L’usine à lapins, Larry Brown

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Plutôt qu’alerter sur l’identité incertaine d’un porteur de soutane, les Anglo-saxons qui se méfient des apparences préfèrent affirmer qu’on ne juge pas un livre à sa couverture. Sage sur le papier, l’adage fera ricaner bien des pilleurs de librairies : un joli visuel est un prétexte comme un autre lorsqu’il s’agit de choisir de quoi gonfler sa pile à lire. Certains éditeurs l’ont bien compris, et y apportent un soin particulier. Heureusement, à ce niveau de professionnalisme, ils prennent souvent la peine de choisir des textes également dignes d’intérêt. C’est le cas de Gallmeister, la maison de l’Amérique des grands espaces, dont les pépites – brochées comme de poche – sont reconnaissables en un clin d’oeil, et méritent bien leurs heures de lecture.

Je ne savais rien de Larry Brown en découvrant L’usine à lapins au milieu d’une table consacrée aux romans noirs, sauf qu’il me fallait absolument son bouquin. Sur la couverture, un pitbull au muffle affable me fixait droit dans les yeux, coiffé d’une paire d’oreilles de bunny maculées de sang frais ; autour de lui, sur fond rose bonbon, une nuée de lapins albinos. La promesse de victimes et de bourreaux, d’une franche animalité et d’un humour décalé, voire féroce. N’insistez pas, je le prends. Verdict ? Mettons sur le compte de la pandémie le temps anormalement long que j’aurai passé à lire L’usine à lapins : ce livre en vaut la peine.

Domino savait que la vie se mesure parfois en intervalles qui, bien que minuscules, sont cruciaux. Ainsi, quand on baisse les yeux pendant juste une seconde pour allumer une cigarette alors qu’un véhicule arrive en sens inverse. Ou si on se torche le cul avec le billet de loterie gagnant parce qu’on a pas d’autre papier dans son portefeuille à part des billets de banque. Ou si on est trop pressé de remonter sa braguette et qu’on coince un peu de peau tendre entre les petites dents de laiton et puis qu’on reste là tout seul devant l’urinoir sans pouvoir baisser ou monter la fermeture éclair, qu’on se débat silencieusement en essayant de ne pas hurler.

Nous sommes à Memphis (Tennessee) et dans les collines alentour, côté Mississippi. Difficile d’envisager un sud plus profond.  Qu’on parle de santé publique ou de respect de la loi, hommes et femmes, jeunes et vieux, flics et truands, les gens du cru aiment faire les choses à leur façon. Personne n’y remet en cause le droit inaliénable de l’individu à rater sa vie comme il l’entend, en faisant glisser ses déboires comme il le peut. Boire, baiser et mourir vite : aucun des nombreux personnages de la sombre comédie n’échappera à l’un des trois, et plusieurs finiront cumulards. N’espérez pas d’intrigue franche et massive, plutôt des arcs aux liens ténus dont les protagonistes s’effleurent, se percutent ou se loupent de peu au fil d’une centaine de chapitres brefs. En termes de narration, la comparaison avec Nashville, de Robert Altman – dont la ville éponyme est d’ailleurs la capitale du Tennesse – fonctionne raisonnablement.

À soixante-dix ans passés, Arthur ne manque pas de pognon, mais d’une érection à la hauteur des espérances de son épouse Helen, plus jeune que lui de trois décennies. Elle enchaîne les coups – à boire, parfois – au bar de l’hôtel chic du quartier en pensant à son Montana natal, tandis qu’Arthur tente en désespoir de cause de lui offrir un chaton abandonné. Pour le capturer, il sollicite Eric, gamin de la campagne qui travaille à l’animalerie voisine et dort dans sa voiture, en compagnie d’un vieux clébard au nom de chanteuse. Pour l’essentiel, Eric a fui son daron, sa sinistre « usine à lapins » et son associé dit « Le Moignon ». Un moignon, tiens, c’est ce qu’arbore en fait de main gauche le client d’un bar de chasseurs où échoue Mlle Muffet.

Il rabattit le couvercle de la cuvette des toilettes et s’assit dessus pour lire le mode d’emploi et quelques témoignages de clients satisfaits. Il y avait des utilisateurs heureux à Cherokee (Alabama), à Marion (Arkansas), à Dayton (Ohio) et à Las Cruces (Nouveau Mexique). Après avoir tout déballé dans la salle de bains, il remarqua que son modèle était fourni avec une videocassette de démonstration et une discrète trousse de voyage. On pouvait l’emporter en vacances. On pouvait même se le faire rembourser par le programme fédéral d’aide aux personnes âgées. C’était marqué dans la brochure. Arthur ne savait pas jusqu’alors qu’une partie de l’argent public était dépensée pour des trucs comme ça. Les contribuables des États-Unis qui donnent leur pognon durement gagné pour que d’autres puissent bander, voilà qui semblait assez absurde. Mais finalement pas plus que payer des gens pour qu’ils ne plantent pas mille hectares de soja ou que de financer des études sur des études. Il regarda de nouveau le couple à cheval. Il s’imagina le type sur la photo en train de faire ce qu’il s’apprêtait à faire. Tout ça avait l’air vraiment pathétique, même aux yeux d’un mec aussi pathétique que lui.

Mlle Muffet elle-même est privée d’une moitié de ses jambes, et aspire à une parenthèse alcoolisée en virile compagnie avant de retourner à ses responsabilités de secrétaire particulière de M. Hamburger, mystérieux homme d’affaires dont elle tient la maison et surveille le petit chien – un animal très, très taquin. M.Hamburger a la présence rare et la décision tranchante. Aussi ne goûte-t-il guère la plaisanterie lorsque, ivre, son tueur à gages Frankie se trompe de cible pour son dernier contrat. Dommage pour Anjalee, jeune tapineuse du Mississippi dont il est le meilleur client, qui attendra longtemps son retour et devra diversifier ses revenus. Dont la recette d’une gâterie magistrale prodiguée à Wayne, marin en permission, boxeur amateur réputé et grand romantique qui s’ignorait.

De retour sur son porte-avions, même une improbable collision avec un cétacé le distrait à peine de ses projets de mariage avec la professionnelle… Domino bosse aussi pour M.Hamburger, et loin de lui l’idée de le décevoir. Tout juste lui dissimule-t-il le trafic d’herbe auquel il se livre tout en convoyant de la viande pour son zoo. Il suffira d’un télescopage nocturne avec un cervidé pour que l’ex-taulard entame une cavale riche en carcasses de toutes natures, au cours de laquelle il croisera le prof de fac Merlot et la fliquette Penelope. Ils peuvent remercier Domino, responsable de leur tumultueuse rencontre : entre eux, c’est le coup de foudre. Reste à savoir qui dissimule le plus à l’autre, et les risques ainsi encourus…

Anjalee sirotait sa bière. Elle se demanda comment se passerait Noël ici, si elle restait. Ce serait sans doute complètement nul. Maintenant que les flics l’avaient relâchée, elle n’était pas obligée de partir. D’ailleurs, elle ne savait pas si son contrôleur judiciaire l’autoriserait à quitter l’État. Elle serait encore obligée d’aller le voir à un moment ou à un autre, sauf si elle se tirait tout simplement et tant pis pour les conséquences. Enverraient-ils quelqu’un à ses trousses si elle partait ? La police de Memphis ne se foutait-elle pas de voir une pute de moins faire les boîtes de strip-tease de la ville ? Dans son appartement, elle avait un petit sapin artificiel qu’elle n’avait toujours pas décoré. Elle ne l’avait même pas sorti de sa boîte. Il ne mesurait que soixante centimètres de haut. Elle avait compté acheter quelques cadeaux pour Frankie avec l’argent qu’il lui avait donné, et l’inviter à les ouvrir en espérant qu’il aurait aussi des petits présents pour elle. Pas forcément des grandes choses. Une petite attention lui aurait fait plaisir. Elle avait pensé mettre un jambon au four et peut-être préparer une salade de pommes de terre. Elle aurait pu acheter une boîte de confiture d’airelles. Il suffit de mettre cette boîte à la con au frigo quelque temps et puis de l’ouvrir des deux côtés, de pousser la gelée sur une assiette et de la couper en tranches. Elle aurait aussi pu garnir des oeufs et les servir avec une sauce très épicée comme le faisait son père – encore un souvenir confus qui lui revenait à l’instant. Ç’aurait presque été un vrai repas de Noël. Maintenant, ce sale connard n’était même plus là pour baiser.

Cette Usine à lapins ne constitue ni une prouesse stylistique – la traduction est aussi sobre qu’on devine la langue de l’auteur -, ni un thriller à avaler tout cru. Mais Larry Brown excelle à décrire la dinguerie latente de ces coins enclavés du Sud des États-Unis, perdus loin des côtes, où subsiste un esprit farouchement libertaire. Les appétits s’y satisfont goulument et sans affectation, les traditions séculaires y interpellent l’étranger, tandis que la moindre étincelle y vaut un départ de feu. Brown ne se contente pas d’être cinglant dans sa satire sociale, et impitoyable avec sa brochette de losers patentés. On rit de leur singulière absence de bon sens, tout en découvrant peu à peu les traumatismes anciens et névroses résiduelles qui guident des comportements si érratiques en apparence. Et puis les lapins de Larry Brown ne se contentent pas de rebondir, affolés, contre les barreaux de leur cage : ils rêvent, aussi, et leurs espoirs, parfois minuscules, valent bien certains des nôtres.

L’inattendue mélancolie qu’on éprouve en refermant ce bouquin s’est construite tout au long des 413 pages, habilement dissimulée sous l’observation anthropologique sidérée et le second degré omniprésent. Sans même évoquer cette satanée couverture, si juste et si piégeuse à la fois. On peut juger certains livres à leur couverture, L’usine à lapins est de ceux-là.

 

 

 

 

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