Hellfest 2019 : Retour vers l’enfer (partie 2)

Retour vers l’enfer : partie 1

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Le lendemain, tes potes et toi quittez votre gîte un poil plus tard : aucun de vos incontournables n’est programmé d’entrée. Lassé par le harcèlement potache de ta bande, l’ami Pantacourt a passé un kilt, comme une part non négligeable des festivaliers. Un calcul qui comporte sa propre part de risque. Ce matin du deuxième jour est un moment particulier. L’excitation du brutal changement d’environnement qui dure, les quelques courbatures te rappellant les bonheurs de la veille, la joie enfantine d’avoir encore les deux tiers du festival devant toi. En arpentant la départementale, de la bagnole jusqu’aux portes de l’enfer, tu dissertes avec tes copains sur la portée symbolique de cette marche. Tandis que le gros son enfle au loin, la meute des pélerins du métal se fait plus dense, et les premiers signes de la noce apparaissent peu à peu, voiture mal garée couverte de canettes vides, premiers accoutrements délirants, ou apéros sur des tables de camping dépliées devant les Quechuas. Ce parcours est une transition vers un toi ancien, éminemment aimable et dépourvu d’embrouilles de lombaires,  de tribu ou de turbin. Un toi essentiel pour qui watts pesants, Kro fraîche, blagues atterrantes et nichons devinables constituent la quintessence de la félicité terrestre.

C’est lui qui franchit les portiques de Hell City, l’antichambre du Hellfest au look de Camden town futuriste et destroy, où il sera question de faire deux ou trois emplettes. Tu y croises un petit mec replet qui promène une grande blonde au bout d’une chaîne – ces gens-là savent sans doute occuper leurs jeudis soirs. Et où reprend, avec une acuité certaine, ton débat intérieur sur ce qui ferait de toi un touriste. Le port de ta veste en jean noir de 24 ans d’âge, s’il amuse beaucoup tes potes aux pires heures de la fournaise estivale, te garantit protection à la nuit tombée, et accès permanent à pléthore de poches utiles où tu stockes papiers, téléphone, indispensable calepin et gobelets aux formats pinte et demi. La base. Mais, au royaume du patch, elle reste désespérement nue.

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Te vient l’idée d’un jeu à quitte ou double : personnaliser ta fidèle tenue de concert te ferait ressembler soit à un vrai hardos, soit au pendant métalleux des Footix aux maillots Zidane flambant neufs, si nombreux après juillet 98, et si méprisés par les ultras vétérans. À mesure que tu fouilles fiévreusement un stand bien achalandé te revient comme un mantra la seule question qui vaille : « Quel âge as-tu, putain ? » Jusqu’à ce que tu tombes sur un classieux carré de tissu figurant la couv’ de British Steel, de Judas Priest. Le même que ta cassette. Et pis ils ont bien fait la lame de rasoir en argenté, dis-donc. « Dix-sept ans et demi, ma gueule. » Vingt minutes plus tard, tu sors de la tente du merchandising nanti d’une solide collection d’images Panini du métal – tu as bien sûr une poche pour ça – et plein d’une franche jubilation relevée d’un bon trait de honte pure. La meilleure qui soit. Bah, socialement, ça passe : dans le même temps, un de tes potes a investi dans un bracelet à clous.

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Lorsque tu passes enfin la cathédrale, tu es accueilli sur le champ de bataille de la folie phonique par une fière escouade de guerriers spartiates. À quelques pas, une autre équipe a fait le choix plus sobre d’arborer des Tshirts « 2P peinture ». Sur le Mainstage 2 se produit Whitechapel, qu’on imagine baptisé en hommage à Jack l’éventreur plutôt qu’à la gentrification galopante du quartier éponyme. Leur son t’a chopé dès les Spartiates. Et pour démarrer ta journée, c’est assez pentu. Il ne sera pas question pour toi de consacrer un temps excessif à la dissection de leur deathcore fâché. Tu attrapes une première bière, puis tentes de piger pourquoi tant de monde s’est massé à Altar. Les Français de Trepalium y revisitent les avanies du monde du travail contemporain à grand renfort de death métal groovy. Certains musiciens portent chemises et cravates ; le chanteur, lui, serait presque une version rajeunie du Walter Sobchak du Big Lebowski. Les lunettes, sans doute. La copie rendue est propre, et l’esprit irréprochable : le jeune John Goodman rend hommage aux zicos qui n’ont pas encore le privilège d’assourdir leur prochain depuis une scène du Hellfest. Délicat.

Vient l’heure d’un choix épineux, celui de ton déjeuner par plus de 30° à l’ombre. Audacieux, le consensus se porte sur une assiette indienne végétarienne riche en épices. C’est très bon, roboratif, mais aussi un vrai pari sur un avenir très proche. Bouche en feu et tripes en effervescence, tu visites alors l’une des nouveautés de l’année : la fontaine ombragée plantée au milieu du food court. Une sorte de gobelin achève de s’y baigner, sous l’oeil placide d’une nuée de masticateurs. Rassérénés par la fraîcheur bienvenue, vous décidez que le dessert sera une nouvelle pinte, à consommer en haut de la Warzone. L’occasion de découvrir le trio batave Batmobile, et son style qualifié de psychobilly. En l’espèce, un punk-rockabilly vitaminé nappé d’une épaisse sauce BBQ. Des vieux aux allures de joyeux rednecks qui ne lâcheront pas un pouce de la sierra brûlante dont ils ont pris possession. Brett Easton Ellis martyrise ses fûts, Dennis Hopper fait danser une contrebasse zèbrée, tandis que Billy Bob Thornton gratte en entonnant un convaincant Rock n’roll and alcohol. Toi, tu t’aperçois que la multiplication des sosies que tu détailles sur scène est peut-être le symptôme d’un coup de chaud. La moitié de ton groupe plaide d’ailleurs déjà pour une pause prolongée. Le tourisme te guette. Et la vieillesse est un naufrage.

À l’ombre accueillante du Kingdom of Muscadet, tu observes tes potes basculer rapidement en mode « charnier ». Toi, guère plus vaillant, tu photographies tout ce qui passe à proximité. Tantôt un bel encrage du logo du Hellfest et de la cathédrale sur un mollet, tantôt de jolies tenues post apocalyptiques. Vautré par terre, tu hèles un « désoiffeur », qui remplit obligeamment ton gobelet. Un jeune barbu au regard doux vient se poser à côté de toi. Tranquilement, il se roule une clope, avant que sa nana le rejoigne. Jolie comme tout, elle est plutôt du style pois sauteur. Ségolène et Kévin sont là pour la journée, et pas mal contents de l’être, même s’ils ne connaissent pas tous les groupes de vieux prévus plus tard sur les Mainstages. Ceux que tu iras voir, quoi. Tu leur racontes un peu ta vie. Dire que tu as choisi la « disponibilité professionnelle » pour écrire dans tous les sens suscite plus d’enthousiasme chez eux qu’auprès de l’ordinaire de tes contemporains sains d’esprit. « Tu vas pouvoir créer, crois en tes rêves, mec » affirme-t-elle, péremptoire, avant de repartir. La jeunesse, elle, est un mirage.

Tout à l’intense méditation de ce remarquable florilège de lieux communs partagés, tu sens poindre des tréfonds de tes bas morceaux les premiers effets du curry caniculaire. De quoi te redresser étonemment vite sur tes cannes et trottiner jusqu’aux goguenots. Tu vérifies alors, à la longueur de la file d’attente côté dames, la forme d’inéquité qui subsiste dans le design sanitaire du lieu – on annonce d’ailleurs 37% de nanas parmi les festivaliers, donc une franche tendance à la hausse. Toi, tu te félicites de ton accès rapide à une mignonne cabine de chantier, dont tu apprécies la qualité de la sonorisation, mais aussi la propreté inespérée en plein après-midi. Ainsi soulagé, tu tombes sur le grand échalas en sarrouel qui escortait la veille une fille magnifique vêtue d’un simple short et d’une casquette. Ce sera ton moment Sherlock Holmes du Hellfest : tu le prends en filature, dans le fol espoir de retomber en contemplation muette. Touriste, peut-être ; esthète, toujours.

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Il rejoint ses camarades du jour après cinquante mètres à peine, et l’une d’entre elles arbore bien l’exacte même tenue. Las, elle la porte beaucoup, beaucoup moins bien, sans même faire mention de la coquetterie douteuse consistant à se décorer les tétons de pentagrammes tracés au marqueur. Bien joué, Sherlock. Note bien que tu n’as pas tout perdu : en revenant vers tes potes, tu croises de convaincants cosplayers fans de Rob Halford et Freddie Mercury, mais aussi l’elfe peroxydé qui cassera définitivement ton concours du meilleur Tshirt : une collection de photos d’Emma Watson adolescente, sur fond violet. Rien à ajouter. Bravo, monsieur.

La formation allemande Eisbrecher se produit au même moment sur le Mainstage 1. Sa démonstration musicale confirme ton goût modéré pour le métal industriel. Le décalage est amusant avec l’exquise courtoisie dont fait montre le chanteur dès qu’il s’adresse à la foule en Français, et qui rappelle les belles manières de bien des Allemands francophiles. Jusqu’à ce qu’il dédie, chevaleresque, la prochaine chanson aux « bitches » dont il s’enquiert de la présence dans l’assemblée. On n’est pas chez Nadine de Rotschild non plus, quoi. Les Canadiens d’Archspire investissent Altar à 16 heures, et on t’en a fait une putain de retape. Ces experts patentés du death métal technique font durer la balance sacrément longtemps, à moins que le concert soit déjà commencé. Résonne ensuite un bruit de soufflerie plutôt incommodant.  Puis, la blague réglementaire sur Manowar. Puis, plus grand-chose. La batterie est une authentique M-60, tandis que le son des guitares, dans les aigus, produit sur toi les effets d’une fraise de dentiste. Tes voisins, Spiderman et une fraise des bois gigantesque, semblent apprécier, mais ce n’est pas ton cas. Tel le touriste, tu t’éclipses, conscient d’avoir peut-être loupé un truc.

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Revenu au Mainstage 2, tu découvres d’autres sémillants Germains, ceux de Böhse Onkelz. Énergique, leur punk tourne avec la puissante efficacité d’un V8 Mercedes à injection, à base de chansons bien structurées autour de refrains addictifs, ja, ja. Non germanophone, tu crois reconnaître un cohérent « Heil Francis Kuntz ! » dans l’un d’entre eux. Böhse Onkelz restera à nul doute l’une des heureuses surprises de ton Hellfest. Une lance à incendie rafraîchit la fosse, alors que tu restes fidèle à ta propre approche de l’hydratation et commandes ainsi une nouvelle bière. Ce qui t’offre l’occasion d’une aimable discussion avec Benny, bénévole venu d’Angoulême à qui tu donnerais 25 piges. Il bosse dans une salle de concert, « plus hardcore » qu’ici, et déplore qu’il « ne se passe pas grand-chose » sur ce festival. Comme tous ses homologues, il travaille et prend des pauses par cycles de trois heures. Là, tu tiens une sorte d’idéal du non-touriste. Il s’agit donc pour toi d’observer et apprendre.

Que cherche-t-il, lui ? « Quand il y a un truc qui vrille, que ça sort du set calibré. Les groupes du Hellfest restent sages parce qu’ils ont du bol d’être là. » De quoi te faire reconsidérer ce que tu as vu chez Possessed. Et qu’a-t-il kiffé au Hellfest, alors ? « Turnstile, l’an dernier. Ça a des airs de Beastie Boys. Ils ont retourné la Warzone. » Ah, oui, tout de même. Tu ne connais pas, forcément. Et cette année ? « Powertrip, j’ai bien aimé. The living end, aussi. » Loupés, et loupés. Que voir demain ? « Nasty, c’est ce qu’il y a de mieux. » Intéressant. Le programme précise à leur endroit qu’ « il y a des fois où on a envie de mettre la réflexion en mode pause. » Tu salues Benny, non sans l’avoir remercié pour la vingtaine d’années supplémentaires que tu viens de ramasser tranquilou. Pour trouver plus touriste que toi, il faudra désormais evisager les porteurs de sacs bananes.

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En même temps, vu le programme de la soirée, il ne te sera pas complètement inutile d’avoir été renvoyé à ta condition d’archéologue du métal. En commençant par Deadland Ritual, groupe de all-stars initié par le bassiste des retraités de Black Sabbath Geezer Butler. Le chanteur Franky Perez a bien compulsé son petit Ozzy illustré. La frappe mamouthéenne du Matt Sorum de The Cult et Guns n’Roses s’entend presque trop bien. Sorte de Gilbert Montagné chevelu, Steve Stevens apporte une subtilité bienvenue à la guitare. Deadland ritual s’avère irréprochable en cover band de Black Sabbath, mais devient plus intéressant encore lorsqu’il reprend Rebell Yell de Billy Idol, qui met un fameux feu au cul, voire joue sa compo spécifique Down in flames, aux accents presque proches de Tool. Dieu sait combien ce name dropping mental sonne comme un bain de jouvence à tes oreilles de plus en plus rouges, car dépourvues du nécessaire écran total. Les déclarations d’Eagles of Death Metal (qui feront apparemment amende honorable) sur la tuerie du Bataclan restant coincées bien haut dans ton oesophage, leur créneau se prête parfaitement à un dîner anticipé.

L’ancien disquaire londonien devenu ex-chanteur de Deep Purple David Coverdale est une légende du hard rock, ce qui lui vaut ta déférence indéfectible, peu importe s’il ressemble aujourd’hui au croisement de Christopher Walken et Régine, par ailleurs client de la maquilleuse de l’actuel président des États-Unis. L’enjeu du set de Whitesnake, sur le Mainstage 1, consiste à enfin le voir tenir une scène, fermement campé sur ses deux genoux en plastique. Tu trouves quelque chose de sublime au surrané assumé de son sweat shirt Make some fucking noise, comme au « Are you ready to rock ? » qu’il balance à son entrée sur scène. Mais musicalement, dès l’attaque sur Bad boys, les gars de Middlesbrough ne sont pas là pour la cueillette des framboises. Clé de voûte d’une prestation solide, la voix est certes bricolée à coups d’effets. Certains solos de guitare à base de tapping semblent surtout lui offrir des pauses, pour ne rien dire de celui de batterie – on avait pourtant dit qu’on arrêtait, avec ceux-là. Et oui, vu de 2019, Shut up and kiss me offre une manière de moment #MeToo. Mais la magie Coverdale opère en dépit de tout, comme celle de Rob Halford l’an passé. Touriste, sur ce coup-là ? Non : aidant. Vivent les frontmen à l’ancienne qui causent de cul et de rock n’roll, et soutien amical à la gériatrie anglo-saxonne.

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L’antique chevelu tire sa révérence, et tu ne bouges pas de l’axe de la scène en prévision de la suite. C’est donc légèrement décalé que tu suis le set de Within Temptation. Tu ignores tout de ce groupe de métal symphonique, dont ce qu’il t’inspire en premier lieu est que ce Hellfest est complètement blindé de groupes hollandais. De loin, la chanteuse t’évoque l’héroine de la dernière trilogie de Star Wars. Elle dirige une sorte de Garbage en version métal – comparaison à laquelle il importe d’ajouter que tu aimes bien Garbage. Des claviers et une abondante pyrotechnie soutiennent un ensemble assez heavy. Soit le tout manque un peu d’aspérités, soit tu commences à fatiguer, le cul sur le pavage qui borde la scène. C’est en confiance que tu t’es avancé à ce point : ce samedi soir, les chances que tu finisses happé par un mosh pit infernal sont modérées à faibles. Tu applaudis l’effort de Within Temptation, tout en t’avouant concentré sur la suite des opérations.

La suite est un dilemme, une sorte de point de passage obligé pour un mec qui traîne un dossier comme le tien, mais aussi la réminiscence d’une bizarrerie qui remonte au début des nineties : bien que friand de hard rock, tu peinais alors à t’emballer pour Def Leppard. Oui, deux galettes éternelles, Pyromania et Hysteria. Oui, un mythe bien au niveau, à base de batteur manchot et de guitariste mort – excusez du peu. Mais l’incapacité pathologique de ta mémoire à imprimer leurs tubes témoignait déjà d’une manière d’étanchéité aux charmes du glam métal chevelu des londoniens. Quelques décennies plus tard, il te faut en avoir le coeur net. Le verdict tombe plus vite qu’attendu : le concert est aussi excellent que toi, tu manques d’enthousiasme, c’est à dire « franchement ». À l’évidence, rien de daté ne te rebute tout à fait, et c’est heureux. La setlist est engageante, si l’on excepte un creux de trois slows d’affilée, sans objet pour les nombreux festivaliers qui ne sont pas venus pour choper. Et, même en cherchant bien, tu ne trouves guère de défauts dans le fonctionnement du collectif vétéran. Voire, l’obstination de ses plus anciens membres à présenter Vivian Campbell comme un nouveau, vu qu’il n’est des leurs que depuis 1992, te les rend sympathiques. Alors quoi ? La vérité t’oblige simplement à concéder que tu ne seras jamais fan de Def Leppard. Et d’ailleurs, peut-être t’en remettras-tu.

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Sur le Mainstage 2, les successeurs sont leurs aînés de près d’une décennie. Dit comme ça, le constat sonne comme une boutade, voire un appel préventif au SAMU. Cependant, aussi sûrement que Def Leppard suscitera ta circonspection éternelle, ZZ Top bénéficiera à jamais de ton a priori positif. C’est injuste, mais c’est comme ça, comme dirait un supporter honnête de l’équipe nationale américaine de foot féminin à quiconque se plaindrait de l’arbitrage. Certains affirment que Gibbons enchaîne les pains en live, d’autres jurent qu’ils ne les entendent pas. Quoi qu’il en soit : question tourisme, sur ce coup-là, tu agis en retraité SNCF de Montbéliard ravi de visiter Montmartre en promène-couillons à deux étages. En l’occurrence, le trio joue devant 30 à 40000 pékins comme ils le feraient dans un obscur club de blues du delta. Rien à péter.

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Tout leur set est une patiente montée en puissance. D’abord franchement poussif, puis assez neutre, y compris lors de ton titre fétiche Gimme all your lovin’ qui méritait mieux. Les néo-septuagénaires à carburation lente  Gibbons et Hill poursuivent leur pas de deux minimaliste, l’air de te dire « T’inquiète, ça vient », alors que Frank Beard n’a toujours pas ouvert les yeux du gig. Billy joue de la slide sur un morceau que tu ne reconnais pas, et un pote te fait remarquer que la tête de sa Les Paul de circonstance est signée « Gibbons », et pas « Gibson ». Imperturbables, les ZZ Top font pulser le Hellfest à leur propre rythme. Qui s’emballe sur Sharp dressed man. Puis ils attrapent les Gretsch rectangulaires et couvertes de fourrure pour Legs. Puis Beard ouvre les yeux pour fumer sa clope sur La Grange.  Puis le guitar tech de Gibbons vient allumer son cigare sur Tush. Et c’est fini. Sans doute un moins bon set que celui de Def Leppard en valeur absolue. Mais toi, tu l’as bien plus kiffé.

Les données du problème suivant diffèrent encore, en dépit de l’âge sensiblement égal des protagonistes. KISS est un groupe dont tu connais le grand-guignol outrancier, le succès colossal et la longévité outre-Atlantique, ou encore le tube planétaire I was made for lovin’ you. À part ça : rien, ou si peu. Et pourtant, tu es resté. Malgré le risque non négligeable de consternation absolue, jamais tu n’aurais cédé ta place à la limite de la fosse. Tu pressens du divertissement à l’état pur, une intuition corroborée par l’entrée en scène des lascars : les bougres descendent du ciel dans une gerbe d’étincelles, presque le moment le plus sobre du show à venir. Un produit totalement conforme aux attentes, au cours duquel, pour abattre des soucoupes volantes, une guitare crachera des éclairs, et le bassiste Gene Simmons du feu, puis du faux sang, un solo de batterie (…) montée sur vérins hydrauliques durera un temps délirant, Des logos KISS monumentaux apparaîtront environ cinquante fois, le chanteur Paul Stanley obtiendra un petit wall of death en vous parlant comme le ferait Chantal Goya, puis il empruntera une tyrolienne pour atteindre une plateforme au milieu de la foule. N’en jetez plus.

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Tu déclares forfait un peu avant la fin, tout en t’interrogeant sur la raison profonde pour laquelle ces fossiles patentés ont pu repoduire à l’identique leur recette issue tout droit de l’année 1977 sans lasser leur audience. Puis tu te rappelles à quel point tu es fan d’ACDC. Accessoirement, tu réfléchis à ce que tu as entendu. Le glam métal de KISS n’est pas la bête illustration sonore d’un spectacle abracadabrantesque : c’est un son d’une parfaite netteté, des riffs engageants en diable, deux voix aussi claires que diamétralement opposées – peut-être un poil trafiquées -, et un épais morceau de culture populaire américaine qu’il est fascinant de découvrir livré brut de fonderie. Une fois quitté le Hellfest, iras-tu chercher sur Youtube de quoi parfaire ta connaissance du groupe, comme tu le feras pour Sabaton, Descendents ou Böhse Onkelz ? Non. Tu n’iras pas. Resteras-tu séduit par la qualité et la cohérence de ce que tu en auras découvert en live ? Certainement. Sans doute l’objectif de base est-il atteint, après quoi il convient de saluer le savoir-faire incontestable de ces bons vieux filous, toujours au taquet pour leur tournée d’adieux.

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Tu décides de jouer les prolongations en te dirigeant vers Temple. Là encore, il ne s’agit pas exactement de découvrir de prometteuses jeunes pousses, mais de rendre hommage à un autre grand ancien. Dans le conflit impitoyable entre New Wave et Hard Rock qui rythma ta vie de lycéen, il fut l’un des rares centristes à trouver grâce à tes yeux d’adolescent : tu parles bien sûr d’Andrew Eldritch, l’âme des Sisters of Mercy, étalon-or du pessimisme gothique rythmé par Bontempi, et homme-sandwich de fait pour les lames de rasoir Gilette. Pendant l’intégralité du gig, le chanteur aux inamovibles lunettes noires alterne escamotages dans les fumigènes et jeu dans les spots avec un crâne désormais lisse. Sa voix sépulcrale, moins enveloppante que jadis, peine à rendre les méloppées lugubres des Sisters aussi oppressantes que tu les espérais.

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Et puis il y a les trois autres bonshommes, ceux que tu voudrais ne pas remarquer et qui dérangent, chacun à son tour. Celui aux platines adopte ponctuellement la gestuelle démonstrative d’un David Guetta, tandis que les deux gratteux se croient trop souvent chez Van Halen. Ils rendent First and last and always ou When you don’t see me plus « heavy » qu’en studio, ce qui respecte l’esprit du festival, mais dénature un peu le matériau de base. Bref, ce que tu dégustes promet les goûts de l’enfance, mais souffre d’une décongélation approximative. Dommage. Mais tu ne jurerais pas qu’Eldritch ne l’a pas fait exprès : comme le rappelle son Tshirt à paillettes frappé d’un smiley, le bonhomme concentre en lui assez d’ironie pure pour détruire une ville moyenne. Reste des interprétations dignes des pêchues Vision thing ou Temple of love. Moins déçu ou agacé que certains de potes, tu t’en contenteras. Comme tu te satisfais de quitter cette fois le Hellfest à l’heure de la fermeture : tu as clairement couché les touristes.

À suivre…

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