Macbeth, Jo Nesbo

On doit à l’éditeur anglais Hogarth Press le projet iconoclaste de demander à des auteurs renommés une interprétation contemporaine des pièces de William Shakespeare, qui permit entre autres à l’auteure de La servante écarlate Margaret Atwood de livrer sa propre version de La tempête. Horgarth Press franchit un cap supplémentaire dans l’originalité lorsqu’il sollicita un champion du polar scandinave pour relever ce défi. Ce n’est pas un hasard si Jo Nesbo choisit Macbeth : à l’instar du général écossais devenu despote sanguinaire qui donne son nom à la tragédie, l’inspecteur Harry Hole, auquel le norvégien doit sa célébrité, est un antihéros habitué à pousser fort loin l’ambiguité morale, et harcelé par ses démons.

Dans ce nouveau parpaing de 617 pages publié en français dans la Série Noire, Macbeth est le chef de l’équivalent du RAID dans une grande cité industrielle en déclin, à l’aube des années 70. Duncan, dont il brigue la succession et ourdit l’assassinat, n’est plus roi d’Ecosse mais préfet de police. La maîtresse et principale complice de Macbeth, Lady, est une patronne de casino au passé mystérieux, tandis que les sorcières qui inspirent au héros ses rêves de grandeur deviennent les responsables du traffic du « bouillon », une drogue mortelle qui ravage la ville. Tous les autres protagonistes de la pièce sont bien présents, essentiellement parmi les dignitaires des forces de l’ordre. En particulier Macduff, ici Duff, l’ancien meilleur ami de Macbeth lors de leur enfance à l’orphelinat, devenu depuis son rival dans la police.

Nesbo concède avoir cherché à dépouiller le récit d’origine de ses maladresses et exagérations, avant de se résoudre à en conserver l’intégralité des circonvolutions. D’ordinaire très rigoureux et minutieux dans la construction de ses intrigues, l’auteur sacrifie ici une partie de la vraisemblance du récit à la profondeur et au développement des personnages, au travers d’une succession baroque de meurtres, trahisons et hallucinations. Ce qui passionnait Shakespeare, et là où Nesbo excelle dans son propre genre, est bien la découverte des ressorts et passions multiples et contradictoires de protagonistes désespérément humains. Au premier rang desquels Macbeth le damné, à la fois mû par l’amour dévorant de Lady, sa soif de revanche sur la société, et sa propre vision de l’intérêt général, aussi pétrie de vice et de vertu que ses valeurs morales.

Ceux qui sauront ne pas s’incommoder d’une cohérence parfois approximative se régaleront des trouvailles de Nesbo pour revisiter chaque détail de la pièce – je ne saurais trop recommander un petit tour sur sa page Wikipedia avant d’attaquer le polar -, de la manière dont il approfondit et complète l’histoire – le passé de Macbeth, Lady et Duff, l’arc autour du Maire, l’introduction d’une bande de motards rivaux des « sorcières » -, ainsi que de sa signature de génie du roman noir, dont font partie les scènes d’action, les multiples rebondissements et l’arrière-plan social du roman. Que les dieux de la Pléïade me pardonnent, et que me gardent ceux de la Série Noire : on peut beaucoup s’emmerder en lisant Shakespeare, et goûter franchement ce Macbeth-là.

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