Un amour au long cours, Jean-Sébastien Hongre

C’est un exercice doublement délicat que celui de commenter le livre d’un ami, qu’il vous a passé en avant-première, et qui traite de sujets sur lesquels vous n’êtes pas toujours en phase avec lui. J’avoue avoir différé ce billet au maximum, c’est à dire jusqu’à la date de parution d’Un amour au long cours, le troisième roman de Jean-Sébastien Hongre, aux éditions Anne Carrière. Ce livre revisite deux décennies du mariage d’Anaïs et Franck aux côtés des intéressés. Ils décident de se pencher sur les différentes étapes de leur relation et ce qui en aura fait le ciment : une « constitution » faite d’articles rédigés au fil des années, en réponse à une succession de difficultés vécues en tant qu’époux et parents.

Un tel besoin de règles est largement issu de l’histoire familiale d’Anaïs et Franck, tous deux confrontés dès leur plus jeune âge à la décrépitude des couples formés par leurs parents respectifs. Ces baby-boomers, pétris des idéaux soixante-huitards de libertarisme et de jouissance sans entrave, sont manifestement allés dans le mur, comme s’y projettent gaillardement bien des couples parisiens du XXIe siècle. Pour Anaïs et Franck, il s’est agi d’emblée de construire un amour plus durable fondé sur des postures raisonnées, et d’en faire le plus solide des socles sur lequel pourront s’épanouir leurs enfants.

Comment leurs intentions se sont-elles confrontées à un réel sans cesse plus chaotique et tentateur ? Se sont-ils perdus en tant qu’amants, à force de vouloir faire prévaloir la raison dans tous les domaines ?

L’auteur ne cache pas ses parti-pris idéologiques : le bobo creux devient quelqu’un de bien quand il s’en est repenti, Mai 68 est responsable d’un dramatique effondrement des valeurs, voire du triomphe de l’argent roi – peut-être fallait-il aussi un doigt de capitalisme pour danser cette danse-là – ou de la perdition des enfants – peut-être l’épisode leur a-t-il apporté un peu plus d’échanges avec leurs parents malgré tout –, ses thuriféraires sont des victimes ou des salauds, les executive women dissimulent mal leur grand vide intérieur, se faire traiter de « réac » est presque un honneur, et l’on n’a plus peur de se revendiquer d’un idéal bourgeois pas du tout bohème, peu importe qu’il ait lui aussi charrié pendant des siècles son lot de secrets honteux, opportunément balayés sous les commodes et les tapis épais.

Une fois évacuées mes réactions épidermiques de gauchiste de service, force a été de reconnaître que le propos de Jean-Sébastien Hongre, collaborateur de Causeur et utilisateur fervent du ventre de la cuillère dans un précédent opus, Un père en colère, était bien de faire réagir et débattre. Sur ce plan, Un amour au long cours est une réussite : j’ai rarement autant parlé tout seul en lisant un roman. Ceux qui auraient souhaité des parents bien plus soixante-huitards, à l’inverse d’Anaïs et Franck, se retrouveront dans leur frustration et leur volonté de corriger les erreurs du passé. Plusieurs sujets, comme la remise en cause du pédagogisme, trouvent d’ailleurs un écho dans l’actuelle politique gouvernementale, et rencontreront une adhésion plus large que dans les rangs de la seule droite (oh que oui).

Gardez-vous néanmoins d’imaginer qu’Un amour au long cours soit un vrai-faux essai, malgré tous ses efforts pour y ressembler, jusque dans un style toujours fluide et clair qui sait s’effacer pour soutenir son propos. C’est bien un roman, dont l’originalité tient notamment à sa narration épistolaire, puisqu’Anaïs et Franck se répondent tout du long sur le portable familial. Les personnages évoluent progressivement, trébuchent parfois, et finissent par remettre en question certaines de leurs certitudes. Le dénouement est inattendu. Et c’est aussi une réflexion, parfois touchante, sur la masculinité et les pères absents. Du bon poil à gratter, qui fera causer.

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