Hellfest 2024 : Marathon Man (1/2)

À l’approche de la cinquantaine, l’Homme moderne se lance des défis absurdes à la seule fin de repousser ses limites physiques et mentales, croyant ainsi enrayer un irrémédiable déclin. Il s’agit souvent de triathlons dont les récits exaltés ennuient beaucoup leur entourage. Toi, pour ton ultime Hellfest de quadra et sans padawan à cornaquer, tu t’es fixé un objectif : exploser ton record de concerts sur quatre jours – sachant que tu ignores de combien il s’agit. Mais tu t’en fous. Cette année, tu donneras tout.

Ça commence par une nouveauté, ou bien c’est la première fois que tu les remarques : sur les 300 derniers mètres de nationale que tu remontes jusqu’à l’entrée du site s’alignent des râteliers à vélos. À force de seriner que le Hellfest cramerait plus de fuel que Space X, on s’est enfin résolu à sauver la planète. Et puis les leçons de l’an passé ont été retenues : les grilles de la Cathédrale s’ouvrent à 14h et pas 15, ce qui évite une attente pénible à 30.000 pékins les uns sur les autres dans Hell City. Un autre bon point pour l’organisation. Toi, tu as utilisé ton coupe-file de pigiste, histoire de griller la Terre entière dans la queue du merchandising Hellfest. C’est un échec cuisant, vu qu’inexplicablement il y a déjà deux heures d’attente, bientôt trois, devant le Sanctuary. Même les désoiffeurs déconseillent de se joindre à la foule. D’ailleurs ils ont désormais le droit de choisir leur tenue : fini le T-shirt jaune, sans doute aura-t-on estimé qu’une citerne de 20 litres sur le dos vous rendait déjà assez reconnaissable. A propos de désoiffeurs, tu commandes ta première pinte. Elle n’est plus à 6,66€ mais à 7,50, cela dit l’affichage explique qu’elle fait désormais 60 cl et pas 50, même si la graduation la plus haute en annonce 56. Tu as bien une heure pour y réfléchir, mais tu préfères entreprendre un premier tour du site histoire d’en relever les nouveautés. La principale, cette année, s’avère la Gardienne des Ténèbres promise depuis 2022, automate monumental signé par la Compagnie des Machines qui reste féminine malgré ses cornes de bouc et des pattes de scorpion.

La Gardienne des Ténèbres

Chemin faisant, tu croises un type en kimono bariolé, la tête dans un pack de 1664 blanche, et une petite troupe en T-shirt orange siglé « Mother Fuck Team », mais en définitive la proportion de festivaliers en déguisement et uniformes divers te semble toujours basse par rapport à l’avant – Covid… à supposer qu’un T-shirt noir de métalleux ne soit pas en soi un uniforme ou un déguisement – tel le délicieux « Slayer de l’apéro » aperçu pas loin du bar à Muscadet. A l’ombre du bois attenant, il fait meilleur bière à la main que l’an passé, sans pinte et au soleil de plomb de Hell City. Manque juste le gros son. Au fond de la clairière dévolue à Valley, la monumentale roue des squelettes a disparu. De son côté, le merchandising des artistes a déménagé : on sépare désormais celui des têtes d’affiche, toutes représentées dès le jour 1 non loin du Sanctuary, de celui du commun proposé à gauche de la Cathédrale. La file d’attente y est plus longue qu’escompté, sans doute le fruit du désœuvrement avant qu’aient débuté les hostilités. Une fois rendu sous la tente blanche, les T-shirts proposés sont regroupés par scène. Pas con. Les moins chers sont à 25 balles, le prix d’une frusque à logo Hellfest, quand ceux des stars atteignent 45. Gasp. Devant l’étal consacré à Valley, un type affirme avec aplomb : « Le responsable du merch de Black Rainbows est un gros fumeur et le matos sent la weed. » Un bon point pour eux. Histoire de clarifier son positionnement politique après à peine 35 ans d’activisme, Tom Morello en propose de fort jolis frappés du slogan « Nazi lives don’t matter ». Et toc.

Asinhell en Mainstage 1

Troisième bière en main, tu choisis ton premier concert. Ce sera le death metal danois d’Asinhell, projet du guitariste de Volbeat Michael Poulsen, en Mainstage 1. Des zicos aux couleurs de Death, Deicide et Bolt Thrower, des gros riffs qui réveillent, comme le genre l’exige, mais enfin la sauce est d’une facture classique – voire un chouïa générique… comme Volbeat, en somme, diraient les esprits chagrins – et presque accessible. Sûrement pas désagréable pour un début. Le chanteur Marc Grewe se montre insistant dans sa demande de circle pits – certes un travers de l’époque. Cela dit les faits sont têtus : soleil, bon son, watts en abondance : que tu es bien, à cet instant précis, dans tes pompes de randonnée ! Devant toi, des types en peaux de bêtes brandissant des massues gonflables sont sûrement du même avis, le garçon au hoodie taillé dans un sac postal également, sans doute aussi celui qui agite un haut drapeau à tête de mouton. « Are you ready for some old school death metal ? » Certes. Et pendant le plaisant mid-tempo plombé qui suit, tu tes dis que la variété de la setlist est à saluer. On saisit des bribes d’un français de cuisine dans les harangues de Grewe. L’ultime morceau proposé fait vibrer le pavage sous tes croquenots.

Morne en Temple

Parmi ceux qui s’orientent maintenant vers Temple, tu avises un type en éclatant T-shirt Mylène Farmer, parfait hommage à sa rousseur. Lui aussi veut son coup de déprime garanti sur facture par Morne, des Bostoniens au sludge lancinant. Leur sobriété scénique laisse toute la place à un énorme son planant. À la guitare solo, une sorte de Jean-Michel Larsen fait du bruit par-dessus le mur en parpaings monté par ses camarades. Le (bon) batteur est secondé par une boîte à rythmes. On entend parfois poindre un effet particulier, une sorte de flûte orientalisante, un coup de double kick voire une grosse basse bien grasse. Nul réconfort côté chant, râpeux comme tout, très black metal, que le gratteux vient appuyer lorsqu’il s’agit de pousser des cris. Si Morne se présente sans aucune intention de faire des cadeaux, à force de reproduire les mêmes plans une quinzaine de fois il en résulte de la transe plutôt qu’une authentique punition. Un peu de groove égaye presque l’ultime morceau. Chiche en interactions, le groupe dit « Merci », et remballe. Toi, tu voudrais juste reprendre goût à la vie.

Khemmis en Valley

Pour ce faire, tu comptes sur Khemmis, groupe autoproclamé de doomed heavy metal originaire du Colorado dont le look « jean et marcel noirs » rappelle le Metallica des débuts ; d’ailleurs, tel le Jason Newsted d’antan, le guitariste solo assure des chœurs en chant guttural. Les mecs alternent jeu rapide et plus rampant avec des accents respectifs de thrash et de grunge, tandis que les harmonies à la tierce des deux guitares et le jeu de scène coordonné s’inscrivent dans une tradition très « Maiden / Priest »… et qu’un synthétiseur vient assaisonner la dernière intro. Tu dois te faire à cette proposition résolument hybride mais nullement désagréable. Autour de toi, certains connaissent les paroles. De très perceptibles relents des toilettes voisines couvrent peu à peu l’odeur ambiante de beuh. Peut-être un poil sur ta faim, tu quittes Valley pour la Mainstage 2. En chemin, tu auras l’occasion de contempler une magnifique bannière frappée d’un gros plan de furoncle au cul. Solide.

Ice Nine Kills en Mainstage 2

Sur le créneau suivant, un peu faiblard il est vrai, tu t’es résolu à prêter une oreille – de loin – à Ice Nine Kills, ton deuxième groupe bostonien du jour, tout en sachant que leur proposition metalcore n’est a priori pas tout à fait ta tasse de thé. Au loin, des jeunes gens en bermudas et polos blancs s’agitent avec conviction. On les dirait en vacances à Cape Cod ou l’Île de Ré, à ceci près que leur panoplie est tachée de sang. Surplombés d’une statue de méchant de slasher aux yeux rouges, ils jouent avec les codes du cinéma d’horreur – des samples de musiques célèbres résonnent d’ailleurs en introduction. Une sélection de personnages déguisés en psychopathes de légende se succèdent au gré des morceaux. Au moins le concept est-il cohérent, mais au plan musical… bof.

Brujeria en Altar

Bien que le groupe ait sa place ici, tu préfères partir te placer pour Brujeria en Altar, derrière un gros monsieur au dos très velu coiffé d’un bonnet à oreilles de lapin. L’affaire commence sur un air de mariachis qui va crescendo, puis entrent les musiciens du groupe de death metal américano-mexicain, leur habituel foulard sur le museau. Parmi les trois chanteurs ne figure pas, cette-fois-ci, la Jessica Pimientel d’Orange is the new black, et d’ailleurs l’avenir sera peu clément pour ses camarades Juan Brujo et Pinche Peach, très en forme ce soir-là… mais qui décèderont tous les deux quelques mois plus tard. Ouch. Pour l’heure, ce petit monde est aussi fâché qu’attendu : une tête coupée ne tarde pas à apparaître sur la hampe d’un drapeau mexicain, et devant la scène s’intensifie le mosh pit démarré d’entrée où l’on aperçoit masque de lutteur et sombrero de circonstance. S’y joint un groupe coiffé de chapeaux d’amanites tue-mouche moins à propos, le tout sur un son un poil brouillon. Toi, tu apprécies ce que tu écoutes tout en sentant piquer le regret de louper le show de la Mainstage 1… et tu cèdes à l’envie d’y jeter une oreille.

Kerry King en Mainstage 1

Il faut dire que l’affiche séduit sur le papier : non seulement le très chauve et tatoué Kerry King manquait depuis la retraite de Slayer, mais en plus le LP sorti en mars avec le groupe portant son nom tenait plutôt bien la route. Et puis tu arrives sur une madeleine, car le set en est déjà à proposer des reprises du groupe le plus méchant du monde, en commençant par Disciple et son si aimable « God hates us all ! » – sorti, comme tu aimes à te le rappeler, le 11 septembre 2001. Au micro, Mark Osegueda de Death Angel ajoute en technique ce qu’il cède (un peu) en rage à Tom Arraya, et puis l’ex-Machine Head Phil Demmel ne jure certainement pas à la seconde guitare (il a fait péter la Flying V à pois en hommage à Randy Rhoads) – sans même évoquer le batteur Paul Bostaph et ses 15 ans de Slayer. King, lui, a tombé sa si caractéristique jupette de chaînes mais tient la droite de la scène avec son autorité habituelle. « A true fucking metal crowd, a true fucking festival » vante Osegueda. Sur le récent Shrapnel, un wall of death casse quantité de vaisselle, puis arrive une manière de pause… Bostaph multiplie les affèteries évocatrices aux fûts… puis résonne, comme espéré, la torrentielle Raining Blood dans sa version mythique enchaînée sur Black Magic. La pyrotechnie, certes modeste, achève de t’enflammer le derche. Le From Hell I Rise conclusif passera fort bien malgré l’aura incomparable de ce qui l’a précèdée. Un bout de concert aussi carré que dénué de surprises, c’est-à-dire très, très carré.

Babymetal en Mainstage 2

Il y a un indéniable côté facétieux au fait de programmer Babymetal en Mainstage 2 dans l’immédiate foulée d’une icône aussi sérieuse que Kerry King. Au moins ce choix te permet-il d’examiner le phénomène nippon à peu de frais. Le set commence par l’intro à voix off enregistrée de leur tournée mondiale, enchaînée sur l’immortel double kick du One de Metallica, puis les trois chanteuses investissent le podium érigé au centre de la scène. Leurs étonnantes chorégraphies aux pieds fixes – reprises autour de toi à ton grand étonnement – attirent l’essentiel de l’attention tandis qu’en contrebas s’activent des musiciens masqués rappelant les goules anonymes de Ghost. Quid de la musique elle-même ? En définitive, ça chante peu, et l’accompagnement s’avère assez technique et heavy, dans une sorte de power metal riche de claviers à la batterie très en avant. Si la demande de circle pit fait long feu, le public sautille volontiers en cadence. Se moquer serait presque trop facile, après quoi tu préfères t’esquiver vers la Warzone.

Crystal Lake en Warzone

C’est un autre groupe japonais, au son sensiblement plus rêche, qui t’accueille à grands coups de casque dans le nez : Crystal Lake et son deathcore remuant. Devant toi, une sorte de confrérie du poireau brandit en rythme les amaryllidacées en question sous les invectives énervées, entre screamo et guttural, du très charismatique John Robert Centorrino. Guitaristes et bassiste bondissent aux quatre coins de la scène, satisfaisant pleinement les attentes habituelles du public local. Accélérations et breaks pesants se succèdent dans la joie. Les (nombreuses) instructions de Centorrino sont suivies avec enthousiasme. Tu ne saurais nier l’énergie de la prestation ; sa subtilité, en revanche, reste sujette à caution. Autant aller te placer en Valley voisine pour le set de Graveyard, à la promesse radicalement différente.

Graveyard en Valley

À ton arrivée, des techniciens en fringues 70s procèdent aux derniers réglages. Il s’avère que les types en question sont bien les musiciens du groupe de Göteborg – preuve qu’on n’y produit pas que du death metal mélodique. Tranquillement, les mecs posent leurs marques au gros scotch tandis que des joints circulent dans le public, puis ils entament une sorte de bœuf pré-concert. Un intendant à chignon et chemise panthère leur donne un coup de main : on a ici affaire au tech le plus stylé du festival. À tes côtés, une nana arbore un amusant T-shirt « L’an prochain je suis pas au Hellfest c’est trop commercial ». Valley est alors une authentique capsule de tranquillité. Les musiciens réapparaissent : ils se sont changés… mais restent habillés façon 70s. Le concert démarre sur un blues heavy comme il faut ; derrière sa Gretsch rouge, le chanteur a de fameux accents robertplantiens. Si un importun tente de lancer un mosh pit, il échoue misérablement. Faut un peu saisir le mood, gamin. « Oh là là, how is it going ? » demande le Plant scandinave. Le bassiste le relaie au chant, alors que derrière eux s’active sans esbrouffe un batteur vêtu de bleu clair à la chevelure luxuriante retenue par un bandeau de la même couleur. Difficile de qualifier le rythme inégal à venir ; lorsque les morceaux se font émollients, le groupe a le bon goût de relancer, provoquant une sorte d’ondulation collective plutôt qu’un vrai pogo dans le pit. Paisible, ce hard rock-là tire sur le psychédélique, et tu ne lui aurais pas reproché un peu plus de nerf.

Thursday en Warzone

Remettre un peu de nerf, c’est précisément la vocation de la Warzone, et s’annonce maintenant le premier concert français de Thursday, spécialistes du post hardcore originaires du New Jersey, depuis deux décennies. Le chanteur Geoff Rickly évoque étrangement le chef des méchants dans Lost, en tout cas tu t’en fais la remarque aux premières mesures d’un punk assez mélodique à tes oreilles, musclé par une basse bien présente. Même si les hurlements occasionnels du bassiste durcissent le jeu, tu ne t’attendais certes pas à ce que Thursday tire finalement sur le punk pop ; l’âge, peut-être. Une prestation entrecoupée de messages inclusifs qui, là encore, manque selon toi d’un ingrédient particulier. Peut-être une brutalité basse du front au menu d’Altar dans trois quarts d’heure, mais d’ici-là et faute d’un intérêt affirmé pour les collages proggy d’Avenged Sevenfold en Mainstage 1 tu décides de passer une tête en Temple, aussi intrigant que soit le libellé « jazz avant-gardiste » accolé à Shining dans le livret officiel.

Shining en Temple

En déambulant, maintenant qu’il fait nuit noire, tu prends bien sûr grand soin de prendre des photos soignées, aussi jolies qu’inutiles, des mêmes décors que les années d’avant à la lumière des mêmes effets pyrotechniques. Ça fait partie du rituel. Arrivé à Temple, un constat s’impose : on avait dit « pas de saxophone », et tu entends, très distinctement, du saxophone. Cela dit… c’est metal, au sens où l’agression sonore des guitares est bien présente, fût-ce au format atypique d’un jazz en roue libre complète et assumée, ce que signifie peut-être « avant-gardiste ». L’ensemble est lancinant et saccadé, des effets aggravés par les lumières stroboscopiques ne saisissant les musiciens qu’à contrejour, mais qui n’empêchent pas ces derniers de jouer avec le public. Ce joyeux bordel instrumental – parfois dénué de saxophone – prend d’incessants tours et détours, et de temps en temps un type chante dessus sans qu’on sache bien pourquoi. Bah, tu as bien des copains amateurs de métal progressif, et puis le caractère franchement osé et désarmant de ce que tu tentes de décrypter – rappelons qu’à la base tu es un fan d’ACDC – n’est pas dénué d’un certain panache. Une chose est sûre, baignant dans ce jeu de lumières qui éblouit et dissimule, le bazar a sa place en festival de musiques extrêmes. Peut-être ton concert du jour. Si on t’avait prédit un truc pareil…

Sodom en Altar

Le concert suivant risque fort, en comparaison, de couper court à toute fantaisie : on parle de références absolues pour quiconque prise le thrash allemand et les jeux de mots douteux, la formation du chanteur et bassiste (ainsi que vague sosie de Nicko McBrain) Tom Angelripper nommée Sodom. Le mur d’enceintes monté proche de la foule ne dissimule rien des intentions de la formation de Gelsenkirchen, t’en coller ras la gueule dès l’intro originale de Procession to Golgotha jouée en mid-tempo. La voix spectrale d’Angelripper, en retrait dans le mix lourd et épais, s’accorde bien avec les lumières bleutées. Le guitariste Frank Blackfire joue torse nu, ce qui est peut-être – ou pas – une bonne idée à 58 ans, tandis que son binôme semble échappé de Spinal Tap. Et puis la ceinture cartouchière demeure un fashion statement apprécié en 2025 ; le thrash à l’ancienne du quatuor également, malgré le caractère sensiblement répétitif des compositions. Un tech vient apporter un nouveau mediator à Angelripper sans qu’il loupe le moindre beat. Baron. Ultime raffinement scénique : sur Agent Orange, les gélatines deviennent… orange, ja, ja. C’est remarquable, tout comme le final où résonne l’hymne allemand. Très diverse, cette première journée aura manqué d’un ou deux vraie coups de cœur, mais enfin la branlée sonore fut diverse et de qualité. Et puis 12 groupes, tout de même. Pas mal pour un jeudi.

Karma Zero en Altar

Le vendredi, d’un commun accord avec tes camarades de gîte, ta journée commence tôt. Il est ainsi 10h30 lorsque tu fais rire une bénévole du bar proche d’Altar avec un « J’ai honte, mais je voudrais une bière. » Le metalcore n’étant pas nécessairement ta came, autant arriver armé au concert des Nantais de Karma Zéro, lesquels interpellent très vite les « putains de fascistes » histoire de vérifier qu’on est entre gens bien, d’ailleurs le bassiste porte un T-shirt « Fuck NSDA ». Pléthore de doigts rageurs se lèvent pour approuver, tu te croirais en Warzone. Par la suite le chanteur alternera scream travaillé et gueulantes moins techniques. Le pichet que tient ton voisin tout en headbanguant te décomplexe un peu. « Un peu de Slipknot, un peu de deathcore, pas énormément d’inspiration » notes-tu dans ton calepin. Le premier circle pit de la journée est néanmoins demandé et obtenu. Tu finis par t’avouer que le set aura permis de te mettre agréablement dans le bain. La transition sera rapide vu que la suite t’attend en Temple.

Houle en Temple

Des Parisiens qui chantent la mer façon black metal mélodique, voilà de quoi éveiller ta curiosité en même temps qu’activer ton radar à bides, parce que le risque est réel, d’autant que 2-3 éléments de décor passablement kitschs incitent à la prudence. Ainsi, les bouts de cordage et la bouteille de rhum posés sur les amplis. Un type en marinière passe vérifier l’installation. Tandis que l’intro rappelle opportunément The Rime of the Ancient Mariner, le monsieur revient. Il a passé un ciré et boit à une flasque : il s’agit du batteur. Les autres membres de l’équipage baptisé Houle apparaissent un par un, toujours en ciré… pour un set de 30 minutes, ça prend son temps. Entamé dos au public, le premier morceau pose une ambiance de tempête, dans laquelle la chanteuse, le ciré couvert d’algues, promène une lanterne en gueulant rocailleux comme il faut. Faut reconnaître, le kitsch fonctionne, par la grâce des compos elles-mêmes, de l’alternance intelligente des rythmes et de l’investissement sincère de nos matelots franciliens, servis par un son raisonnablement propre dans un registre black métalleux. Peut-être la recette monothématique finira-t-elle par s’épuiser, en tout cas elle convient parfaitement à un début de journée dans la Mecque du métal hexagonal. D’ailleurs le public déjà nombreux ne s’y trompe pas. Même le solo de violon enregistré, un tantinet éclaté, ne te décramponne pas de cette jolie découverte atmosphérique en diable. Sur le dernier titre, la chanteuse n’aura pas à faire usage de son harpon.

Solitaris en Altar

On se presse moins sous la tente voisine d’Altar pour d’autres Franciliens, ceux de Solitaris, dont la promesse – au-delà du libellé « metalcore » – est celle d’une violence chimiquement pure. Miam. Le mur d’amplis érigé à cette fin rappelle d’ailleurs celui de Sodom. Devant toi, un joli T shirt « Epinallica – Kill them Vosges » rappelle les bonnes périodes des Fatals Picards. Puis le tabassage commence, administré par une bande de minots tout de noir vêtus au visage masqué. Alternant growl et débit de hardcore, le chanteur replet a préféré un chapeau de pluie au hoodie de ses camarades. Très vite, tu t’aperçois que les plus rudes des frotteurs de pit matinaux se sont rencardés pour l’occasion. Entre deux intermèdes à base de samples très « urbains », les mecs envoient un son pachydermique et froid guère éloigné d’un Pantera. Le Sergent Garcia et le bassiste réclament tous deux des circles pits dans des sens différents, mais les castagneurs de devant semblent s’y retrouver. Dans un wall of death, tu avises un malin protégé par sa bouée gonflable. Solitaris se fend d’un rappel puis déguerpit dans avoir dit un mot à la foule : une voix de femme enregistrée s’en chargera. Au final, la proposition s’avère honorable dans son style bercé trop près du mur, et puis le fait de t’avoir décoché la baffe sonore la plus brutale du festivale vaut à nul doute son petit bonus. A défaut parfois de délicatesse, nos régions ont du talent.

Imperial Crystaline Entombement en Temple

Pour clore une matinée très marquée par le métal extrême, il n’y aura pas de bonus pour Imperial Crystalline Entombement. Sous la Temple, c’est l’heure des dragons des glaces, des toges, des masques blancs et d’un Gandalf au timbre abrasif brandissant un bâton également immaculé. Dans les faits, le black metal servi glacé par le combo du Maryland n’est guère plus amical que les coups de matraque télescopique de Solitaris. Ils visent d’entrée la geste épique à grands coups de double pédale, le résultat approchant une sorte de power metal sinistre enregistré au fond d’une crypte par un savant fou diplômé à Guantanamo. Quel son horrible. Tiens, enfin un mid-tempo, dont Gandalf marque le rythme de son gros bâton… ah non, c’était juste l’intro avant un redémarrage plein pot. C’est trop usant et trop vilain, en un mot « fatigant », et tu déclares forfait.

Lovebites en Mainstage 1

En Mainstage 1, Lovebites constitue le parfait antidote à la séquestration sonore que tu viens de subir, d’ailleurs on imagine que le savant fou à la console d’Imperial Crystalline Entombement rêverait d’expérimenter sa panoplie de tortionnaire sur les avenantes musiciennes de ce groupe 100% feminin, girly jusqu’à la cymbale en forme d’étoile. Leur power metal à elles s’avère en tout point positif et joyeux, quand bien même la chanteuse mi-mariée, mi-Cendrillon envoie des lignes passablement burnées en voix claire. Autant te l’avouer, le contraste avec ce qui précède t’aura aidé à apprécier… mais nier les mérites particuliers de ce que tu écoutes, en particulier d’intéressantes envolées sur les solos, manquerait de fair play. Tiens, la confrérie du poireau aperçue hier porte désormais cagoules roses et peignoirs bleus. Tu quittes la Mainstage 1 rasséréné. Au bar, le bénévole demande ton consentement pour changer ton gobelet – d’aucuns sont attachés à leur motif particulier – à la façon d’un docteur examinant tes parties molles. Sandwich au pulled pork rondement avalé, écrabouillé par un soleil de fin juin à son zénith, il est temps d’aller vivre ton épiphanie du Hellfest 2024.

Gozu en Valley

Si Gozu est déjà ton troisième groupe de Boston en deux jours, les bougres s’apprêtent à sortir du lot. Quand bien même l’événement est de taille pour une formation dénuée de page Wikipedia, les mecs jouent leur stoner détendus, pinte à leurs pieds, comme ils répètent, et c’est tant mieux. De prime abord, c’est du Clutch en plus heavy, du bon gros rock qui swingue riche en fuzz et un chant à la Neil Fallon – on doit ledit chant au guitariste rythmique Marc Gaffney, sosie tatoué du Bert de Big Bang Theory qui tient son instrument comme le regretté John Entwistle. L’autre gratteux en treillis, lui, semble à peine sorti de sa Quechua au camping des festivaliers, le très audible chauve à la basse aime à se dégourdir les jambes en jouant, et derrière son kit minimaliste le batteur pose des fondations inébranlables… tout en revissant lui-même micro et charleston en plein morceau. Que ce son te ravit, gras comme ton pulled pork, c’est-à-dire synonyme de vie. En fait de Clutch, il s’agirait plutôt d’un Alice in Chains enrichi en Black Sabbath. Le secret de ce genre-là, ceux qui savent le savent, consiste à conserver la tension qu’il faut derrière le riff pondéreux. Il n’y a rien à jeter, là-dedans, ni les solos déglingués, ni les passages plus thrashy, encore moins quand Gaffney relance l’ultime morceau après avoir fini sa bière. C’était sublime. Depuis lors, tu peux t’enorgueillir d’avoir acquis trois quarts de leur discographie, très à la hauteur de tes espérances. En France, vous êtes environ 17.

Shores of Null en Temple

Succède à la révélation Gozu un concert dont tu ne gardes, un an plus tard, quasiment aucun souvenir, la faute à l’encombrante impression laissée par son prédécesseur. En relisant tes notes, tu t’aperçois qu’il s’agit des Italiens de Shores of Null vus en Temple, annoncés comme un groupe de doom gothique. Soit. Qu’en disais-tu plus précisément dans ton calepin ? « Le chanteur ressemble à John Petrucci. » « Il chante en clair et en raspy. » « Ils ont l’air plus joyeux que la plupart des groupes en Temple. » « Harmonies vocales. » Puis une écriture en capitales laisse imaginer que tu tentes de communiquer avec un copain retrouvé sur place malgré le bruit : « TU ETAIS A GOZU ? CA RAPPELLE CLUTCH (cœur) » Les observations reprennent : « Pas si heavy malgré le double kick, certains passages extrêmes quand même. » « Ils savent accélérer et ralentir. » « La dominante est atmosphérique. » « Vocalement, un peu de Chris Cornell. » Puis : « C’EST MIGNON CE ROSE », laissant entendre que ton attention se relâche et que tu partages un commentaire sur l’accoutrement d’un voisin, avant un définitif « SI CA TE VA ON DECOLLE UN PEU AVANT LA FIN POUR LES BIERES ET LE TRANSFERT A VALLEY. » Explicite.

Black Rainbows en Valley

Le concert en Valley dont il est question est celui d’une autre formation transalpine, le power trio stoner Black Rainbows dont le merchandising est réputé sentir la beuh. Le phénomène explique peut-être pourquoi l’entame du set ressemble à un point d’orgue. Ils enchaînent sur une compo de hard rock très ledzepienne, la voix étant hélas bien trop en retrait dans le mix. Elle réapparaît d’un coup avec la basse, l’ensemble se rapprochant tantôt de Deep Purple, tantôt de Black Sabbath. La musique reste pêchue malgré la drogue. Aux fûts, une sorte de jeune Sammy Hagar y confère un groove infernal. Les bougres finiront même par obtenir un circle pit par 35 degrés à l’ombre en Valley. Respect.

Speed en Warzone

Il ne faudra pas moins de courage pour remuer au rythme infernal de Speed, combo australien de hardcore beatdown. En uniforme façon gangsta rap de la côte ouest, les gamins enchaînent les breakdowns furieux déconseillés par ton rhumatologue. Quelque part dans les riffs, l’inspiration du Ernie C. de Body Count est palpable – il occupera cette même scène dans une dizaine d’heures. Le petit chanteur très fâché lâche un message inclusif en diable : « C’est notre première au Hellfest, je me fous de savoir si vous aimez le metal, le punk ou la guitare tzigane, c’est notre putain de festival et on va le poutrer… » Une promesse guère loin d’être tenue avec une énergie certaine.

Planet of Zeus en Valley

Prévus à 18h, les Grecs de Planet of Zeus ont interverti leur set avec celui de Gaupa. Le moins qu’on puisse dire est qu’ils démarrent façon dragster, enchaînant les riffs groovy à la manière de RATM ou des Red Hot Chili Peppers. Les deux guitaristes alternent en lead comme au chant clair sur fond de hard rock très catchy et pour tout dire assez jouissif. Le planning chamboulé ne les perturbe pas outre mesure ; ils interagissent beaucoup avec le public et font montre d’une joie ostensible d’être là. Tant mieux : un certain swag se dégage ainsi de ces messieurs. « When I say dance, you dance! » Les slammeurs se multiplient au fil des titres. Un drapeau chypriote est brandi dans le pit. Tout ça s’est passé mieux que bien.

Fear Factory en Mainstage 1

Après avoir longtemps évité les Mainstages, la réputation de Fear Factory te pousse à venir les écouter sur la 1. Il s’agit plutôt de « The new era of Fear Factory » comme l’annonce le chanteur Milo Silvestro, qui s’avère d’ailleurs le petit nouveau de la bande. D’aspect passablement fragile sous sa tignasse rouge, il tranche un peu avec les costauds barbus qui l’entourent, le vénérable Dino Cazares en tête. « Toi tu cherches du feeling, abandonne ici toute espérance » pourraient-ils avancer en guise de disclaimer, car leur métal industriel est mécanique à l’extrême, porté par une batterie à mitrailler des avions. De fait, la section rythmique l’emporte largement sur la mélodie, ce qui fait le travail en festoche lorsque le principal enjeu est de faire bouger les têtes. Dans un pareil vacarme automatisé, on doit accorder à Silvestro qu’il fait mieux qu’exister. Devant toi, un T-shirt « J’aime Metallica et la femme de mon pote » ajoute à l’ambiance bon enfant du moment.

Gaupa en Valley

Tu as quitté Fear Factory un peu en avance, rassuré pour le combo historique Los Angeles, histoire de bien te placer pour Gaupa en Valley. La manœuvre te permet d’être entrepris par un Nantais convenablement ivre s’affirmant fan de Babymetal. Il était du Nancy Metal Fest le week-end précédant, peut-être aussi cuit qu’aujourd’hui. « T’es journaliste ? Mais t’es dans le positif ou le négatif ? » restera sans doute pour l’éternité la meilleure punchline que tu aies jamais entendue en festival. Difficile de suivre le reste de ses élucubrations, d’où il ressort peu ou prou que c’était mieux avant, surtout le Hellfest. Tu feins une envie pressante pour échapper à la suite de la non-discussion. De retour dans les premiers rangs, tu peux observer la formation de stoner suédois entamer un bœuf au moment de la balance, tel Graveyard la veille. Le groupe au backdrop orné d’un chat sauvage remplace au pied levé les Californiens de Nebula. La silhouette reconnaissable de Mathieu Yassef aka The Doom Dad se détache en backstage. Quand le set démarre à proprement parler, la chanteuse Emma Näslund apparaît, pieds nus, et elle a le grand mérite d’envoyer comme il faut tout en actionnant ses pédales d’effets du gros orteil droit. Ses pantomimes comme ses origines nordiques évoquent immanquablement une certaine Bjork, mais au plan musical la comparaison s’arrête là. Une certaine délicatesse se dégage du combo, y compris quand ils décident d’envoyer du gras. De très courts plans de guitare au bottleneck confère à leur son une étrangeté bienvenue. Après Fear Factory, Gaupa t’offre un moment suspendu – un peu d’assaisonnement là-dessus n’eût certes pas été de trop.

Kanonenfieber en Temple

Il est 18h30 passées et les lombaires commencent à chauffer un tantinet. A l’aune de l’expérience des festivals précédents, il est temps de poser un cul au bois du Muscadet. La manœuvre, certes salvatrice, aura le grand tort de te faire louper le début du set de Kanonenfieber, aimable formation germanique dont le propos joyeux consiste à rejouer la Première Guerre Mondiale sur fond de blackened death metal. La scénographie est à l’avenant : un Zeppelin orne le backdrop tandis que canons et sacs de sable ornent la scène et que casquettes et casque à pointe ornent les chefs des musiciens au visage masqué. On dira que le metal extrême se prête plutôt bien à l’exploitation du concept : rappeler que la guerre, c’est mal, même en allemand. Les compos riffues ont forcément des accents épiques, renforcés si besoin était de chœurs enregistrés façon Carmina Burana. Bref : tu te retrouves en plein Douaumont un après-midi de juin 1916. Stéréotypes nationaux obligent, la prestation est plus en place qu’un V8 Audi à 4000 tours. Si le Iron Maiden de Paschendale était un poil plus mélodique, Kanonenfieber n’est pas moins subtil que leurs confrères de Sabaton. Le groupe lorgne par ailleurs du côté de ses délicats compatriotes de Rammstein lorsque le chanteur dégaine un lance-flammes en fin de set. Long comme une tranchée, un wall of death s’ouvre de la scène à l’entrée. Il dégénère en vaste mosh pit au milieu duquel flotte un drapeau anarchiste. Une franche réussite. Ces types-là iront loin.

Ne Obliviscaris en Altar

En Altar, place au moment Kamoulox : Catherine Lara rencontre Within Temptation. Le solo de violon sur double grosse caisse constitue l’entame du set de Ne Obliviscaris, groupe australien de death metal progressif. Tu ne te retrouves pas facilement dans la came très élaborée de ces types à l’air affable. Apparemment, le guitariste partage le chant avec le frontman, ce dernier plus porté sur le guttural – et faisant admirablement tourner une crinière bien lisse trahissant un choix judicieux d’après-shampoing. Il leur arrive d’harmoniser joliment. Derrière eux, le batteur a le sens du spectacle et son drive est putain d’implacable, et le bassiste joue en . Reste que les incessantes boucles de violon ajoutent une dimension passablement meringuée à l’ensemble, et que la manière erratique dont se succèdent les solos instrumentaux n’aide pas à suivre. En bref : c’est virtuose, en particulier le bassiste, mais faut aimer. Toi, pas vraiment, ce qui tombe plutôt bien : autant aller voir l’état de la queue au Sanctuary. À vue de nez, tu en auras pour une petite heure sans rien louper de crucial à l’affiche – Tom Morello en version solo ne te tentait pas plus que ça. Le temps ainsi investi dans le T-shirt à 25 balles que tu voulais, toujours pas épuisé à ta taille, te semble une bonne affaire… jusqu’à ce que tu t’aperçoives de la qualité du concert de Satyricon qui touche à sa fin en Temple.

Satyricon en Temple

Les tauliers norvégiens du black metal, renforcés à la basse par Frank Bello d’Anthrax sur la présente tournée, ont déjà le bon goût d’user du Déchirement de l’enfer de Jérôme Bosch comme motif de backdrop, signe ostensible d’un bon goût pas si ancré dans leur courant musical. Sur un premier rappel résolument black n’roll, le frontman Satyr à la battle jacket blanche fait chanter une foule enthousiaste. Le second rappel, lui, s’avère autrement plus sombre sur un titre atmosphérique porté par des synthés sinistres. Un truc imperceptible fonctionne bien dans le rendu global de l’affaire, une présence maléfique crédible sans le renfort du son cradingue ou du grand-guignol propres au genre. La dernière sarabande impie qui finit par verser dans le mid-tempo conclut le set de façon magistrale, te laissant un goût d’inachevé. Bah, tu l’as, ton T-shirt.

Amorphis en Altar

Après une intro à la Carmina Burana, décidemment un must cette année, les Finlandais d’Amorphis envoient leur compromis breveté entre death et power metal, voire heavy metal traditionnel, à la basse et aux claviers bien présents. Pesant mais pas brutal à proprement parler – en tout cas en comparaison du reste de la programmation d’Altar -, on sent leur proposition capable d’attirer des novices dans le giron plus ou moins douillet du death metal. D’ailleurs le chanteur Tomi Joutsen instille un peu de chant clair dans son growl animal. Même quand un méchant bug sonore interrompt la furia en plein milieu du concert, les mecs gèrent tranquillement. Leurs compositions conservent une forme d’originalité rafraîchissante en ce lieu. Un drapeau finlandais remontant vers la scène passe à côté de toi. Les slammeurs entament un manège continu. Lorsqu’Amorphis verse dans le refrain fédérateur un tantinet cheesy, il le rattrape toujours par le riff qui cogne juste. Sous un light show classique mais efficace, la prestation ravit le fan ultime du groupe que tu discernes en ton voisin venu avec sa femme, son fils et ses copains. Aussi incongrue que paraisse la formule, il est des concerts de death metal qui agissent comme des doudous.

Biohazard en Warzone

Amorphis, c’était pas récent, et pourtant tu découvrais. Arrive l’heure d’un rendez-vous avec une vieille connaissance, du temps où tu guettais fébrilement les hybridations entre rap et métal et tu ponçais la B.O. extraordinaire du film Judgement night. Ce soir, on t’offre la reformation du lineup historique d’une de ses stars, les Biohazard de Brooklyn et leur hardcore metal à décoller les papiers peints. Le sculptural bassiste / chanteur / photographe / réalisateur / acteur (porno à ses heures) Evan Seinfeld est de retour aux côtés de son compère au chant et guitariste peroxydé Bill Graziadei. Sur scène, les placards en noir et blanc de State of the world address annoncent une profusion de hits à l’ancienne… et dès Shades of grey, l’énergie partagée entre le public et la scène est sans équivalent ce jour-là. La grande force de Biohazard consiste à jouer proprement en même temps qu’ils remuent leur race, avec une mention spéciale aux solos. “ Hellfest, we’re in the Warzone, and it’s gonna be fucking on tonight…” Bah tiens. « We Brooklyn guys are very competitive…” Eux, quand ils réclament, on s’aligne : le pit s’étend à vue d’œil. Toi, tu occupes ta position préférentielle façon reporter de guerre, calepin en main à la limite de là où ça frotte, un œil sur l’incroyablement charismatique Seinfeld, un œil sur le circle pit histoire d’éviter toute collision… et boum, elle arrive par l’arrière, tête contre tête, la faute à une poignée de jeunes teubés qui trouvent judicieux de porter un pote à eux façon bélier au lieu de l’envoyer slammer comme un grand. « Ça va, Monsieur ? » Tu remets tes lunettes avec dignité et un sourire forcé, l’heure n’étant certes pas à faire ton scrogneugneu. Crétins, va. On reprend en chœur « Yeah Motherfucker » sur Punishment. Si Graziadei se joepescise physiquement avec le temps, il ne manque pas son tour final sur les épaules de fans ravis. Le set t’aura laissé d’autant plus groggy que tu es littéralement à moitié KO. L’autre moitié, elle, n’est que joie chimiquement pure.

Fu Manchu en Valley – et le feu d’artifice de Machine Head au loin

La Valley est pleine comme un œuf de raptor pour le set des Californiens de Fu Manchu. Décrire leur stoner en live revient à tenter de capter un flux lourd, gorgé de fuzz, très en place et d’emblée agressif pour un tel registre. Happé par ledit flux – rien de tel qu’un coup de boule pour ouvrir les chakras –, hypnotisé par le light show psychédélique et la guitare argentée du frontman Scott Hill qui chante tête en arrière, comme le faisait Lemmy, tu repères malgré tout ton premier drapeau breton du festival. « Then again thank you so much… fuck. » Et ils enchaînent. Aperçu en pige avec Clutch l’an passé, le bassiste Brad Davis n’en rajoute pas dans le jeu de scène avec son look à la Bill Burr, mais son groove porte l’édifice. Le gratteux Bob Balch martyrise sa wah wah plus opportunément qu’un Kirk Hammet. Aux fûts, Scott Reader use d’un kit plus imposant que l’ordinaire de la scène stoner, mais son jeu riche et original le justifie. Même le type bourré qui manque de te vomir sur les pompes ne te sort pas du délire. Pour résumer, cette bande de Lebowskis au look rétro livre une sacrée putain de performance. « We can keep going all night, motherfuckers ». Le faire eût été apprécié.

Body Count en Warzone

Body Count a écrit parmi les plus belles pages de l’histoire de la Warzone, et le moins que l’on puisse dire est que les festivaliers se sont passé le mot. Pour assister à ce retour différé par l’annulation de l’affiche 2020, la foule est très dense aux abords de la scène punk/hardcore. Body Count’s in the House et l’enchaînement de reprises de Slayer Raining Blood / Postmortem ouvrent les débats comme on pose une considérable paire de couilles. “We came all the way from South Central to get this mosh pit. Show me some motherfucking action !” Ice-T, très au courant de son aura locale, est venu en famille : son fils « Little Ice » l’accompagne au chant. Force est d’admettre que le régime sec et le MMA maintiennent Tracy Lauren Marrow, vite en marcel noir comme aux plus beaux jours, dans un bel état de forme malgré ses 67 ans ; il en va de même pour son compère gratteux Ernie-C, impérial au tapping en T-shirt Hatebreed et affublé d’un joli bonnet rouge. “Everything we do is designed for destruction.” C’pas entièrement faux. “My name is Ice-T, suck my dick!” Oui enfin bon, il faudra au moins un bouquet de fleurs et des chocolats. “ How you men have grown a vagina? “ Nous y voilà. Depuis quelque temps déjà Pépé Thé Glacé se plaint du déclin de la masculinité et tient à le faire savoir sur scène. Longuement. Un peu comme Fabrice Lucchini sortant sa tirade « J’aurais tant aimé être de gauche », c’est rigolo la première fois. Là, ça te plombe un peu, d’autant plus que l’arbitrage fut compliqué avec la Mainstage 2. Ta décision est prise : tu couperas la poire en deux.

The Prodigy en Mainstage 2

Un autre groupe de grands ambianceurs de tes années 90 y donne un show très prometteur en termes de scénographie : The Prodigy. On est certes aux frontières du métal, et puis le combo anglais a perdu une bonne partie de son âme avec le regretté Keith Flint, mais imaginer les effets combinés des lasers dont abuse le groupe de synthpunk et de la pyrotechnie du site te donnait un premier frisson. Le voilà confirmé alors que tu avances vers la Mainstage 2. Fracassé par une journée dantesque et un pète au casque, tu t’abandonnes littéralement au spectacle, en particulier lorsque résonne Smack my bitch up : seul, tu en danses sur place. On ne parle pas du headbanging obligé de tout ce qui porte T-shirt noir à logo sinistre, non. Tu. Danses. Sachant qu’en ce qui te concerne, jamais au grand jamais l’activité n’avait impliqué quelque sentiment que ce soit qui approche la joie – au moins sans un certain degré d’ébriété. Tels sont les terribles effets d’une vingtaine de concerts de rang dans la journée, passé la bascule du milieu de vie. Quoi qu’il arrive samedi et dimanche, ton défi du festival – repousser tes limites physiques et mentales – est réputé relevé.

À suivre…

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