous bien croqués et l’ambiguïté souveraine de leur psychologie. La terrible similitude des destins d’Ali et Quarry, diamétralement opposés a priori, ne manque pas d’étonner. La boxe elle-même, puisqu’il y eut bien un combat, est évoquée avec une précision appréciable ; en particulier le style d’Ali, tout en gestes atypiques, personnel au point qu’on eût dit qu’il « ne savait pas boxer ». Les scrogneugneux sont légion parmi les passionnés ; ici, ils pourront rappeler qu’Ali affronta Terrell avant Quarry et pas après, que Deontay Wilder a battu Luis Ortiz plutôt qu’Andy Ruiz et que le pire faux ami du vocabulaire de la boxe en VO est décidément light heavyweight, dont la juste traduction n’est pas « lourd-léger » mais bien « mi-lourd ». On pinaille, certes, mais le texte était rapide à relire. Reste une agréable sensation d’ensemble, celle qu’une telle brièveté est un atout en soi et que Deux Cents Noirs nus dans la cave pourra transmettre aux béotiens l’une des clés de cette étrange passion qu’est la boxe, soit la foultitude d’histoires extraordinaires jouxtant celle qui se joue entre les cordes.

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