Monsieur Ouine, Georges Bernanos

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Ne vous y trompez pas : ultime roman publié du vivant d’un auteur révéré, Monsieur Ouine est voué à une classification dans la noble littérature dite « générale » ou « blanche », mais il s’agit bien d’un livre d’épouvante. Ou, s’il faut être précis, une oeuvre à la noirceur parfaite au long de laquelle Georges Bernanos étire comme une pâte dense et gluante la substance même de sa peur la plus intime, celle d’un monde qui aurait renoncé à Dieu. Ce monde-là s’appelle Fenouille, commune rurale du nord de la France, guère encore atteinte par la modernité au lendemain de la Der des Ders. Fenouille, sa mairie, son château, son église, sa poignée de belles demeures et ses douzaines de masures anonymes, autant dire l’habitat naturel d’une normalité chimiquement pure. Sauf que rien, à Fenouille, ne fonctionne comme attendu.

La grande brise des Flandres roulait derrière les persiennes closes avec un grondement marin. De Rosendaël à Poperinghe, les moulins surmenés se jetaient l’un à l’autre leur cri déchirant. Par intervalles un nuage de givre, venu des profondeurs de la banquise infinie, fendait l’air de son coup de hache, tombait en fondant sur la plaine, et c’était à travers la route gelée, aussi dure qu’une enclume, comme le claquement de dix mille sabots, une fuite immense…

Le châtelin Anthelme Néréis se meurt de son alcoolisme. Il héberge Monsieur Ouine, placide vieillard, lui-même tuberculeux, professeur de langues à la retraite qui passe pour un sage alentour. Surnomée Jambe-de-Laine, l’épouse fantasque de Néréis parcourt la campagne environnante à toute heure du jour et de la nuit, dans une cariole tirée par une jument gigantesque. Les hommes du coin disent sa cuisse légère. Elle se défie de Ouine comme du pire fléau qui soit, alors que Philippe, dit « Steeny », adolescent élevé par sa douce mère et une ambigue nurse anglaise dans une ambiance de bonbonnière, en a fait son directeur de conscience et s’interroge sur sa jeune existence et ses choix futurs.

D’autres sont plutôt hantés par leurs souvenirs. Ainsi Arsène, maire de Fenouille à l’odorat surdéveloppé, brûle de confesser ses méfaits de pédophile ; son épouse préfererait qu’il demeure dans le déni alors qu’il passe ses journées en ablutions. Le vieux Devandomme, lui, rêve éveillé du passé glorieux de sa famille, tandis que sa fille ne s’est trouvé de meilleur époux qu’un braconnier revenu de la Légion Étrangère qui vit seul dans les bois. La solitude est d’ailleurs bien ce qui préoccupe le nouveau curé, constatant avec dépit, entre deux joutes verbales avec le médecin athée Malépine, combien ses ouailles se tiennent loin de lui et du Christ, au point que l’idée même d’une paroisse de Fenouille s’est dissipée.

D’où vient que ces humbles conjonctures si peu distinctes, en somme, de tant d’autres incidents de l’existence quotidienne lui aparaissent appartenir à un système ignoré de sensations, d’images, et comme à un autre univers ? À quelle minute, par quel miracle s’est rompue l’inflexible spire, est-il sorti de l’enfance, presque à son insu ? Qui pourrait le dire ? Mais il suffit que le prodige soit accompli : demain, demain qui n’était jusqu’alors que la pâle image d’hier encore en-dessous de l’horizon, le demain attendu d’un coeur tranquille, retrouvé chaque matin sans surprise, n’est plus. Ô merveille ! La vie vient de s’échapper de lui tout à coup, comme la pierre d’une fronde !

Sans recours à la transcendance, la charité ou l’espérance, les âmes de la bourgade, piégées dans un présent des plus sombres – la Grande Guerre n’est pas loin – peinent à satisfaire leurs aspirations et soulager leurs tourments. Pire, la découverte du cadavre d’un garçon de ferme accélère encore la corruption d’une communauté où chacun, désormais, scrute et accuse l’autre jusqu’à la commission de l’irréparable. Pic de la dramaturgie de Monsieur Ouine, l’enterrement du gamin donnera lieu à un sermon aux allures d’implacable réquisitoire, un discours pathétique et insane et un mouvement de foule proprement terrifiant. Les habitants de Fenouille ne sont pas pires – ni surtout pas meilleurs – qu’ailleurs en France, mais leurs passions, privées de l’échappatoire qu’offre la spiritualité, sont vouées à ronger, laminer et détruire.

Chaque page de Monsieur Ouine palpite de l’énergie que libèrent en se débattant ces âmes éperdues.  Bernanos dit à mots comptés les histoires troublées de ses personnages et les obsessions qui en résultent, adopte des registres distincts et précis pour les faire livrer leur vérité dans des dialogues acérés, et campe des décors à l’unisson, nature, corps et bâti en permanente transformation, souvent synonyme de délitement. La déchéance la moins spéctaculaire n’est pas celle de Ouine lui-même, tout impassible qu’il demeure jusqu’à son agonie glaçante. Sa figure indéfinissable, molle mais râblée, tuberculeuse mais grasse, diminuée mais massive, suscite un malaise croissant.

Ses traits grossiers prirent tout à coup une expression de pitié grave et comme familière, bien que sa bouche ne cessât de sourire.

 – Le malheur des hommes… dit-il, leur malheur… J’y ai cru aussi. Hélas ! monsieur, la pitié ne saurait pas plus travailler là-dedans qu’un chirurgien dans une nappe de pus. À la première égratignure…

Il lui prit délicatement la main dans la sienne.

 – À la première égratignure de cette main compatissante, je crains bien que toute cette saleté ne vous remonte jusqu’au coeur. Oh ! Oh ! La sympathie, la compassion, souffrir avec. Pourrir avec, plutôt. D’ailleurs vous ne seriez pas le dernier.

 – De quelle égratignure voulez-vous parler ? demanda le curé de Fenouille. Car la déception…

 – Oh ! ce n’est pas de déception qu’il s’agit, protesta M.Ouine d’une voix rêveuse. Que vous importe d’être déçu ? Vous ne serez pas déçu, mais dissous, dévoré ! Mon Dieu, que vos maîtres aient pris tant de peine pour vous mettre en garde contre le plaisir et vous laissent ainsi sans défense contre… contre… quelle absurdité prodigieuse !

 – Je ne crains que le péché, balbutia le pauvre prêtre – excusez-moi, je ne puis traduire ceci en langage profane.

 – Justement, justement, c’est justement ce que je veux dire, remarqua M.Ouine en souriant.

Il tira discrètement le mouchoir de la coiffe de son chapeau, s’essuya le front, les yeux.

 – D’autant qu’il n’y a pas de malheur des hommes, monsieur l’abbé, il y a l’ennui. Personne n’a jamais partagé l’ennui de l’homme et néanmoins gardé son âme. L’ennui de l’homme vient à bout de tout, monsieur l’abbé, il ammolira la terre.

Les gros doigts firent le geste de pétrir une argile imaginaire.

Derrière son masque bienveillant de douceur et de connaissance, il incarne le plus grand des périls dénoncés par l’auteur : celui de la résignation. La maïeutique éprouvée de Monsieur Ouine consiste en effet à faire appréhender par ses contemporains, au delà des notions dérisoires et arbitraires du mal et du bien, la réalité du néant qu’ils portent en eux. Soit l’exact opposé d’un Georges Bernanos habité par la question du salut de l’âme, et, pour lui, un personnage bien plus épouvantable que tous les Hydes, Achabs ou Draculas de la littérature. Que l’on partage ou non la foi et les idées fixes de l’écrivain, l’allure et la perversité uniques de sa créature ne manqueront pas de susciter le délice d’un effroi subtil.

 

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