Prophets of rage, Zénith de Paris, novembre 2017

L’un des effets collatéraux positifs de la montée en puissance du premier président américain sosie du monstre – gentil, celui-ci – Casimir fut la formation en 2016 du super-groupe Prophets of rage, regroupant des éléments de Public Enemy, Cypress Hill et Rage against the machine. Une sorte de transposition aux vénérables grands anciens du rap et du funk métal contestataires de la recette cinématographique des Avengers. J’ai eu la chance de les voir hier soir au Zénith, pour un premier concert en fosse depuis Mathusalem. L’expérience fut belle et terrible à la fois.

Un traitement musical tripal et déglingué de la colère

Une faune assez mélangée de vrais jeunes et d’anciens boutonneux des années 80 et 90 remplissait l’enceinte jusqu’à la gueule. J’aimerais avoir des choses à dire sur la première partie, mais il ne fut pas question de la laisser empiéter sur ma séquence d’imprégnation à la Carlsberg, assez indispensable avant de se projeter dans la transe que doit susciter ce genre de déluge sonore énervé. Tout juste dois-je saluer l’ingénieux système de consignation des épais gobelets en plastique de 50 cl devenus la norme dans les salles de concert : on remet son gobelet dans la machine, et hop, les 2 euros retombent illico. De quoi changer la vie du soiffard mélomane.

C’est à DJ Lord, l’actuel maître des platines de Public Enemy, qu’échut la responsabilité de faire monter la sauce avec un savant échantillonnage de hip-hop US, relevé d’un trait de français. Un premier quart d’heure simple et de bon aloi, avec une mention spéciale à l’hymne américain diffusé la main sur le cœur. Tous autant qu’ils sont, ces mecs ont toujours fait de la politique à la truelle, l’intérêt premier en étant le traitement musical tripal et déglingué de la colère qu’ils expriment depuis des décennies. Et on allait être servis.

Tom Morello, âme des Prophets of Rage

La scène s’illumina et apparurent, poing levé, ses rageux compagnons. Plus encore que les titulaires du PSG version quatarienne, le lineup envoie du steak au poivre à tous les postes. Au chant, deux flows inimitables pour autant de styles de beauté bien distincts. Le vieux Chuck D de Public Enemy a toujours un coffre à faire concurrence aux basses proprement monstreuses de la sono – en ce qui me concerne, jamais l’expression « à t’en faire vibrer les couilles » n’avait revêtu un sens plus littéral. Keffieh et lunettes noires vissés sur le crâne, B-Real, l’icône latina au ton narquois d’une génération de stoners californiens à la tête de Cypress Hill, compensait en énergie scénique ce qu’il cédait en puissance vocale. Zack de la Rocha, l’idole che guevaresque de RATM, n’était pas de cette fête-là. L’activiste mégalo et frisé aurait-il pu seulement accepter de partager le rôle de frontman ?

Derrière, la section rythmique de son groupe – Tom Commerford à la basse et Brad Wilk à la batterie – donnait un groove démoniaque à chaque titre, qu’il soit d’origine rap ou funk, faisant de tout vertébré présent à la ronde un headbanger furieux. Et que dire du génial Tom Morello, le gratteux lettré venu de Harvard qui agrippe toujours sa telecaster comme un improbable hybride de de ukulélé et de lampe à souder, pour en extraire des couinements si incroyablement personnels ? C’est peut-être lui, l’âme des Prophets of Rage, comme en attestèrent ses quelques prises de micro.

De vivifiants pains dans la gueule

Dans la même salle, voici quelques années, j’avais vu avec grand plaisir l’immense Alain Souchon. Il faut reconnaître que l’ambiance parut tout de suite fort différente, avec le titre martial de Public Enemy d’où vient le nom du groupe. Côté public, on était d’emblée sur du très sérieux, une foule hyper réactive et tout plein de jeunots hissés à bout de bras d’un bout à l’autre de la salle. L’entame de la setlist ne connut aucun temps faible, alternant hymnes emblématiques de RATM – Testify, Take the power back, Guerrilla radio, Bombtrack –, compositions efficaces du groupe nouvellement crée avec Living on the 110 et le saignant Hail to the chief, et un Fight the power de Public Enemy au-delà du mythique sur lequel Morello posa un solo simplement prodigieux.

Les RATM abandonnèrent alors la place à DJ Lord pour un copieux interlude hip-hop incluant notamment Hand on the pump, Insane in the brain et Ain’t going home like that de Cypress Hill, Can’t truss it et Bring the noise de Public Enemy et Jump around de House of Pain. Pour réinvestir l’arène, le rap métal attendit le temps une reprise instrumentale de Like a stone, d’Audioslave, en hommage au regretté Dave Cornell, avant que Sleep now in the fire, Know your Enemy et Bullet in your head vinssent rappeler à quel point RATM savait produire à la chaîne de vivifiants pains dans la gueule.

En pleine pose contestataire

Deux titres contrastés de Prophets of rage, le dispensable Legalize me et l’impeccable Unfuck the world, sur lequel B-Real réclama et obtint un « plus grand mosh pit du monde » visuellement impressionnant, précédèrent un grand final gargantuesque. Lequel fut constitué des incontournables How I just could kill a man de Cypress Hill, de Bulls on parade de RATM, et de l’immortel Killing in the name du même groupe, sur lequel les spots se rallumèrent pour que l’assistance puisse se contempler en pleine pose contestataire.

Au son de ces grands noms du vacarme dissident, je laisserai mes biographes décider de qui était le plus rigolo à regarder brandir le majeur, entre le jeune versaillais de 1997 gaulé comme un cure-dents, ou son alter ego quadra après 20 ans de consulting. Ce dernier peut en tout cas confirmer qu’il est des concerts qui valent largement le lumbago du lendemain.

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