Soif, Amélie Nothomb

 

Je n’avais, jusqu’à présent, jamais rien lu d’autre d’Amélie Nothomb qu’une longue interview accordée à la Revue du Vin de France, dans laquelle elle confie ses habitudes de grande amatrice de champagne. Il y est notamment question de la façon dont elle n’entame chaque bouteille qu’en s’étant assurée d’être assoiffée. Ainsi, selon elle, l’expérience gagne encore en suavité pure. Puisque la soif est pour Amélie Nothomb une pulsion de vie quintessencielle, et qu’elle fut l’ultime désir exprimé par le Christ sur sa croix, je n’ai guère été surpris que le nom de cette sensation fût le titre du roman de l’année de la prolifique auteure belge, consacré cette fois au mystère de l’incarnation.

« J’ai la conviction infalsifiable d’être le plus incarné des humains », dit très tôt le Jésus d’Amélie Nothomb, alors que Soif s’ouvre sur le récit de sa parodie de procès. Les quatre Évangélistes ont livré des témoignages de l’existence de ce personnage éminemment romanesque, quantité d’hommes d’Église, exégètes et théologiens ont interprété sa parole, et des artistes, tel Anthony Burgess dans L’homme de Nazareth, ont tenté d’imaginer les époques de sa vie ignorées par les Évangiles. Alors que tous l’évoquaient à la troisième personne, l’auteure a ici l’audace de dire « Je » : cette fois, l’enjeu des 154 courtes pages de Soif est d’accéder à la pensée intime d’un être à la fois humain et divin, ou plutôt d’un dieu incarné. Une telle oeuvre d’imagination justifie que Soif fût éligible à la sélection du dernier Goncourt. Et l’intérêt de l’exercice, résidant dans la justesse et l’originalité du propos, en fit un choix de dernière liste tout à fait présentable.

« Il y a des gens qui pensent ne pas être des mystiques. Ils se trompent. Il suffit d’avoir crevé de soif un moment pour accéder à ce statut. Et l’instant ineffable où l’assoiffé porte à ses lèvres un gobelet d’eau, c’est Dieu. »

Le Jésus d’Amélie Nothomb s’exprime en phrases courtes, allant à l’essentiel sans sacrifier leur élégance. Il s’avère capable de recul, voire d’humour, mais ne se fourvoie jamais dans le ricanement ou la parodie de lui-même en livrant ses confidences. La plus fondamentale est que ni les disciples, ni les croyants, ni le monde entier ne le comprirent jamais. Et comment le leur reprocher ? On peine forcément à saisir l’essence du Christ : où commence et s’arrête l’humain en lui ? Une à une, Jésus tord le cou aux idées reçues sur son compte. Soif n’en fait pas un crypto-punk ou un misanthrope sous couverture : si le fils de Dieu surprend, c’est par sa profonde cohérence. De quoi saluer la profondeur de la réflexion de l’auteure, alimentée par une érudition que l’on devine sans qu’elle ait eu à l’étaler.

Celui qu’on représente imperturbable et sage en toute circonstance se définit lui-même come un « faux calme ». Puisque son omniscience divine est brouillée par l’incarnation, et que le futur lui échappe largement dans le détail, il est capable de doute et d’étonnement. Jamais les miracles qu’il accomplit n’allèrent de soi : il dut apprivoiser ses facultés surhumaines, sans le moindre mode d’emploi. Jésus n’appréhende pourtant pas l’enveloppe terrestre comme une contrainte. Son corps, qu’il faut souvent affranchir de toute pensée parasite, exulte, et les bonheurs de l’ivresse et de la gourmandise ne lui sont pas étrangers. Pas plus que ceux de la chair, auprès de son aimée Marie-Madeleine, pour lesquels il transgresse le pacte passé avec son Père. Car les hommes, Jean en tête, ne sont pas seuls à se tromper sur lui : pour le Christ, l’existence désincarnée de Dieu l’empêche de pleinement comprendre sa création.

C’est pourquoi, à mesure que se déroule son martyr, Jésus réalise à quel point ce sacrifice – que le divin en lui le pousse à accepter – est une « bévue » trop théorique, peu susceptible de racheter à jamais l’humanité. Pire, il inflige un spectacle proprement insupportable à ceux qu’il a aimés, une souffrance insensée dont le Père ne saurait avoir conscience (« Je suis responsable du plus grand contresens de l’Histoire, et du plus délétère », dit-il). Aussi le véritable défi du Messie mourant consiste-t-il à se pardonner à lui-même d’avoir consenti à cette folie. S’il y parvient malgré le poids immense de la culpabilité qu’il éprouve, un tel miracle sera à la portée d’autrui.

« Où allez-vous chercher que Dieu est le bien ? Est-ce que j’ai l’air de l’être ? Est-ce que mon père, qui a imaginé ce que j’ai accepté, est crédible dans ce rôle ? Il ne le revendique pas, d’ailleurs. Il se veut amour. L’amour n’est pas le bien. Il y a une intersection entre les deux, et encore, pas toujours.

Et même ce qu’il déclare être, l’est-il ? La force de l’amour est parfois si difficile à différencier des courants qu’elle côtoie. C’est par amour envers sa création que mon père m’a livré. Trouvez-moi acte d’amour plus pervers.

Je ne m’en innocente pas. À trente-trois ans, j’ai eu plus que le temps de réfléchir à la scélératesse de cette histoire. Il n’existe pas une seule manière de la justifier. La légende affirme que j’expie les péchés de toute l’humanité qui précède. Quand ce serait vrai, que deviennent donc les péchés de toute l’humanité qui suivra ? Je ne peux pas plaider l’ignorance parce que je sais ce qui va se passer. Et même si je l’ignorais, quelle espèce d’imbécile faudrait-il être pour en douter ?

D’autre part, comment croire que mon supplice expie quoi que ce soit ? L’infini de ma souffrance n’efface en rien celle des malheureux qui l’ont endurée avant moi. L’idée même d’une expiation répugne par son absurde sadisme. »

Le récit de Jésus se poursuit après sa mort, l’occasion pour lui de clarifier la damnation – comme le mal sur Terre, une affaire de capacité à se satisfaire ou non de sa propre condition, donc de son incarnation. Il y est aussi question de la présence au monde, la tranquillité et la contemplation des défunts, auxquels rien ne manque plus guère, excepté l’élan magnifique et vital de la soif, jumelle terrestre de la foi. Cette soif, dont l’antonyme n’existe pas, et qui surpasse tout. Le paradoxe n’est qu’une façade : c’est parce qu’Amélie Nothomb la connaît si bien qu’elle nous livre de Jésus-Christ un portrait aussi convaincant ; bien plus, en tout cas, que celui de tant de contempteurs du corps et autres bigots doloristes.

 

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