Journal intégral (1953-1986), Matthieu Galey

 

Ne pas s’être essayé au roman aura travaillé Matthieu Galey toute sa vie de critique littéraire. Ce qui ne l’a pas empêché, contrairement à nombre de romanciers prolifiques, de signer un chef d’oeuvre, un vrai : son Journal intégral (1953-1986) publié dans la collection Bouquins.

On pardonne volontiers à l’auteur son manque à peu près total de curiosité en dehors de ce qui touche strictement à son nombril, ou son étrange déférence de jeune homme vis-à-vis de vieux auteurs collabos d’envergue incertaine. Dès l’âge de 19 ans, son style et sa culture éblouissent. Introduit très tôt dans le milieu littéraire parisien, du temps de la forte intrication  de celui-ci avec le pouvoir politique, il développe un talent unique de portraitiste précis et cinglant, sans jamais hésiter à s’appliquer à lui-même son sens de la dérision. On se régale de ses descriptions venimeuses des manoeuvres en vigueur dans les coulisses des prix littéraires, d’autant plus délicieuses que, l’essentiel de ses protagonistes ayant eu le bon goût de mourir depuis sa première édition, l’actuelle version du Journal n’est plus censurée.

Galey s’avere tout aussi disert sur sa vie de patachon, ses innombrables conquêtes masculines, son goût pour les voyages, puis sa décrépitude prématurée, lorsque le SIDA décime les homosexuels et qu’il se sent mourir, à jamais décalé, de la maladie de Charcot, tout en noircissant désormais ses carnets de la main gauche. Le plus bel hommage qu’on puisse lui rendre est de le citer.

Sur Georges Pompidou :

« À Sciences-Po, j’ai pour maître de conférences l’examinateur goguenard qui m’a fait passer le concours d’entrée. C’est un normalien tombé dans la finance, qui porte un nom digne de Labiche : M.Pompidou. Très dilettante, il n’a pas l’air de nous prendre au sérieux, une cigarette au coin du sourire. Mais c’est un pragmatique, avec de bonnes recettes : « Ne vous noyez pas dans vos notes, dit-il d’une voix graillonnante, le plan d’un exposé doit tenir sur une carte de visite. N’oubliez jamais que vous êtes ici pour apprendre à parler clairement de ce que vous ne connaissez pas. »

Sur Jean d’Ormesson :

« Jean d’Ormesson, trente ans et des poussières, pas grand non plus, le nez fort, la figure longue, la voix sèche, un peu pointue, mais des yeux bleu ciel d’une caressante beauté. De la classe, et même un rien de morgue sous la gentillesse, qui veut séduire à tout prix, pour le plaisir d’être aimé. De l’intelligence et une culture inépuisables, qu’il n’exploite pas encore tout à fait bien (…) Son petit rire bref, hennissant, est une défense, comme s’il tenait toujours à se moquer de lui-même. Mais il a de l’ambition, beaucoup d’ambition, sur un fond de sincérité presque ingénue. Singulier mélange, avec le charme en plus. »

Sur Jean-Edern Hallier :

« (…) un hideux personnage à tête de chien, hâbleur et vindicatif, qui porte le nom bizarre de Jean-Edern Hallier. On lève le camp ; le charme est rompu. »

Sur son positionnement politique à 24 ans :

« Mollement rien, tendance anti. »

Sur Aragon :

« Aurais dû noter, depuis plus d’une semaine, le récit de mon dîner au restaurant l’Oenothèque, rue de Lille, avec les Aragon et les Nourissier, aux frais d’Edmonde Charles-Roux, miracle d’éducation mais mécanique si parfaite qu’on ne songerait point à lui chercher une âme. Aragon, grand bourgeois, correct dans son costume bleu sombre, un superbe vieillard avec des cheveux de neige, un visage régulier à peine abîmé, et une bouche belle, mais un peu veule, et un regard malicieux qui pourrait être traître. Elsa, tassée, rhumatisante. Ce ne sont plus, en elle, les yeux qui frappent mais les dents, la mâchoire supérieure pointue qui découvre un sourire en étrave, un peu carnassier, et qui garde quelque chose de juvénile dans son imperfection. »

Sur un premier bilan de sa vie :

« Trente-deux ans bientôt. Une petite notoriété factice. Une jeunesse d’aventures assez bien remplie (pas de regrets de ce côté-là). Deux amours. Un petit livre qui ne vaut guère. Même pas d’économies. Une intelligence analytique, déjà fatiguée. Pas de foi ni convictions profondes. Pas de parti politique. Peu de convictions littéraires. Une vraie paresse, mais beaucoup de besognes. La peur d’oser, l’indécision. Manque d’enthousiasme dans mon métier de critique. Pas d’ordre. Peut-être même pas d’ambition. Point de règles. Hantise d’un avenir misérable. Aucune assurance (à tous les sens du mot). Une mauvaise santé : capable de donner des coups de collier, mais pas de volonté. Pusillanime et sec. »

Sur le critique et éditeur Jean Paulhan :

« Paulhan. Poisson frit déguisé en huissier triste. »

Sur les années 60 :

« Superbe optimisme crétin de mes contemporains. Ou pis, pessimisme nonchalant ; laisser faire, avec un sourire désarmé, jusqu’à la catastrophe.
Et moi, du reste, qu’est-ce que je fais ? »

Sur Patrick Modiano :

« Conversation avec Modiano :
« Comment allez-vous ?
– Je, oui, je…
– Vous travaillez ?
– Oui, je, je…
– Ce livre, ça marche ?
– Je, je, oui… »
Au bout d’un quart d’heure, il prononce des verbes. Au bout d’une demi-heure, des compléments. Ainsi, sans doute, devient-on écrivain. » »

Sur François-Marie Banier :

« Banier au restaurant. Déchaîné. Presque épileptique. Il renverse la table, manque de blesser Jacques Grange avec un couteau à poisson et dit des insanités absurdes aux domestiques. Une fois de plus, je constate leur amusement, à peine scandalisé. Les gens s’ennuient tant qu’ils acceptent tout, si on les divertit. Cela fait de quoi raconter. B. prétend que l’autre jour, chez Madeleine Castaing il a pissé subrepticement dans la théière et servi de l’urine chaude à toute la compagnie. Incroyable, évidemment. Mais il a l’air d’y croire comme un gosse qui s’entête. Pour un peu il se fâcherait. »

Sur les misères de la vie de critique et jouisseur :

« Sombre période. Il doit y avoir un amas de planètes néfastes. Je renvoie balader Mme Cormier et l’adaptation d’Equus – deux mois de travail – parce qu’elle ne veut pas renoncer à faire jouer la pièce par Raymond Gérôme.
Difficultés avec Chapier. J’ai aussi envie de ne plus écrire dans le Quotidien.
Complètement cocufié par tout le monde à l’Express où j’ai l’impression de faire le ménage.
Je suis, au fond, secrètement heureux dans ma morosité.
Et, en plus, j’ai des morpions. »

Sur François Mitterrand :

« Le président arrive accompagné de ses deux « maîtres Jack » : Ralite avec sa tête de reître médiéval et Lang tout de rose vêtu… Madame suit, en petite robe blanc et noire, chaperonnée par Mme Lang… Le couple se partage le pouvoir… Mais aussi Edmonde et Defferre, grands féodaux voisins venus accueillir le suzerain, et Duffaut, le maire, vieille musaraigne chauve. Edmonde, au passage, me présente au président. Manifestement, mon nom ne dit rien à ce monsieur affable et distant, un vague sourire ironique aux lèvres minces, mais l’oeil vif, perçant, légèrement bigle, m’a-t-il semblé. Un petit saurien en costume beige. Il continue son tour, ses poignées de main, ses miniconversations, puis atteint le cercle des journalistes où je me trouve. Lecat me présente à nouveau. Sourire, connivence. Entre-temps, sans doute, la fiche lui est revenue à la mémoire, où l’Express, accolé à mon nom, lui ouvre l’esprit. En dédommagement de son silence la première fois, il m’honore de quelques phrases : (…) « Il me semble que nous partageons souvent les mêmes goûts littéraires… » Dit d’un ton plein de sous-entendus, à l’Aragon. Tout autour, on s’étonne de cet aparté. Moi aussi. Me voici dans les faveurs du prince, en apparence, alors que nous ne nous connaissons pas le moins du monde, et que je ne partage pas du tout ses idées. Mais en sept ans, je n’ai jamais rencontré Giscard en privé. Drôle. »

« Arrivent enfin Mitterrand et sa suite. Sourire de porcelaine figé dans ce visage de cire : un automate où seuls vivent les yeux, qui n’ont pas été revus par Séguéla. Une fois encore frappé par cette peau parcheminée où le sang ne circule pas, ce teint de Lazare. Néanmoins, il fait les gestes qu’il faut, serre les mains, (…) et à moi – toujours la case Chardonne – me dit : « Il faudrait que nous dînions ensemble pour évoquer nos admirations communes. » Paroles absurdes dans cette bouche présidentielle qui fonctionne en automate, semble-t-il. Je me vois au bistro avec mon pote François, racontant des histoires sur le vieux Jacquot… »

Sur la presque quarantaine :

« Je suis au soleil dans un parc, en slip sur les pâquerettes. Que demander de plus, sinon 20 ans de moins ? »

Sur la maladie et la mort :

« Bientôt dix mille victimes ; le Sida gagne, gagne… Mon cas est rigolo : comme si j’avais attrapé la scarlatine pendant la grande peste. La vague de vertu qui va s’abattre sur le monde sera sans précédent. On pourchassera les amoureux, on fusillera les adultères, après avoir, bien entendu, exterminé les homosexuels, source de cette calamité. Quelques survivants de ma classe, réfugiés au fin fond des maquis, se souviendront d’avoir connu un âge d’or, dans les années 70-80… Allons, le moment n’est pas mal choisi pour lever le camp. »

« Assis par terre – mais incapable de me lever seul sans d’épuisants efforts. Je sais qu’on viendra dans une heure ; j’attends. Et j’écris pour m’occuper. Encore une chance que je sois tombé à côté de mon cahier ! Cette nuit, angoisse : je sens que ma main valide commence à me lâcher. Ma main ! C’est le poumon du cerveau, pour un muet. Je n’aurai plus que deux palmes inertes au bout de mes bras : les fanes d’un légume. »

« Toute ma vie, j’ai souffert de ma mauvaise conscience. Je ne travaillais pas assez, je n’aimais pas autant qu’on m’aimait, je ne m’intéressais pas suffisamment aux autres, ni à la misère du monde. Vais-je aussi devoir crever avec mauvaise conscience, parce que j’aurais dû prolonger mon supplice ? Un lâche, un avare, un coeur de pierre ! On m’en voudra, vous verrez ! Je cabotine ? À peine. »

« Je vois qu’ils sont tous affolés autour de moi, ne sachant comment me nourrir ou me soigner. Faute de remède ils s’achètent une télé pour m’oublier… Le progrès ! »

Et, le 23 février 1986 :

« Dernière vision : il neige. Immaculée assomption. »

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