White, Bret Easton Ellis

 

Quiconque se remémore la scène du rat d’American Psycho peut concevoir que son auteur Bret Easton Ellis entretienne un rapport délicat avec le politiquement correct. Avec un roman publié tous les 7 à 8 ans depuis Moins que zéro, l’homme est tout sauf un graphomane. Qu’il ait expressément repris la plume pour fustiger l’état actuel du débat public outre-Atlantique, usant cette fois de la « non-fiction », dit son immense exaspération du moment. L’auteur s’affirme libéral au sens américain du terme, sans pour autant avoir voté à la dernière élection présidentielle, mais c’est à l’encontre des progressistes revendiqués que se concentre l’essentiel de ses griefs. Presque trois décennies après la charge atrabilaire de Philippe Muray contre la bien-pensance triomphante des années Mitterrand, le White de Bret Easton Ellis sonne comme une transposition de L’empire du bien à l’Amérique côtière au temps de Twitter, de l’administration Trump, et de l’adaptation d’American Psycho en comédie musicale (!).

Des millenials sans carapace

La démarche de l’essayiste Ellis rappelle celle du romancier : sans prétendre à un raffinement extrême, tant du point de vue du style que de la construction – ici, l’argumentation -, il vise une efficacité maximale en empilant des images fortes, des épisodes issus de sa propre expérience d’artiste, et des traits d’humour d’un venin salutaire. On peut dès lors déplorer que la traduction molassonne et approximative de l’ensemble, manifestement gérée à la va-vite, entame sans doute la puissance d’arrêt de White. Mention à la pesanteur littérale des « guerriers et guerrières de la justice sociale » ou aux casquettes Make America Great Again devenues « chapeaux »… Les bilingues peuvent donc oublier la version française.

D’emblée, le paradoxe fondateur de la révolte de l’auteur est exposé de façon limpide. Lui le grognard de la génération X a grandi « sans accès direct à des videos de fisting depuis un téléphone », mais il n’a pas non plus connu les parents hélicoptères d’aujourd’hui. Dès lors, il eut très tôt le loisir de rechercher en toute autonomie les clés d’un monde adulte et non aseptisé, à une époque où l’on ne pouvait pas tuer des centaines de personnes à l’écran sans montrer la moindre goutte de sang – poke Disney et Marvel. Loin de la surprotection ou de la récompense systématique consubstantiels à une éductation moderne, la fascination morbide du jeune Bret pour les films d’horreur grandguignolesques et nihilistes des 70s lui apprit la dureté fondamentale et l’absence de justice immanente de la société dont il aurait à faire partie. La carapace ainsi forgée manquerait cruellement à bien des millenials.

Le triomphe des « elfes magiques »

Lui qui a longtemps fréquenté le microcosme du 7eme art déplore également la propension des réseaux sociaux à transformer tout individu en acteur, soucieux de plaire en permanence, et gommant ainsi la moindre de ses aspérités. Pour Ellis, si les acteurs sont par essence des menteurs, c’est en les observant que l’on mesure les ravages de l’ère de la soi-disant transparence absolue. Ainsi, ce comédien des 80s réputé ingérable, auteur avec Ellis d’une blague mythique qui ridiculisa le magazine Vanity Fair, s’avère aujourd’hui incapable de qualifier quoi que ce soit d’autres épithètes qu’incroyable ou formidable dès qu’on lui tend un micro. L’auteur avait certes senti venir le coup en observant la manière dont l’adaptation cinématographique de Moins que zéro était devenue tiédasse au fil de ses réécritures.

Pour Ellis, le cinéma contemporain n’est pas coupable que de tiédeur : il est désormais obnubilé par la valeur cardinale de la victimisation. Ainsi, l’oscarisé Moonlight aurait avant tout bénéficié de la mobilisation politique du tout-Hollywood après l’élection de Donald Trump. Le film de Barry Jenkins a certes l’audace de faire son héros d’un Noir gay, mais il en livre l’image la moins dérangeante ou sexualisée possible : l’important est qu’il soit persécuté et battu à l’écran. Lui-même homosexuel, l’écrivain déplore la disparition de véritables voix gays et subversives, tel Morrissey, au profit des parfaits hérauts bodybuildés de la bonne parole progressiste, corporate et asexuée qu’il surnomme les « elfes magiques ». Ellis fut d’ailleurs boycotté par la Gay & Lesbian Alliance Against Defamation au nom d’une poignée de vieux tweets… Au sein d’une même tribu, la culture de l’évaluation systématique en vigueur sur internet aboutit à un consensus mou, tout de « likes » agrégés, et à une chasse impitoyable au moindre soupçon de négativité.

Pardonnez-leur leurs offenses…

Les passages les plus intéressants de White sont ceux où l’auteur aborde de front la notion si actuelle d’offense, qui pousse notamment certains étudiants de Berkeley – ou désormais de Sciences Po Paris… – à refuser tout intervenant jugé trop conservateur. Ellis s’estime fondé à émettre un jugement esthétique sur l’art, mais incapable d’identifier ce qui pourrait le rendre offensant. Il veut continuer à considérer toute oeuvre sans a priori idéologique, quitte à être dérangé par elle : l’art qui dérange ouvre de fait à l’acceptation de l’existence d’un autre point de vue, donc de l’autre. Cette posture semble hélas se raréfier, à l’heure où triomphe l’instantané, le facile, voire le sur-mesure, et où tout ce qui requiert un effort de compréhension s’écarte d’un revers de main. Les circuits fermés de validation narcissique des entre-soi qui se développent en ligne éteignent progressivement toute capacité d’empathie à l’égard d’autrui.

Le besoin pathologique de se savoir dans le camp du bien et de refuser le reste du monde, tel que Bret Easton Ellis l’identifie chez son compagnon millenial, lui semble profondément lié à l’insécurité économique. Les fils des baby boomers avaient le luxe de pouvoir à la fois se moquer de tout ET demeurer solvables, tandis que les millenials, à défaut de garanties financières, préservent à tout prix leur capital en ligne, donc leur « amabilité » au sein de leur tribu. Il leur échapperait ainsi, trop facilement, que l’on peut rester solidaire tout en adoptant une attitude caustique : c’est sans doute ce que ne comprirent pas les 200 auteurs signataires d’un appel à refuser l’attribution du PEN award à Charlie Hebdo. Motif de la pétition, les soi-disant « offenses » faites aux Musulmans devinrent un nouveau véhicule de la toute-puissante victimisation, qui empêche désormais les personnes concernées de « comprendre, décomposer et apaiser toute blessure » qu’elles ont subies.

Pour un usage performatif des réseaux sociaux

Brett Easton Ellis, bien que gay et libéral, subit quantité de procès en sorcellerie du fait de son usage très personnel des réseaux sociaux. Ce fut le cas lorsqu’il révéla son étonnement amusé d’entendre des habitants de West Hollywood disposés à voter Trump – l’intéressé lui-même retweeta -, ou quand il mit un bémol à la canonisation télévisée de feu John Foster Wallace, dont il reconnaissait pourtant le génie, voire au moment de s’interroger sur l’importance du sexe et du physique avenant de Kathryn Bigelow dans sa consécration aux Oscars pour Démineurs. Il revendique une approche « performative » et sans esprit de sérieux de Twitter, média voué à saisir la vérité d’un instant… Ce qui aurait dû sembler évident à quiconque lut sa campagne en ligne pour devenir le scénariste de 50 shades of Grey, ou son commentaire d’Amour, de Michael Haneke, « La maison du lac réalisé par Hitler ».

Pour lui, le 11 septembre marqua la fin de l’Empire, une hégémonie d’étalons-or culturels imposés par les mass médias, la télévision, les films et la pop music parmi lesquels « les Eagles, veuve-Cliquot, Reagan, le Parrain et Robert Redford ». Le post-Empire, lui, imposerait désormais une culture « n’appartenant plus aux Titans, mais à ceux qui peuvent retenir son attention avec immédiateté et force ». N’avoir rien à foutre de quoi que ce soit est désormais la marque de ceux qui comptent, et le talent importe moins que « la vraisemblance, la transparence, et l’aspect tangible de votre peau. » Si Eminem procède comme Dylan en abordant crûment sa propre vie dans ses textes, il ne fait plus aucun effort d’abstraction ou de symbolisation. Charlie Sheen, jamais vraiment brillant devant une caméra, suscita plus d’attention en révélant d’un coup ses orgies incessantes à base de cocaïne et stars du porno, que dans sa poussive interprétation d’un alter-ego fadasse dans le populaire Mon oncle Charlie.

Quand la gauche devient identitaire

L’incompréhension de cette nouvelle donne par l’establishment progressiste est à l’origine directe du triomphe d’un Donald Trump. Les belles âmes moquées par Ellis le renvoient désormais à une condition qui ne l’avait jusqu’à maintenant jamais défini à ses propres yeux : celui d’homme blanc privilégié, responsable de fait de toute forme d’injustice contemporaine. Cette vision identitaire du monde est à la fois dangereuse et très peu libérale sur le fond ; elle conduit à vouloir priver un James Gunn de la réalisation des prochains Gardiens de la galaxie pour d’antiques tweets sans guère de signification, et à bugguer purement et simplement en prenant au pied de la lettre les élucubrations pro-Trump d’un Kanye West. L’auteur s’enorgueillit de fréquenter autant de sympathisants républicains que démocrates, mais se désole de voir à quel point dire pour qui l’on vote détermine désormais qui continuera à vous inviter à dîner… Supériorité morale et intolérance fondamentale ne sont hélas pas l’apanage d’une certaine gauche américaine, et l’on redoute au fil des pages l’amplification du phénomène par chez nous.

Si White n’apportera rien de très neuf aux bons connaisseurs du débat public américain, il incitera néanmoins les plus virulents des critiques de Donald Trump à une certaine mesure. Sa valeur vient notamment de la voix qui le porte, celle d’un intellectuel Américain des côtes, peu passionné par la politique, mais d’une sensibilité proche de celle de l’intelligensia démocrate qu’il ne reconnaît plus dans ses errements d’aujourd’hui. Son appel à la guerre contre l’esprit de sérieux et l’éclatement des bulles cognitives qui cloisonnent la société est certainement salutaire. Mais l’autre intérêt majeur de White est qu’il donne de nouveau à lire le rare et incomparable Bret Easton Ellis, fût-ce par le filtre d’une traduction bancale. Lunar Park était une autofiction hallucinée sur le boulversement de la quarantaine, tandis que White, derrière l’essai très engagé – ou plutôt furiseusement dégagé – dresse le portrait d’un quinqua qui voudrait désormais ralentir le monde.

Ouvrir White pour la polémique, et le finir pour Bret Easton Ellis

Les réminiscences de sa vie de star précoce du New York branché des années 80 passionneront ses fans, qu’il s’agisse des fiestas avec Jay McInerney, du couple non-outé qu’il formait avec un avocat d’affaires, de la manière dont il lui semblait découvrir ses activités de la veille en lisant les journaux, ou du harcèlement terrifiant d’une fan érotomane et suicidaire. On est touché par la façon dont ses angoisses de milieu de vie trouvent une terrible résonnance dans le 11 septembre 2001, vécu depuis la 13eme rue. Sa redécouverte d’une Grosse Pomme ripolinée par les années Bloomberg, après sa fuite vers Los Angeles, amuse tout en laissant un semblant d’amertume. Et comment ne pas goûter sa sincérité lorsqu’il avoue n’avoir jamais pu finir la cultissime Infinie comédie, mais qu’il aurait aimé pouvoir écrire Les corrections (ce dernier point est bien compréhensible) ? Ou son autodérision flamboyante, quand il confesse avoir utilisé Twitter « une fois, par erreur, ivre, pour commander de la drogue. Je pensais que j’étais en train d’écrire un texto » ?

En publiant aussi rarement, Bret Easton Ellis se situe aux antipodes des auteurs alternant écriture et promotion avec une fiabilité de machine-outil. On mesure combien savoir se faire oublier puis redécouvrir est une force : elle permet de savourer White comme l’oeuvre importante qu’il n’est pas. Vivement 2026 ou 2027, donc.

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