Wilder – Fury II : la boxe a le dernier mot

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C’est désormais chose faite : depuis ce week-end, les quatres titres mondiaux majeurs de la catégorie reine sont détenus par des sujets de Sa Majesté la Reine Elizabeth II. Le poids lourd anglais n’est pas toujours un excellent produit d’exportation, notamment aux États-Unis, comme le rappela Anthony Joshua un soir de juin dernier. Mais Tyson Fury pousse très loin les atypies. En témoigna son entrée grandguignolesque, en Gipsy king porté par des Amazones, qui ne fit sans doute pas l’unanimité au-delà de ses aficionados. La langue gourmande, aussi, qu’il sembla promener au 6eme round sur l’épaule ensanglantée de Deontay Wilder. Et que dire de sa rituelle interprétation a capella d’American Pie, une fois victorieux, après avoir rendu grâce à Jésus Christ et au vaincu du jour ? Au delà de ses rodomontades et pitreries coutumières, la plus saisissante des étrangetés du bonhomme réside peut-être dans cette formule toute simple : dans une catégorie de forces de la nature plus ou moins bien dégrossies, Tyson Fury est un boxeur. Un vrai. Et sa victoire, une grande nouvelle pour son sport.

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1/ Toujours à la hauteur dans les grandes occasions

Le Gitan de Manchester a exploré des abîmes physiques et psychologiques quasi inédits, dans un sport pourtant guère avare en déchéances accélérées, au point de faire craindre pour sa vie. Après son inattendu succès de 2015 sur le taulier Wladimir Klitschko, un régime éprouvé à base de bière, fish n’chips et cocaïne le fit enfler comme un zeppelin, multiplier les délires embarrassants sur Twitter, et sombrer dans la dépression. Une attitude guère en ligne avec l’image des ascètes à la volonté de fer que renvoient les pugilistes, on en conviendra. Pour toucher le Graal, Fury avait certes surpris en se présentant affûté, déterminé et tactiquement très au point contre le champion ukrainien, mais un tel zozo serait incapable de prolonger l’effort pour durer au plus haut niveau. Aussi accueillit-on la nouvelle de son retour sur les rings, un an après l’annonce de sa retraite, avec une raisonnable circonspection. Tout juste ses deux succès poussifs de l’été 2018 sur des faire-valoir permirent-ils de constater son spectaculaire dégonflement. Pas de quoi se présenter confiant face à l’épouvantail Deontay Wilder. Et pourtant…

Presque aussi vif et mobile que contre Klitschko, tout aussi cohérent dans son travail à distance, Tyson Fury domina l’invaincu champion WBC en boxe pure. Si les knockdowns subis aux rounds 9 et 12 lui valurent de concéder le match nul, ils ajoutèrent encore à sa légende, puisqu’il fit alors montre d’irréelles facultés de récupération. De la part de celui qui accusait encore plus de 300 livres sur la balance 12 mois auparavant, la performance épata franchement. Rebelote en 2019 : alors que s’éternisaient les pourparlers entre promoteurs et diffuseurs des deux hommes pour une revanche, Tyson Fury ne rassura pas vraiment les observateurs contre l’anecdotique Tom Schwartz, écrabouillé en deux rounds, puis un Otto Wallin plus dur et roué que prévu, jusqu’à le contraindre à travailler 12 rounds et recevoir 47 points de suture.

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Dans la foulée, Tyson Fury fit craindre un certain désintérêt pour son sport en participant à des combats de catch au mois d’octobre. Puis il se présenta à la pesée de vendredi dernier plus lourd de 17 livres qu’avant son premier affrontement avec Wilder. Peu importait qu’il claironnât depuis des semaines sa volonté de peser plus lourd pour s’imposer cette fois par KO : le bougre avait dû retomber dans des errements familiers. La suite, on la connaît. Impressionnant comme jamais sur le ring, il marcha sur l’Américain, pour s’imposer par jet de l’éponge à la 7eme reprise. Soit une troisième prestation quasi parfaite en autant de rendez-vous majeurs en carrière. Peu importent les clowneries et combats mineurs pris par dessous la jambe, lorque Tyson Fury a signé pour un superfight, il se présente au meilleur de ses moyens. Point.

2/ Pour vaincre, savoir s’adapter

Parmi les vérités cardinales de la boxe, j’en répète souvent une ici : par essence, elle est darwinienne. Dans le cas d’une revanche, qui n’a lieu qu’après un combat initial serré, celui qui s’imposera sera le plus enclin à adapter son style. En décembre 2018, Fury avait frôlé la victoire en appliquant avec maîtrise la recette déjà aperçue contre Klitschko, le duel de loin, visant à s’assurer une victoire aux points. Il avait également appréhendé ses limites face à un puncheur comme Deontay Wilder, lequel ne boxe pas pour gagner des rounds, mais pour placer sa droite létale. D’ordinaire, une unique fois suffit, et même surclassé dans l’escrime de poings le « Bronze Bomber » conserve une probabilité élevée de toucher sa cible sur les 36 minutes de durée prévisionnelle d’un combat. Athlétique, élancé et avare de ses efforts, Wilder conserve sa puissance d’arrêt tout au long des 12 reprises. L’infortuné Luis Ortiz le vérifia de nouveau en novembre dernier, passé le mitan d’un combat qu’il dominait selon les pointages des trois juges.

Bien que médaillé olympique, Deontay Wilder eut une carrière remarquablement courte chez les amateurs. Ses fondamentaux demeurant limités, il préfèra parfaire son principal atout : ce cross du droit d’anesthésiste patenté, administré à bonne distance – le bougre a de l’envergure – et de préférence derrière le jab, à un adversaire qui avance lentement dans l’axe. Soit le pendant pugilistique d’un boss de jeu vidéo, répliquant l’exact même schéma jusqu’à ce que mort s’ensuive. Contre l’essentiel de ses contemporains, dans une catégorie peu réputée pour ses virtuoses, le plan fonctionna à merveille. 42 victoires en professionnels, dont 41 par KO. L’option tactique la plus évidente, pour Fury, restait de reproduire ce qu’il connaissait le mieux, jab / déplacements latéraux / esquives du buste, en espérant cette fois mieux voir venir les missiles. Une attitude pertinente sur le papier, mais soumise à des aléas non négligeables, ce qu’attestèrent ses deux voyages sur le dos de la fois précédente. Comment être certain de toujours s’en relever ?

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Réponse au tableau noir : en annulant le problème, purement et simplement. Priver Wilder du temps de préparer son bras arrière en avançant sur lui de manière résolue, derrière des feintes incessantes et un jab autoritaire. Les appuis bien posés, mettre à profit la main gauche toujours basse de l’Américain en envoyant sa propre droite. Une fois au corps-à-corps, faire prévaloir une masse et une taille supérieures en épuisant Wilder dans des séquences de lutte à répétition, parfois à la limite de la légalité… Ainsi contraint à reculer et subir, le champion WBC n’avait aucun des atouts requis pour survivre, jeu de jambes défensif, uppercuts et crochets à l’intérieur, ou puissance pour échapper aux accrochages. En se présentant lui-même au poids le plus élevé de sa carrière, peut-être aspirait-il à plus de confort dans les échanges de près… Un ajustement isolé, aux effets annulés par les 17 livres de plus de Tyson Fury. Échec et mat. Encore fallait-il disposer de la polyvalence nécessaire, ce qui fait la force des authentiques boxeurs, donc celle de l’Anglais.

3/ Ce que cela coûte

Éclatante, la démonstration de samedi soir dépasse les seules dimensions d’une préparation et d’une réflexion tactique optimales. Elle touche à l’âme de l’athlète, à son fonctionnement le plus intime. Dans son chef d’oeuvre Ce que cela coûte, W.C. Heinz dit avec talent combien tout le Noble Art consiste à substituer des réflexes acquis à des instincts. Le boxeur de valeur ne croît pas en ce que lui hurlent ses tripes, mais en la rationnalité de tout ce qu’il a appris. Loin de l’animalité que l’on prête à la boxe, rien n’est moins naturel que la posture et la gestuelle d’un boxeur, à cent lieues de la manière dont le quidam bougerait ses mains, sa tête et ses pieds. Le savoir contre-intuitif inculqué par les entraineurs sculpte un pugiliste comme de la glaise ; encore faut-il qu’il l’accepte, comprenant la primauté de la raison sur le ressenti.

Les boxeurs ont peur. Tous cherchent le confort dans des certitudes précaires. Certains se bornent à frôler l’inconscience au nom de leur courage physique, touchant parfois au sublime, et souvent au pathétique. D’autres ne consentent pas à un tel sacrifice de leur intégrité : ils se replient sur ce qu’ils maîtrisent à la perfection. C’est le cas d’un Deontay Wilder. Voire d’un Luis Ortiz, boxeur aussi complet techniquement que Fury, qui ne changea pourtant rien à son plan de vol lors de sa revanche contre Wilder et finit KO de la même manière. Les derniers domptent leur peur par le savoir, celui des causes et des effets, la conviction qu’un combat consiste à répondre à un problème donné en usant d’arguments rationnels avant tout. D’un point de vue extérieur, on pouvait deviner que Deontay Wilder serait vulnérable à quiconque lui imposerait un pressing de chaque instant. Encore fallait-il en être capable, a fortiori en ayant déjà goûté à l’impact dévastateur de sa main droite. Cette douleur-là ne s’imagine pas.

Tout, dans le cerveau reptilien de Tyson Fury plus que celui n’importe quel autre boxeur, aurait dû le pousser à rester à distance, comme Luis Ortiz avant lui. Après tout, une telle tactique, qu’il maîtrisait, apportait quelques garanties. En imaginant le combat, quelles que fussent les qualités du Gipsy king, c’est pour cette unique raison que je ne l’imaginais pas capable de marcher sur Wilder. Et c’est là qu’il m’a épaté. Comme Canelo Alvarez avançant sur Golovkin lors de leur second affrontement, Fury a dépouillé le gros puncheur qu’il affrontait de son temps, donc de ses armes favorites. Il s’est protégé de la droite adverse en s’en rapprochant. Pouvoir accepter ce paradoxe est la marque des meilleurs.

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Après sa défaite, Deontay Wilder invoqua deux ou trois excuses fumeuses, dont le poids excessif de son déguisement d’entrée sur le ring qui lui aurait coupé les jambes… La possible illégalité de la droite reçue derrière l’oreille sur le premier knockdown semble d’ailleurs autrement plus recevable. Le champion déchu a également manifesté sa volonté d’activer la clause de revanche prévue au contrat. L’Histoire montre qu’une telle manoeuvre, bien que couronnée de succès dans le cas d’Anthony Joshua contre Andy Ruiz, est plutôt risquée sur le papier. Si un troisième combat se confirmait pour cet été, gageons que Wilder devrait lui-même se livrer à des ajustements, faute de quoi les mêmes causes produiraient des effets semblables.

Il peut améliorer son déplacement latéral et son travail au corps-à-corps pour moins souffrir des accrochages, et veiller à garder plus haute sa main gauche pour se défendre des droites adverses, autant de changements délicats à opérer en si peu de temps. Il peut aussi tenter de contrer Fury en avançant lui-même derrière le jab, ce qui le priverait d’une préparation optimale pour son cross du droit, mais pourrait être remplacé par des crochets courts au corps et à la face. Délaisser son atout maître pour s’adapter à son adversaire : un pari digne des vrais bons boxeurs. Du genre de celui tenté et réussi par Tyson Fury samedi soir dernier. La boxe a eu le dernier mot, et c’est une sacrée bonne nouvelle.

4 commentaires sur “Wilder – Fury II : la boxe a le dernier mot

  1. Cher Antoine,
    J’attendaIs votre article avec impatience. Il ne m’a pas déçu : j’ai adoré votre fine analyse. Que nous réserve maintenant Fury. Il pourrait bien croquer Joshua. J’espere Que ses démons éloignés il continuera de nous surprendre et de mériter le respect.
    Encore merci.
    Vincent Calvez

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    1. Merci Vincent ! Pour Fury, la balle est dans le camp de Wilder, qui a 30 jours pour activer la clause de revanche. Il semble vouloir le faire, auquel cas le combat aurait lieu en juillet – mais beaucoup de choses peuvent se passer d’ici-là. Dans l’intervalle, Joshua doit défendre ses ceintures, en commençant probablement par Kubrat Pulev. J’imagine que Joshua – Fury aurait lieu au plus tôt en fin d’année, voire en 2021…

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  2. Bonjour,
    « boxeur » depuis peu, je cherchais désespérément un article pointu sur le dernier match (que je n’ai pas encore vu, je viens juste de voir le match nul, d’ailleurs j’imagine que vous l’avez chroniqué ?), et sur des conseils éclairés je suis tombé sur votre blog. Merci beaucoup ! 🙂

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