Or noir, Dominique Manotti / Les Républicains, Cécile Guilbert

Reprise de l’opération Deux pour le prix d’un, avec les derniers oeuvres de romancières également douées pour saisir toute la subtilité de la tectonique à l’oeuvre dans un lieu et une époque donnés.

Le (Vieux) Port de l’angoisse

Le Marseille de 1973, d’abord, avec le récit des débuts du héros emblématique de Dominique Manotti, le commissaire Théo Daquin, qui démêle l’écheveau complexe de fausses pistes et chausses-trappes autour d’un apparent règlement de comptes mafieux dans Or noir. Du polar procédural d’excellente facture, dont la clarté et la pédagogie – on sent la patte d’une ex-prof – permettent une lecture fluide tout en restituant un carambolage géant entre fin de la French Connection et guerre pour la succession des Guérini et le contrôle de la pègre, rivalités entre police marseillaise et niçoise et jusqu’au sein même de l’Évêché, coups tordus du SAC et barbouzeries des sbires de Nixon, Golda Meir et du Shah d’Iran, le tout dans un décor fidèle et vivant sans jamais verser dans la pagnolade fatiguée.

En auteure historiquement engagée dans la gauche radicale, Dominique Manotti expose avec soin les ravages de la cupidité et de la corruption auxquelles les signaux faibles du choc pétrolier à venir offrent un nouveau terrain de jeu mondialisé. Mais elle ne sacrifie pas à la critique du capitalisme triomphant l’épaisseur de ses personnages, au premier rang desquels un Daquin aux allures de jeune premier dont l’homosexualité assumée intrigue et renouvelle la figure du flic viril et dur à cuire, ou le machiavélique trader sud-africain en matières premières Michael Frickx, directement inspiré de l’icône sulfureuse Marc Rich qui finit gracié de 65 chefs d’accusation au tout dernier jour du mandat de Bill Clinton.

Rendez-vous dans 30 ans

Les Républicains, de Cécile Guilbert, raconte les quelques heures de retrouvailles de deux diplômés de Sciences Po du mitan des années 80, qui offrent aujourd’hui deux visages des élites parisiennes inlassablement fustigées par les disques rayés populistes du nouveau prêt-à-penser antisystème. Lui a fréquenté tous les grands réseaux d’influence politique et économique du pays, alternant avec une égale réussite pantouflages lucratifs et postes en cabinets d’obédiences diverses.

Elle incarne l’autre archétype de l’artiste intègre et exigeante, suffisamment peu connue du grand public pour conserver l’estime des intellectuels qui comptent. Ils font partie, chacun à sa façon, des derniers témoins éclairés de ce que fut la République des Lettres, cette France gouvernée par des générations d’érudits inspirés par l’Histoire et les arts autant que par le carriérisme et l’âpreté au gain.

Des places, oui, mais des grands hommes…

Au gré d’une déambulation entre Tuileries et Concorde, dans le coeur historique de la capitale et de ses cercles de pouvoir, ils posent les mêmes constats lucides sur leurs vies, le déclin d’un État dont la culture des puissants ne fait plus la force, et l’aube d’une probable révolution bien difficile à penser. Leur jugement sur les ternes chefs et conseillers occultes des trois dernières décennies est souvent d’une réjouissante acidité, et la langue dont use Cécile Guilbert pour en rendre compte, au fil de deux à trois heures de lecture disciplinée, est toujours élégante et précise – le risque était pourtant réel de ne pas être à la hauteur de ces beaux esprits.

Ce qui adviendra de la relation entre Guillaume Fronsac et « la fille en noir », véritable double autofictionnel de l’auteure, amis, amants ou camarades de mélancolie le temps d’une soirée, importe moins que le regard que le lecteur posera sur eux : sont-ils des pièces de musée, doivent-ils finir la tête au bout d’une pique, ou peuvent-ils encore aider la France à éviter le fond du ravin ?

En résumé, deux bouquins qui valent bien leur pesant d’OM-PSG.

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