À l’état libre, Neel Mukherjee

 

A State of Freedom, titre original du troisième roman de Neel Mukherjee, suggère à la fois un pays dont les habitants sont libres, et un état des lieux de l’usage réel qu’ils font d’une telle liberté. Les protagonistes d’À l’état libre sont des êtres en mouvement, qu’ils partent chercher fortune, savoir et culture à l’étranger, ou quittent les campagnes dans l’espoir d’une vie décente pour eux et leur famille. La structure de ce roman choral, qui s’attarde tour à tour sur chacun d’entre eux et révèle peu à peu leurs connexions, suggère un corps social en effervescence, dont les composantes éminemment diverses – par leur religion, genre, caste, langue ou lieu de naissance – se télescopent sans cesse au gré de leurs migrations.

Libres de quoi ?

De quoi supposer que l’enjeu principal d’À l’état libre soit une tentative de définition de l’identité indienne, à une époque caractérisée par la mobilité, où l’individu serait de moins en moins défini par son terroir. Cette problématique est universelle ; dans le cas de l’Inde décrite par Neel Mukherjee, on observe – souvent avec effroi – des êtres réputés libres, mais oppressés conjointement par la pesanteur des traditions, les affres du déracinement et les mirages de la modernité.

« Je remarquai que ce sentier délimitait le périmètre du bidonville côté mer et croisait des traverses bien plus étroites encore à l’intérieur. J’en empruntai une.

(…)

Certains commençaient à me dévisager. Mon malaise grandissait, et pas seulement à cause des regards. Les préceptes de mon éducation bourgeoise, qui m’interdisaient d’épier la vie des autres par leur porte ou par leur fenêtre, se mêlaient à une certaine sensibilité, acquise plus tard, sur la manière de considérer les pauvres comme un sujet anthropologique ou une attraction touristique, produisant ainsi un composé d’appréhensions, de culpabilité, et de mépris de soi. Je tournai les talons. »

Le roman s’ouvre sur un malaise insidieux puis glaçant, celui d’un père indien qui tente de faire visiter au pas de course de hauts lieux touristiques du pays à son jeune fils américain. Alors que l’enfant de six ans peine à s’intéresser à ces trésors d’architecture, le paysage semble, par petites touches, révéler une nature sombre et inhospitalière. Sont-ils vraiment les bienvenus ? La seconde partie évoque les vacances au pays d’un gourmet vivant à Londres et pétri de valeurs occidentales, qui s’intéresse aux vies des deux domestiques de ses parents, habitant toutes les deux le bidonville voisin. À l’état libre s’attache ensuite au projet risqué d’un père de famille veule, incapable s’assumer ses responsabilités : il quitte son village pour devenir montreur d’ours, dans une succession de décors urbains désolés, et peut-être enfin subvenir aux besoins des siens.

Violence, résignation et immuabilité

Puis l’on suit les destins croisés de deux fillettes d’une région aussi bien mise en coupe réglée par l’administration que par les révolutionnaires locaux. L’une deviendra servante chez de lointaines familles fortunées, et l’autre embrassera la cause des maoïstes. Le livre s’achève sur le monologue intérieur d’un ouvrier malade juché sur un échafaudage en bambou, qui rêve de ce que feront les propriétaires de l’immeuble luxueux qu’il construit, résumé saisissant et tragique d’une vie d’absolue servitude.

« Les bidonvilles deviennent plus denses à l’approche des passages à niveau et des gares des grandes villes. On dirait que l’étendue insatiable et désordonnée cherche en permanence à engloutir les rails de fer qui la traversent. Des cochons, des chiens, des morveux aux cheveux collés, de la terre creusée d’ornières qui se transformera en champ de flaques, des eaux usées, des égouts à ciel ouvert, des ruelles bordées de maisons rachitiques serrées les unes contre les autres, comme autant de dents gâtées placées de travers dans une bouche ; partout des indications, sur les murs, sur des planches récupérées, sur le devant des maisons et des boutiques, des écriteaux, en hindi, qu’il sait lire, et, souvent, dans des langues qu’il ne comprend pas mais qu’il identifie comme étant de l’ourdou ou de l’anglais. Et des ordures, partout des ordures, inséparables des hommes et des animaux, et des bâtiments et des boutiques, imbriqués les uns dans les autres, sans lignes ni démarcation. »

De prime abord, la symbolique et les péripéties vécues par les personnages d’À l’état libre véhiculent un discours simple et direct : la dénonciation d’une société où les inégalités de toute nature prospèrent toujours à l’heure de la mondialisation. Omniprésentes, la violence et la résignation contribuent largement à l’immuabilité des choses. Quand le fort n’abuse pas purement et simplement du faible, c’est l’incompréhension qui règne. Et toute élévation ne s’obtient qu’au prix d’exceptionnelles quantités de chance et de courage. Ceux qui tentent de combattre ce déterminisme suscitent assez d’empathie et de curiosité pour être suivis sans lassitude tout au long des 301 pages. Leurs caractères, voire leurs défauts, sont divers et complexes – par essence, un opprimé n’est pas plus gentil qu’un riche n’est un salaud. Ouf.

Du réel bien relevé

À l’évidence, l’environnement particulier d’une Inde méconnue de beaucoup – dont je suis – renforce l’attrait de cette lecture. La prose de Neel Mukherjee est bien plus concrète que lyrique, dessinant dans le détail la pollution envahissante, les ruines urbaines, les bidonvilles inextricables, les masures en parpaings et les logements de standing, nommant quantité d’outils, objets, plats, épices ou végétaux locaux, et égrénant des tâches répétées au quotidien.

« Il y avait d’autres règles, plus subtiles, qu’on lui transmit par un procédé qui lui échappait, son esprit n’enregistrant que les interdictions. Elle devait faire le lit, mais pas s’y asseoir, encore moins s’y étendre. Si jamais pour atteindre un coin, border le drap, ou aplanir un pli par exemple, elle était obligée de s’étendre en partie ou d’y poser une partie de son corps – les genoux, le torse ou les hanches -, alors elle devait se servir d’un balai spécial, et taper très fort sur les endroits que son corps avait effleurés. Jamais cette règle n’avait été dite, pas plus qu’une domestique n’aurait envisagé de s’étendre sur le lit du maître, ou de la maîtresse. Et bien qu’elle n’ait jamais enfreint cette règle cardinale – en fait, aucune règle ne le lui interdisait, mais cet acte était tout simplement impensable, donc ça ne lui était jamais venu à l’esprit -, une fois elle fut réprimendée par Pratima, qui avait trouvé la trace de la paume de Milly à la surface du lit. Sans doute avait-elle poé la main là pour déplacer un coin du matelas ; mais depuis elle avait bien veillé à effacer toute trace de son passage. »

L’auteur est à son aise dans la description sans concessions du réel, mais se montre capable d’ironie dans sa peinture des rapports sociaux, voire d’un humour aussi absurde que désespéré lorsqu’il s’agit de décrire une visite dans un hôpital de campagne. Il fait évoluer le style, le temps et le point de vue de la narration au fil des chapitres, servi par une traduction française de bon niveau (malgré un ou deux pains de conjugaison ; ce sont des choses qui arrivent). Et les rares moments de grâce qu’il distille dans les pages d’À l’état libre tapent juste, parfois dans des circonstances inattendues, tel un long voyage dans un train bondé.

Toujours loin d’une émancipation

Les habitués de 130 livres auront relevé l’exotisme d’un tel roman, après tant de chroniques évoquant des livres français et anglo-saxons. Un semblant d’intégrité m’oblige à rappeler qu’il s’agit de l’envoi spontané d’un service presse, celui des éditions Piranha, que je remercie pour la découverte. Entre autres, À l’état libre eut droit aux honneurs du Guardian, de la National Public Radio américaine et du New York Times. Il est heureux que des éditeurs indépendants fassent connaître de tels textes au public français. Me voilà sans doute mieux au fait des contrastes et dissonances de l’Inde contemporaine, à défaut d’être rassuré sur l’émancipation induite par son supposé état de liberté.

 

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