Ozzy Osbourne : diary of a sad fan

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Le 5 juillet dernier, j’avais loupé l’occasion de saluer Black Sabbath et Ozzy Osbourne dans ce qui deviendrait d’après certains le concert de charité le plus rémunérateur dans l’histoire du rock n’roll, ou plutôt j’ai refusé de payer 2900 balles une place en carré or via les voies impénétrables du dynamic pricing. J’étais quand même en Angleterre, attablé dans un pub londonien, pour suivre l’essentiel de ce Back to the Beginning la veille d’un concert à Flinsbury Park où se produiraient plusieurs des groupes ayant présenté leurs hommages aux fondateurs du metal, Slayer en tête, auquel cette fois j’assisterais.

Le 7 juillet, rentré d’un week-end aussi marquant qu’éreintant, ma première réflexion – brumeuse – une fois embarqué dans l’Eurostar fut de me dire : « Après ça, il ne durera pas longtemps. »

Le 22 juillet, j’ai longuement parlé de Sabbath et Ozzy au cours d’une balade matinale le long de la côte basque. Je portais un T-shirt Never Say Die!, 8e album du groupe de Birmingham. L’après-midi, j’ai entamé l’autobiographie de Geezer Butler, bassiste du Sabb’ et ami de presque 60 ans du Prince of Darkness. À 20h30, j’ai appris la mort de ce dernier.

Aux vertus thérapeutiques qu’eut le fait de poster quotidiennement à propos d’Ozzy dans la foulée de cette disparition s’est vite ajouté un intérêt pédagogique : vu de France, peu sont ceux qui savent l’importance véritable d’Ozzy Osbourne en tant qu’artiste, non seulement pour l’œuvre qu’il laisse, mais aussi pour sa dimension d’icône pop en Angleterre et aux États-Unis ainsi que pour l’influence décisive qu’il eut sur la création et le développement d’un pan entier du rock n’roll, celui qui pousse ses amplis jusqu’à 11.

En voici la compilation.

22 juillet 2025, 20h35

John Michael « Ozzy » Osbourne

1948-2025

22 juillet 2025, 23h03

C’est l’histoire du petit dernier d’une famille nombreuse de prolos puissance dix dans une Birmingham à peine remise des bombardements, un bad boy incompétent serré par la police alors qu’il dormait sur les lieux de son cambriolage, un col bleu qui bossa dans un abattoir et serait devenu plombier sans le rock n’roll, un hurluberlu qui se présenta crâne rasé et pieds nus en traînant une chaussure au bout d’une laisse à la rencontre qui changerait sa vie, un indécrottable camé et alcoolique qui n’aurait jamais dû survivre aux Seventies, un collégien dyslexique qui devint chanteur du groupe de l’un de ses harceleurs patentés, puis légende planétaire de la culture pop.

C’est l’histoire de l’incarnation du heavy metal, une appellation que cet immense fan des Beatles détesta jusqu’au bout parce qu’elle était péjorative – il disait « hard rock » – bien qu’elle n’eût pas existé sans lui, et qu’elle ait fini par fédérer au fil des décennies une famille immense autant que loyale au « Prince of Darkness ».

C’était l’histoire d’Ozzy Osbourne.

23 juillet 2025, 10h10

Si le personnage est devenu plus grand que Black Sabbath, un paradoxe demeure : Ozzy Osbourne ne fut même pas le meilleur chanteur du groupe qui le vira en 1979, un honneur qui échoit au regretté Ronnie James Dio.

Reste qu’Ozzy – d’abord timide sur scène d’après son comparse Geezer Butler – avait une présence folle en live, entre clapping frénétique et double V de la victoire, et que l’émotion qu’il imprima à certains titres emblématiques compensait largement une technique perfectible ; on pense en particulier aux appels au secours saisissants du titre éponyme de l’album Black Sabbath.

Mais on aurait grand tort de réduire le Prince of Darkness à l’Actors Studio. Il eut ses moments de brillance enregistrée, notamment lorsqu’il libéra son Robert Plant intérieur sur l’imposant Megalomania de Sabotage, sixième album du Sabb’ fameux pour son épouvantable couverture et les conditions acrobatiques de ses sessions londoniennes – les huissiers se succédaient dans le studio pour apporter les mises en demeure de leur ex – et futur – manager Patrick Meehan.

Bref : passé les (très belles) 3 minutes 30 d’intro, Ozzy envoie la saucisse.

24 juillet 2025, 9h52

On est en 1972 et Black Sabbath enchaîne un 4e enregistrement de LP en 3 ans. Si Patrick Meehan est discret sur ce qu’ont réellement rapporté les ventes jusque-là – spoiler : le groupe se fait traire avec méthode – il se montre prodigue en argent de poche. L’énorme album Vol 4. coûtera 70000$ à produire, dont la location du Record Plant Studio de Los Angeles, et 75000$ en cocaïne de qualité supérieure (« The great COKE-Cola company » figure dans les remerciements).

La poudre a pour effet d’ouvrir grand les chakras créatifs du quatuor de Birmingham, dont l’album précédent Master of Reality évoquait la période marijuana ; en témoignent l’étrange minute 44 de FX, inspirée par le son de la croix de Tony Iommi s’entrechoquant avec les cordes de sa Gibson, ou bien le magnifique instrumental Laguna Sunrise – un poil confiants, Iommi et Butler s’étaient fait livrer un violon et un violoncelle sans savoir en jouer avant de sous-traiter les arrangements à des musiciens compétents.

Reste qu’Iommi montra d’étonnantes prédispositions pour un autre instrument, le piano, dont il parvint très vite à tirer de jolies improvisations sans formation initiale. Ozzy Osbourne se joignit rapidement à la fête en y plaquant des lignes de chant, Geezer Butler raffina les paroles et ajouta la basse, une partie de Mellotron évoquant in fine un orchestre en arrière-plan. Si aucune batterie ne résonne sur Changes, Bill Ward y est bien présent à sa manière : le texte mélancolique est inspiré de son premier divorce, alors en cours de règlement.

Plus d’un demi-siècle plus tard, Changes reste clivante parmi des fans de Black Sabbath habitués aux compositions heavy construites autour d’un ou deux riffs mahousses. Il ne s’agit certes pas de la première ballade du Sabb’, Solitude figurant déjà sur Master of Reality, mais le groupe assume ici une double dose de meringue à déconseiller aux diabétiques, en particulier un Ozzy habité qu’on sent savourer comme rarement. Il ira jusqu’à en enregistrer une reprise – dispensable – avec sa fille Kelly en 2003.

OVNI chez Black Sabbath, Changes laissera un héritage particulier dans la carrière solo d’Ozzy Osbourne, la power ballad s’avérant au fil des albums le pêché mignon du Prince of Darkness. Son choix poignant d’entonner Mama, I’m coming home en clôture du set de sa formation lors du concert testamentaire du 5 juillet ne s’explique pas autrement. Auparavant, Changes y avait été reprise par l’inattendu Youngblud, et les 40000 spectateurs massés dans Villa Park l’accueillirent avec une émotion superlative mêlée de sidération.

Elle constitue un exemple atypique entre tous de chanson que j’adore autant que je la déteste. Elle dit en tout cas beaucoup de qui était Ozzy Osbourne.

24 juillet 2025, 13h02

Selon la page Wikipedia de l’album Tales from Topographic Oceans, Yes enregistra cette oeuvre progressive majestueuse de 81 minutes en 1973 dans le studio adjacent à celui où Black Sabbath mettait en boîte son 5e LP Sabbath Bloody Sabbath, pas mal prog lui non plus.

La page précise qu’Ozzy Osbourne s’étonna de l’aménagement choisi par Yes, force plantes et clôtures donnant à leur salle des allures de ferme. « On aurait dit une aire de jeux pour gamins ». Elle dit aussi comment le claviériste Rick Wakeman, consumé par l’ennui, passa beaucoup de temps à boire et jouer aux fléchettes dans le bar du studio et qu’Ozzy, après qu’ils eurent sympathisé, lui offrit de jouer la partie de synthétiseur sur le titre Sabbra Cadabra – prestation pour laquelle il n’accepta d’être payé qu’en bière.

Geezer Butler, lui, ajoute dans son autobiographie que les musiciens de Yes étaient de « faux végétariens » se jetant sur des sandwichs au bacon à la première occasion – lui en était un authentique depuis l’enfance – et surtout qu’Ozzy balança quantité de boules puantes dans la ventilation du studio de leurs voisins, ce qui incommoda quelque peu les Londoniens.

Le plus intéressant est rarement sur Wikipedia.

25 juillet 2025, 15h10

Ozzy Osbourne n’aurait jamais dû survivre à 1979. De moins en moins impliqué, de plus en plus défoncé, il se fait virer de Black Sabbath après une dernière frasque : tandis que le groupe l’attend sans nouvelles à LA pour un nouvel enregistrement, il est incarcéré à la douane pour un accrochage aviné avec un autre voyageur. Reclus dans un hôtel, Ozzy envisage un périlleux jubilé de trois mois à base de drogue et d’alcool avant de retrouver Birmingham et les allocs.

L’homme-enfant est alors rattrapé par le fond du pantalon : projetant de lui faire réintégrer le Sabb’, le manager-gangster Don Arden le signe dans son écurie et dépêche sa fille Sharon pour veiller sur cet investissement. On connaît la suite : elle aide Ozzy à recruter son propre groupe, dont l’idée traînait depuis quelque temps, l’épouse pour le pire – une tentative d’étranglement soldée en désintox – comme le meilleur et devient l’une des managers les plus craints et respectés de l’industrie musicale après avoir racheté son contrat, au point que les ex-partenaires de Black Sabbath finissent par lui manger dans la main. Les supposés 190 millions de livres levés à l’occasion de Back to the Beginning le 5 juillet 2025, c’est elle.

De 1979 à 2025, la stratégie de Sharon et Ozzy est une succession de paris gagnants : un metal taillé pour le marché américain, plus clinquant que celui du Sabb’ car inspiré du rock de stades, avec un Prince of Darkness toujours sur le fil entre premier et second degrés, des musiciens d’excellent niveau – qui liront parfois mal les petits caractères des contrats les privant de royalties -, une production à l’état de l’art de l’époque où sort chaque album, des invités prestigieux à la pelle sur les LPs – de Lemmy Kilmister à Elton John – et des premières parties talentueuses – Metallica et Mötley Crüe en tête – en tournées, la création du Ozzfest, festival itinérant fédérant force jeunes groupes qui montent autour d’un Ozzy reconnu comme parrain, de 1996 à 2018, et un Madman relooké en célébrité californienne devenu figure majeure de la pop-culture US à la faveur d’un show de télé-réalité familiale dont s’inspireront les Kardashian au début de ce siècle.

Revenons à 1979 : la Providence et Sharon mettent sur le chemin d’un Ozzy bourré 24 heures sur 24 un blondinet au talent irréel qui a beaucoup hésité à se présenter à l’audition, Randy Rhoads, le guitariste de Quiet Riot. Embauché en un tournemain, d’aucuns disent juste après son échauffement, Rhoads apporte à Ozzy une brassée de riffs et solos déments ainsi qu’un jeu en live plus décoiffant encore que sur album. Il imprime sa marque à deux LPs mythiques, Blizzard of Ozz et Diary of a Madman, qui catapultent Ozzy Osbourne plus haut dans les hit parades que ceux qui l’ont viré, et se profile un attelage qui devrait dominer la scène pendant au moins 10 ans… jusqu’à la mort de l’homme à la Dot V. noire à pois blancs le 19 mars 1982, causée par l’un des accidents les plus stupides dans l’histoire de l’aviation civile.

L’année suivante, son groupe d’origine Quiet Riot sortira Metal Health, premier album de metal à atteindre la première place au Top 200 du Billboard. Restent du Ozzy période Randy Rhoads des enregistrements d’exception, dont la version de Mr Crowley aux solos phénoménaux sur le live Tribute.

26 juillet 2025, 13h31

« La musique heavy a-t-elle un avenir ? » s’interrogeait Rolling Stone fin 1970, se joignant au cortège de critiques vomissant tripes et boyaux sur le deuxième album de Black Sabbath. En 2017, le même magazine plaçait Paranoid à la première place de sa liste des 100 plus grands albums de metal de tous les temps, preuve que les imbéciles, les avis, etc.

Le public anglais n’attendit pas qu’on retournât sa veste dans les rédactions ou les clubs londoniens, puisque le LP atteignit la tête des charts, porté par le succès du groupe dans le Nord et les Midlands. Si Black Sabbath, sorti en février de la même année, lorgne largement vers l’occultisme, Paranoid prend à bras le corps la laideur de l’époque, Vietnam et menace nucléaire en tête. Ainsi la chanson Walpurgis, censée évoquer un rite médiéval impie et sanglant dans sa version de travail, devient-elle l’hymne antimilitariste War Pigs sur l’enregistrement.

Sur ce tropisme vers le pessimisme, Ozzy Osborne notera des années plus tard qu’ayant grandi à huit dans une maison de trois pièces, sans voiture ni vacances, le flower power californien en chansons ne lui parlait guère. L’autre particularité de Paranoid, à la notable exception du titre éponyme composé sur un coin de table pour atteindre les 38 minutes requises et qui leur vaut un début de popularité auprès du public féminin, est de refléter l’identité du groupe de jams que demeure alors Black Sabbath. Une moitié de l’album fut ainsi issue des improvisations du quatuor lors d’une résidence en Suisse aux conditions bien particulières.

À l’automne 1969, le manager Jim Simpson a négocié six semaines à Zurich, pour un tarif conforme aux « 20$ gigs » que le groupe empilait à l’époque. Black Sabbath y était tenu d’enchaîner chaque jour 7 concerts de 45 minutes – le contrat stipulant que tout remplissage via des solos de batterie était proscrit – devant un public clairsemé de prostituées et d’ivrognes. L’accumulation de sets eut valeur de laboratoire, permettant au groupe de creuser ses idées en live. De quoi préparer l’album Black Sabbath, mais aussi une bonne moitié de Paranoid, dont Hand of Doom.

L’imposant voisinage de tubes intemporels comme War Pigs, Paranoid ou Iron Man occulte un tantinet ce morceau lugubre entre tous, repris par Tool lors du concert Back to the Beginning. Dans l’esprit d’une jam, les trois instrumentistes y explorent chacun des lignes originales tout en demeurant parfaitement coordonnés. Leur son n’est pas encore aussi monumental que sur Master of Reality, et la tonalité sombre à l’extrême de l’ensemble vient du chant.

Le texte de Geezer Butler lui fut inspiré par ses discussions avec des GIs rentrés de Saigon qui cherchaient l’oubli dans l’héroïne. Sans en rajouter – exagérément – dans la théâtralité, la voix d’Ozzy lui confère un réalisme troublant. Il est plutôt savoureux d’entendre le Prince of Darkness déconseiller la consommation d’une drogue, surtout en se rappelant son ode à la marijuana ouvrant l’album suivant, mais le désespoir qu’il insuffle à Hand of Doom hante longtemps après chaque écoute.

27 juillet 2025, 13h57

Sorti en 1985, The Ultimate Sin est un album clivant dans la discographie d’Ozzy Osbourne, relégué en queue de peloton par le Prince of Darkness lui-même : à son sens, la production « sans imagination » rendait le LP plat et répétitif. Il faut pourtant lui rendre justice à deux titres. D’abord, ce quatrième album solo est un succès commercial indéniable, certifié platine aux États-Unis quatre mois après sa sortie.

Or Ozzy ne joue pas sur son terrain : il affronte en dinosaure – songez que l’album Black Sabbath fête ses 15 ans – un glam metal (ou hard FM) américain triomphant en jouant selon les nouvelles règles en vigueur, jusqu’à son look sur scène : imaginez un Madman épaissi à la crinière peroxydée, drapé dans toute sorte d’amples pyjamas pailletés, pour avoir une idée de son investissement dans l’époque.

Et puis Ozzy a aussi dû ferrailler contre un ennemi au moins aussi redoutable que Ratt ou Poison : la dépression qui le submerge à nouveau depuis la mort accidentelle en mars 1982 de son guitariste Randy Rhoads, divine surprise de 1979 qui lui avait permis de triompher d’entrée dans le registre du heavy metal traditionnel, à peine viré de Black Sabbath.

Rhoads décéda dans ce qu’il convient d’appeler une manœuvre aérienne insensée, le chauffeur du groupe jugeant opportun d’emprunter – défoncé – un avion de tourisme sans autorisation afin de tenter de raser le tour bus d’Ozzy histoire d’en réveiller les occupants, pour la plus grande joie de Rhoads et d’une maquilleuse morte elle aussi après que l’aile du bimoteur se fut brisée sur le toit et qu’il eut achevé sa course dans un garage voisin…

Bref, après une première renaissance en 1980, Ozzy était fondé à se considérer comme le paillasson du destin. Il se montra cependant très vite capable de produire une troisième galette très bien vendue et digne d’intérêt à défaut d’être géniale, Bark at the Moon, dans la continuité stylistique de Blizzard of Ozz et Diary of a Madman, par la grâce d’un nouveau recrutement opportun. Jack E. Lee n’avait certes pas le génie de Randy Rhoads, mais enfin le guitariste de Rough Cutt s’était avéré surqualifié pour le rôle que lui proposa Ronnie James Dio, autre ex-frontman de Black Sabbath et grand rival d’Ozzy, dans son propre projet solo.

Quand bien même son traitement contractuel par Sharon Osbourne ne fut pas des plus favorables, la contribution de Jack E. Lee à The Ultimate Sin est majeure. Les solos et mélodies de Shot in the Dark, qui demeura un standard osbournien jusqu’au bout, comme de la ballade Killer of Giants ou de Secret Loser, portent sa marque. Je préfère retenir de l’album le titre éponyme, hymne de stade irrésistiblement entraînant dont le clip illustre à merveille le personnage mi inquiétant mi-comique du Madman désormais vendu pour assurer son succès sur le marché américain. Un succès pérennisé par The Ultimate Sin.

28 juillet 2025, 11h45

Tel Stephen King dix ans plus tard, qui ne gardera aucun souvenir de l’écriture de Cujo, Ozzy Osbourne disait ne pas se rappeler l’enregistrement de Master of Reality. À sa décharge, début 1971, le bougre est rincé au-delà du raisonnable. Les cadences infernales – deux albums et deux tournées américaines en à peine un an – et la découverte des alcools forts par celui qui buvait essentiellement de la bière jusque-là ont quelque peu altéré ses facultés… sans même parler des quantités industrielles de marijuana que le groupe fume quotidiennement.

Ce troisième album s’ouvre d’ailleurs sur Sweet Leaf, ode au cannabis introduite par la toux très évocatrice de Tony Iommi et pierre angulaire de ce que l’on appellera le stoner metal. Master of Reality, ainsi nommé car il serait une sorte de master tape que ses textes ancrent profondément dans le réel, est fondateur à plus d’un titre. Le très sombre et dense Lord of this World est ainsi l’un des titres du LP sur lesquels Tony Iommi baisse son accordage de trois demi-tons. Le procédé soulage ses doigts mutilés devenus douloureux au fil des mois de tournées en même temps qu’il alourdit encore le son du groupe, Geezer Butler et Bill Ward y adaptant leur jeu. Le poids et le ton de Lord of this world en fait l’un des premiers standards du doom metal.

Et si l’on cite souvent le Symptom of the Universe de Sabotage (1976) comme inspiration première des groupes de thrash metal dans la décennie suivante, force est de reconnaître dans Children of the Grave la répétition d’un riff principal lourd et rapide joué en palm muting que Metallica et consorts affectionneront tant. Stoner, doom et proto-thrash : de quoi qualifier Master of Reality d’album « séminal » si l’expression ne donnait pas l’envie instantanée d’écorcher vif celui qui l’emploie. En tant que catalogue de riffs le plus prodigieux hors discographie d’AC/DC, il est mon LP favori du Black Sabbath période Ozzy – sans même évoquer l’équilibre bienvenu que lui confèrent les interludes Orchid et Embryo ou la ballade Solitude.

Et Ozzy, justement ? Celui qui convolera une première fois avec Thelma en juillet, le mois de la sortie de l’album, prend en quelque sorte le contre-pied des instrumentistes. Ils jouent plus grave ? Tout en améliorant sa technique, Ozzy chante plus aigu, empêchant Master of Reality de sombrer dans une complète obscurité. À l’instar de Bill Ward, pour lequel le groupe changera carrément de studio afin qu’il boucle enfin les plans de batterie, le frontman rame pour mettre en boîte le chant rapide d’Into the Void, hymne pessimiste et utopique à la fois. Peu charitable, Iommi trouve ses efforts « hilarants ». Reste que cette conclusion, encensée de James Hetfield à Eddie Van Halen, concentre le travail des quatre jeunes Brummies à leur meilleur.

29 juillet 2025, 13h58

De 2002 à 2005, The Osbournes proposa au public de MTV une plongée dans les frasques d’une petite tribu fraîchement installée à Beverly Hills, première émission de télé-réalité familiale dont la saison 1 établit un record d’audience pour la chaîne musicale.

On y retrouve logés dans une immense « mansion » aux allures de pièce montée une Sharon mi-cheffe de famille autoritaire, mi-gamine amusée par le n’importe quoi ambiant et ravie de passer à la télé, les enfants gâtés et chamailleurs Kelly et Jake, alors adolescents – leur aînée Aimee refusa de participer -, une palanquée d’animaux domestiques enclins a faire leurs besoins dans le salon et des seconds rôles parmi le personnel de maison tels la nounou ou le chef de la sécurité.

Le clou du spectacle, naturellement, s’appelle Ozzy. Il grommelle, jure sans cesse, peine à comprendre les commandes de la télé neuve, appelle « SHAAAROOON » à la moindre contrariété, poursuit le chat en béquilles autour de la piscine pour « le sauver des coyotes », règle un différend de voisinage en projetant une bûche dans une vitre, multiplie les allers-retours en promotion ou en tournée, regimbe parfois face aux initiatives de sa manager d’épouse – refusant un canon à bulles sur scène (« Je suis le putain de Prince des Ténèbres ! ») ou un costume aux ailes de chauve-souris -, et se montre pourtant presque équilibré en comparaison du reste de la smala.

Car le « bloke » de Birmingham n’est jamais très loin, qu’il s’agisse de son accent toujours épais ou ses gueulantes récurrentes à propos de leur train de vie absurde. Dans l’épisode 10 de la saison 1, savoureuse mise en abîme, il rappelle d’où il vient tout en dînant seul dans sa vaisselle dorée, c’est à dire un quartier prolétaire d’Aston qu’il a fui sans jamais le quitter vraiment.

Si l’on s’intéresse à la dynamique familiale plutôt qu’à l’étalage de pognon, le tableau qu’offre The Osbournes alors que le show se focalise sur la déconne s’avère finalement assez normal. On s’engueule, on vrille, mais on s’aime et on se parle. Le plus atypique, en somme, est que tout dans la posture et la diction d’Ozzy indique la vieillesse alors qu’il n’est âgé que de 52 ans au début du tournage. La dualité entre normalité et bizarrerie est incontournable lorsqu’on approche Ozzy Osbourne, personnage qui puisa sa popularité dans le fait de demeurer à la fois extravagant et accessible jusqu’au bout – et The Osbournes fut un choix marketing judicieux à cet égard.

Nul hasard dans le fait que son pénultième album solo, sorti en 2020, s’intitule Ordinary Man. Il suit une succession de LPs qu’on dira moins inspirés qu’au XXe siècle, et la fin – temporaire – de la collaboration avec le colosse blond Zakk Wylde à la guitare, pur fan d’Ozzy que Geezer Butler dira « encore plus dingue » que son mentor. On doit entre autres à leur collaboration les très bons No Rest For The Wicked et No More Tears. Pour Ordinary Man, Wylde est supplée par le jeune producteur prodige Adam Watt, épaulé – excusez du peu – par Slash et Tom Morello.

Sur le titre éponyme, un autre chanteur septuagénaire anglais partage avec John Michael Osbourne un rapport complexe à la célébrité, un côté sombre et le voeu de ne pas mourir comme un type ordinaire : Reginald Kenneth Dwight alias Sir Elton John. Qui d’autre qu’Ozzy eût pu cumuler des duos avec le Rocket Man et Lemmy de Motörhead ?

« Yes, I’ve been a bad guy

Been higher than the blue sky

And the truth is I don’t wanna die an ordinary man

I’ve made momma cry

Don’t know why I’m still alive

Yes, the truth is I don’t wanna die an ordinary man »

Hypocondriaque patenté, Ozzy Osbourne fit sa première tournée d’adieu dès 1992 alors qu’on lui avait diagnostiqué – à tort – une sclérose en plaques. Il tira sa révérence 33 ans plus tard, 17 jours après le plus grand concert de metal de l’Histoire donné en son honneur et celui de Black Sabbath à Aston, auquel il aura participé moyennant l’arrêt du traitement de son Parkinson de stade 5.

Ne pas mourir comme un type ordinaire. Pari tenu.

30 juillet 2025, 10h25

On enterre Ozzy aujourd’hui. Avant des obsèques privées, un cortège funèbre traversera Birmingham et fera étape au Black Sabbath Bench, couvert de fleurs depuis une semaine. Sharon, Kelly et Jake Osbourne y liront des hommages de fans.

Il est temps pour moi de lever le pied là-dessus. Le metal a survécu 10 ans sans Lemmy Kilmister et 15 sans Ronnie James Dio, il a continué à prospérer depuis 2018 et l’ultime tournée solo d’Ozzy Osbourne. Les vielles gloires des années 70 et 80 auront beau tirer leur révérence avant longtemps, il me restera toujours dans l’actualité de quoi dire que c’était mieux avant.

2018, c’est aussi l’année où je suis retombé dans ma musique d’ado et de jeune adulte, par la grâce d’une invitation imprévue au Hellfest qui ne semble pas arrivée par hasard a posteriori : le moi d’il y a quelques années doit beaucoup aux vertus thérapeutiques du gros son qui tâche. Je connais d’ailleurs bien mieux Black Sabbath et Ozzy Osbourne aujourd’hui qu’au temps où j’avais moins de sciatique et plus de cheveux, soit assez pour savoir ce qui constituera le dernier salut le plus approprié – j’ai déjà signé les pétitions en ligne réclamant que Birmingham rebaptise son aéroport au nom d’Ozzy et que Chipotle donne celui-ci à l’un de ses burritos (il était friand).

Il ne s’agira pas de poster un lien vers la version originale de N.I.B, mon titre préféré du premier disque du Sabb’, soit le plus important de tous les albums de metal, ni vers la très lacrymogène interprétation par le Prince of Darkness de Mama I’m coming home le 5 juillet. Mon choix pour aujourd’hui marque un commencement autant qu’une fin. On est en 1978 et Black Sabbath sort de l’enregistrement éprouvant de ce qui deviendrait le dernier album studio d’Ozzy avec le groupe avant 35 ans. Bientôt trentenaire, lui-même est à bout, confit à la gnôle, rôti à la coke, hanté par la mort de son père et en plein burnout, ses traits d’adolescent disparus à jamais.

Never say die! sera un disque mal-aimé, non seulement parce que Black Sabbath s’y perd en expérimentations progressives, hard rock et jamais vraiment metal – ainsi que Geezer Butler le dira dans son autobiographie -, mais aussi parce qu’il laissera aux fans de l’époque le même souvenir que le dernier été avant que leur ex eût fait ses valises. Ce 19 juin 1978, la chanson titre est interprétée en avant-première sur la scène de l’Hammersmith Odeon – l’album sortira fin septembre. Probablement défoncé, Ozzy y sauve la face, tenant des aigus impressionnants, sa voix ne se fissurant guère qu’une paire de fois. À la fin du morceau, il présente le groupe et remercie les fans pour les 10 ans qui ont précédé, puis espère plein d’autres décennies du même tonneau.

On connaît la suite : Ozzy est viré l’année suivante, ressuscite plusieurs fois, et devient une figure tutélaire du metal bien plus universelle que s’il eût échappé à cette éviction. J’aime beaucoup le titre éponyme de Never Say Die!, mais il est tout sauf une chanson parfaite ; c’est un banger ramassé, efficace et joyeux, sans rien d’autre d’exceptionnel que le talent d’auteurs-interprètes qui firent mieux des dizaines de fois. En revanche, et particulièrement dans le contexte de juin 1978, il est un hymne à la persévérance, une invitation à ne jamais lâcher l’affaire quand bien même elle sentirait fort le vieux cul sale, un discours de ralliement à l’attention des freaks, des outsiders, des perdants précoces, de tous ceux qui purent croire les dés pipés faute d’un super pouvoir, un doigt guilleret brandi à la face des tourments en général et de la faucheuse en particulier, en somme un geste rock n’roll, ce que ne cessera jamais d’être le metal.

Au revoir Ozzy, et never, ever say die!

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