Des raisons de se plaindre, Jeffrey Eugenides

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Le dernier festival America de Vincennes nous gratifia d’une soirée de prestige, à laquelle participèrent quatre lauréats du prix Pulitzer de la fiction, animée par un François Busnel peigné comme jamais. Face à une assistance fournie, le carré d’as resplendissait, chacun flanqué d’un traducteur et assumant son rôle à la perfection. Tout à droite, le benjamin et beau gosse Colson Whitehead, dreadlocks, port altier et verbe assertif. Puis Richard Russo, affable doyen s’exprimant pour l’essentiel par anecdotes amusantes. De l’autre côté du maître de cérémonie, Michael Chabon, indéfectiblement enthousiaste et reconnaissant d’avoir été admis dans l’Olympe des lettres américaines. Enfin, Jeffrey Eugenides, archétype du professeur de Princeton en veste en tweed et pantalon de velours, le moins causant des quatre, grand front et regard affûté, délicieusement pince-sans-rire.

Là, le Dr van der Jagt a levé sa petite main délicate.

 – Il faut essayer de dépasser ces chamailleries. Nous devons identifier les raisons profondes de votre mal-être. Les choses dont vous parlez ne sont que la partie émergée de l’iceberg.

Nous y sommes retournés la semaine suivante, puis encore la suivante. Le Dr van der Jagt nous a fait remplir un questionaire évaluant notre niveau de satisfaction conjugale. Elle nous a donné des livres à lire : Serre-moi fort !, sur les problèmes de communication au sein du couple, et Le Volcan sous le lit, sur les manières de surmonter les baisses de désir, et qui contenait des passages assez osés. J’ai retiré les jaquettes des deux bouquins et les ai remplacées par d’autres. Ainsi, à la station, on croyait que je lisais Tom Clancy.

Peu à peu, j’ai acquis le jargon ad hoc.

« À qui la faute ? » désigne, dans les disputes entre partenaires amoureux, le schéma selon lequel chacun veut incriminer l’autre. Qui n’a pas refermé le garage ? Qui a laissé la touffe de poils de yéti dans la bonde de la douche ? Ce qu’il faut comprendre, quand on vit en couple, c’est qu’il n’y a pas de coupable. On ne ressort pas vainqueur d’une dispute avec son partenaire. Parce que si vous gagnez, l’autre perd et vous en veut, du coup vous aussi vous perdez, en quelque sorte.

Bien des gamins imaginent non seulement comment ils marqueraient le but victorieux en finale de Coupe du Monde, mais aussi la façon dont ils exprimeraient leur bonheur en conférence de presse. Comme eux, certains adultes se rêvent écrivains publiés, et se figurent, au pic de leur rêves de grandeur, les réponses qu’ils distilleraient en interviews. Je quittai la conférence du soir certain de vouloir ressembler, le cas échéant, à Jeffrey Eugenides. Pertinent en diable, cabot juste comme il faut, et surtout, même un micro sous le nez, l’air de scruter à la dérobée les silhouettes et visages alentour, comme s’il ne cessait jamais de chercher du matériau neuf. S’il observe beaucoup, l’homme écrit peu, mais son oeuvre à mots comptés pèse son poids. L’adaptation au cinéma de son premier roman Virgin Suicides, réalisée par Sofia Coppola, fut couronnée du succès critique que l’on sait. Puis il remporta le Pulitzer 2003 pour son deuxième, Middlesex, entre saga d’une famille grecque de Détroit et histoire intime d’un hermaphrodite élevé comme une petite fille. Pour le grand front, l’affaire est en bonne voie ; à d’autres égards, ressembler à Jeffrey Eugenides sera sans doute plus épineux.

Une impression largement confirmée une fois refermé Des raisons de se plaindre, qui rassemble dix nouvelles publiées de 1996 à 2017, pour moitié dans le New Yorker. En France, on prise le roman malingre, tandis que la nouvelle constitue un genre roturier. Outre-Atlantique, où un roman digne de ce nom doit avoir de la mâche, la short story fait partie intégrante de la palette de l’écrivain de renom – les homologues d’un soir de Eugenides, Whitehead, Russo et Chabon, ont tous publié les leurs. Et comment ne pas le comprendre, tout Français que l’on soit ? Dire tout de ses protagonistes et de leur monde en trente à quarante pages, autour d’une situation donnée. Faire rapidement saillir les caractéristiques des êtres en se gardant de les caricaturer. Doter un récit court d’une véritable progression, sans en forcer le dénouement. Savoir varier les voix, de la première à la troisième personne, jusqu’à alterner les points de vue dans une même tranche de vie. La nouvelle, lorsqu’elle est réussie, n’a rien d’une petite littérature, et celles que compile Des raisons de se plaindre cochent toutes les cases qui précèdent.

En mâchant son hamburger, Kendall avait compris que c’était ainsi que les gens parlaient dans le monde réel – ce monde qui était le sien et où, paradoxalement, il n’était pas encore entré. Dans ce monde-là, il y avait des logiciels sur mesure, des actionnaires qui touchaient des dividendes et des grands groupes qui se livraient des luttes machiavéliques, et toutes ces choses vous permettaient de vous garer dans votre allée pavée personnelle au volant d’un Range Rover vert feuillage d’une beauté déchirante.

Kendall n’était peut-être pas si malin que ça, finalement.

Une sexagénaire décide que sa copine âgée, dont la vie de femme et d’épouse fut la même déception douce que la sienne, serait mieux ailleurs qu’en résidence. Un étudiant parti faire le tour du monde croit accéder à un stade supérieur de sagesse en soignant par le jeûne des amibes voraces. L’ex amant d’une quadra New yorkaise célibataire raconte la soirée qu’elle organise pour célébrer son insémination du soir-même. Harcelé par les créanciers, un musicologue s’accroche à son absurde instrument acquis à crédit, alors que son épouse s’enferre dans une réorientation professionnelle sans avenir. Un jeune homme visite ses parents en Floride ; l’immeuble en bord de mer dans lequel sont parties toutes leurs économies mettra du temps à devenir un palace.

Réduit à épier sa future ex femme et ses enfants, un animateur de radio se rémémore le match tristement nul par lequel son  mariage s’est soldé. Un fameux sexologue et théoricien du genre étudie les moeurs résolument déroutantes d’une tribu dont femmes et hommes vivent séparés. Deux Irlandais divorcés et deux autostoppeuses Américaines portent chacun un regard différent sur la soirée improbable qu’ils sont amenés à vivre ensemble. De mèche avec le comptable, un éditeur confidentiel de Chicago hésite à arnaquer son employeur et mécène ingrat, qui lui refuse une couverture santé. Un professeur de physique Anglais ne peut revenir aux États-Unis, où il exerce, après avoir rencontré une étudiante Indienne dont il ignorait tout de l’âge et des intentions.

Une fois, pour amuser Diane, elle avait ordonné à tous les invités de sexe masculin de tirer la langue. Ceux-ci s’étaient exécutés sans poser de question. Comme toujours. Les hommes aiment être objectifiés. Ils avaient cru que l’objectif était de tester l’agilité de leur langue afin d’évaluer leurs aptitudes de cunilicteur. « Ouvre et dis ah » avait répété Tomasina tout au long de la soirée. Et les langues s’étaient déroulées pour se prêter à l’examen. Certaines laissaient voir des tâches jaunes ou des papilles gustatives irritées, d’autres étaient bleues comme des steaks avariés. Certaines se livraient à des acrobaties obscènes, frétillant ou se recourbant pour révéler une face intérieure hérissée de piquants telle une armure de poisson abyssal. Et puis il y en avait deux ou trois à l’aspect parfait, bien charnues, d’une opalescence d’huître. Ces langues-là étaient celles des hommes mariés, lesquels avaient déjà fait don de leur semence – abondamment – aux femmes chanceuses monopolisant les coussins du canapé, de l’autre côté de la pièce. Des épouses et des mères qui se plaignaient désormais d’autres tourments – manque de sommeil, enlisement de leur carrière professionnelle -, tourments que Tomasina rêvait de connaître.

Aucun des personnages croisés dans Des raisons de se plaindre n’est un authentique enfoiré. Mais la plupart envisagent ou se remémorent des accomodements – plus ou moins raisonnables – avec la morale, voire le code pénal. La parfaite singularité des expériences humaines, leur incommunicabilité fondamentale, comme la multiplicité des pressions qui s’exercent sur chacun (financière, familiale, sociale, etc.) fait courir ces individus de contrariétés en catastrophes. Sans plus s’attarder sur la psychologie que sur le concret des situations, Jeffrey Eugenides décrit une Amérique contemporaine où l’empathie élémentaire, soit la faculté à se mettre dans les pompes d’autrui pour ne serait-ce qu’une poignée de secondes, a quasiment disparu. Lui-même démontre, sans doute possible, combien il en demeure capable. Omniprésente, son ironie transmet un désarroi profond, jusque dans les sourires douloureux qu’elle suscite. Des raisons de se plaindre n’invite pas pour autant à une misanthropie résignée. En plein ou en creux, le recueil évoque avant tout l’urgence de reconsidérer autrui comme un sujet, sans y plaquer ses propres besoins, constructions… Ou raisons de se plaindre.

L’urgence, aussi, de lire de bonnes histoires, fussent-elles brèves au possible. Ou de ne publier qu’avec parcimonie des textes dont on s’assure de la qualité. Sur ce dernier point, soyons plus nombreux à rêver de ressembler à Jeffrey Eugenides.

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