Tous les hommes n’habitent pas le monde de la même façon, Jean-Paul Dubois

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Sans doute faut-il avoir passé les deux derniers mois sous une pierre ou sur NRJ 12 pour ignorer que le lauréat du Prix Goncourt 2019 fut Jean-Paul Dubois, pour son roman au titre fleuve Tous les hommes n’habitent pas le monde de la même façon. Quiconque connait l’auteur d’Une vie française, Prix Femina 2004, peut y voir une nouvelle déclinaison de ses tics et marottes d’écrivain respecté. Soit. De bonne guerre, après tout de même une vingtaine de romans. La distinction suprême que lui valut ce dernier opus aurait ainsi de franches allures de César d’honneur, actant au passage la toute-puissante frilosité des bambocheurs de chez Drouant.

Sous les tics et marottes, une puissance tranquille

Porté par la voix d’un narrateur à la première personne contemporain de Dubois, le livre évoque Toulouse, mai 68, le Québec, un accident d’avion, un chien, de belles voitures, le délitement d’un couple, une pelouse à tondre et un père disparu mais bien présent. Les personnages, dont le protagoniste, portent des noms à consonnance étrangère, souvent inspirés de sportifs fameux. Le style coule aimablement – phrases de structures et longueurs variées, vocabulaire précis sans excessive précisosité, brillantes énumérations -, tandis que le ton si particulier de l’auteur lui permet de dire toute la dureté des existences sans se montrer colérique, cinglant ou démonstratif. Une aménité à juste distance, volontiers teintée d’humour et d’absurde, qu’on confondrait presque avec un ronronement. Qu’on se méfie pourtant de la puissance tranquille de ce roman-là.

Lorsqu’il voulait surmonter le malaise de sa position et de sa condition, mon père enfilait sa tenue de ville et s’en allait visiter les somptueux locaux de la concurrence, l’église Saint-Alphonse, au 34 de la rue Notre-Dame, à deux rues du bureau de poste et de la gare routière. Il s’arrangeait pour s’y rendre en heure creuse et l’explorait, les mains croisées derrière le dos, de ce même pas que l’on adopte dans un musée. Cet édifice – et tout son contenu – était répertorié au Patrimoine culturel du Québec et réputé comme étant l’un des plus riches et des plus beaux du pays. Ici, évidemment, pas la moindre trace d’amiante, que des matériaux nobles. Les lustres aux cent bougies, les autels mafflus, les statues peintes, les boiseries travaillées, les sculptures de pierre, les tableaux édifiants, les enluminures, partout, témoignaient de l’oppulence de ce clergé catholique, qui avait longtemps régné en maître sur les corps et les âmes des gens de ce pays dont les femmes, souvent dix fois mères, alimentaient la chaudière insatiable d’une Église toujours plus exigeante. Tout ce que l’on voyait, du sol au plafond, ce qui tintait et brillait, n’avait pas été édifié pour célébrer un Dieu, mais bien pour témoigner de l’oeuvre du clergé, du règne, de l’orgueil et de la puissance de Rome.

Son héros, Paul Hansen, purge une peine de deux ans de prison à Montréal, pour un motif incertain, dont il confie seulement qu’il ne le regrette pas. Le Hell’s Angel Patrick Horton lui impose dans sa cellule une présence protectrice mais envahissante, notamment à l’heure de ses défécations rituelles. Un colosse aussi expansif et passionné par les problèmes du vaste monde que Paul se montre introverti, vivant chaque seconde d’incarcération dans l’attente d’une visite de ses trois fantômes aimés : ceux de son père Johanes, son épouse Winona et sa chienne Nouk. Son récit alterne les descriptions de son quotidien de taulard et l’histoire de sa vie, donc l’enchaînement de causes et d’effets donnant à comprendre comment un homme à ce point inoffensif finit incarcéré pour coups et blessures, et pourquoi.

De l’utopie à l’entropie

Si l’on doit au tour de main de Jean-Paul Dubois de suivre les périodes de cataclysmes et de félicité traversées par Paul Hansen avec intérêt et empathie, leur sens véritable se révèle une fois perçu le tableau d’ensemble : sous ses atours de délicate tragédie familiale, Tous les hommes n’habitent pas le monde de la même façon est une charge contre la profonde toxicité des idéologies, et un plaidoyer pour les individus qui cherchent à s’en affranchir. Fruit de l’union improbable d’un pasteur danois et d’une patronne de cinéma d’art et essai toulousaine, Paul constate en effet à son adolescence, puis jusqu’au décès de ses parents, l’échec patent de vies régies par les dogmes du conservatisme religieux ou du progressisme soixante-huitard.

La détention allonge les jours, distend les nuits, étire les heures, donne au temps une consistance pâteuse, vaguement écoeurante. Chacun éprouve le sentiment de se mouvoir dans une boue épaisse d’où il faut s’extraire à chaque pas, bataillant pied à pied pour ne pas s’enliser dans le dégoût de soi-même. La prison nous ensevelit vivants. Les courtes peines peuvent espérer quelque chose. Les autres sont déjà dans la fosse commune. Et si d’aventure on  leur accorde une remise de peine, ils iront, un moment, respirer l’air du dehors, mais reviendront ici, dans la maison des réprouvés, où on les appelle par leur nom, où on les traite comme des animaux de ferme.

Ma vie d’avant me manque au point que parfois je me surprends, la nuit, à serrer les dents et à les faire grincer. Ma vie d’avant, celle que je menais lorsque j’étais debout à la barre de l’Excelsior, lorsque Winona, fagotée comme un pionnier de l’Aérospatiale, posait son Beaver monomoteur sur les lacs des Laurentides, lorsque Nouk, ma chienne éternelle, nageuse d’étangs et coureuse de prés, engageait avec moi de longues conversations dont elle seule connaissait la teneur. Cette vie-là n’existe plus, et lorsque les portes de la prison s’ouvriront à nouveau pour moi, je me retrouverai sur le trottoir, devant le numéro 800 du boulevard Gouin, à devoir choisir une direction, et poursuivre ma peine incompressible sous une autre forme. Et cette fois je n’aurai même pas les revues préadolescentes et les selles postprandiales de Patrick Horton pour me distraire de moi-même.

Fait du hasard et de son goût pour le travail manuel, il devient l’intendant d’une vaste copropriété montréalaise, où il exerce de multiples talents minuscules au service des autres. La résidence l’Excelsior lui offre ainsi, jusqu’au tournant du millénaire, de quoi exprimer son humanisme discret et satisfaire un caractère indépendant. Mieux, il trouve l’amour auprès de son « Indienne magique », pilote d’hydravion dont il affirme qu’« Il était infiniment facile d’aimer une femme pareille, de se coucher près d’elle et de ressentir que ce seul moment magique signait la fin de l’Âge sombre. Ma femme était à la fois la cape, la baguette, le lapin et le chapeau ». Mais entre l’enclave apaisée qu’il contribue patiemment à faire de l’Excelsior, le chaos du monde et l’avènement du libéralisme grippe-sou de ce début de siècle, la collision menace. Elle pardonnera peu. Au point d’envoyer Paul Hansen sous les verrous, découverte tardive que d’autres auraient clairement plus mérité que lui. Sans surenchère dans le sordide, et avec le soulagement ponctuel des hilarantes élucubrations de Patrick Horton, le roman dit la pesanteur immense d’un enfermement indu.

Habiter le monde à sa façon

Difficile de ne pas voir en Paul, le contemplatif ni flemmard, ni aigri qui se bricole une place atypique parmi les hommes, la figure de Jean-Paul Dubois. Pour ce dernier, le bienfait principal du Goncourt est de pouvoir « rester maître de son temps ». Goûteux paradoxe : un roman sur la difficulté croissante de vivre un pied hors de la société moderne permettra à son auteur de conserver ce luxe-là. Le droit essentiel, et toujours plus fragile, d’habiter le monde à sa façon.

2 commentaires sur “Tous les hommes n’habitent pas le monde de la même façon, Jean-Paul Dubois

  1. Superbe critique pour un superbe écrivain,quand je lis Dubois j’ai l’impression qu’il est assis dans un fauteuil a coté de moi et qu’il me raconte l’histoire .
    Une vie Française est pour moi largement aussi qualitatif
    merci Antoine pour m’avoir fait découvrir cet auteur attachant

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