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Black Sabbath, c’est un nom surgi du passé, vaguement sulfureux, qu’on associe beaucoup à un chanteur devenu vedette de télé réalité superbement gênante et prénommé Ozzy.
Ceux qui savent, savent. On parle surtout des inventeurs de la première grammaire complète du heavy metal, un album à leur nom sorti en 1970 qui assemble enfin toutes les pièces d’un puzzle issu du bouillonnement des deux années qui précédèrent : l’énervement cradingue expérimenté par les Beatles eux-mêmes sur Helter Skelter, les solos déments de Jimi Hendrix, le hard rock furieux des Londoniens de Led Zeppelin et Deep Purple, le son pachydermique des Américains de Blue Cheer et Iron Butterfly, l’occultisme assumé des rockeurs psychédéliques de Coven, etc. La fin des illusions des Sixties et la montée d’un pessimisme souverain sur fond de guerre du Vietnam et de menace nucléaire fit le reste. Si la jeunesse était désormais friande de films d’horreur, pourquoi ne pas lui proposer un rock n’roll du même tonneau ? Tel fut littéralement le pari gagnant du groupe.
Un rock qui a poussé les murs en même temps qu’il en décollait le papier peint
La formation originale du Sabb’ était un quatuor à col bleu de Birmingham dont chaque membre apporta un élément décisif à la formule de base : Tony Iommi, gratteux gaucher contraint à baisser l’accordage de sa SG par la perte de trois phalanges lors d’un accident à l’usine, mais surtout génie absolu du riff lourd, Terrence dit « Geezer » Butler, bassiste virtuose traitant son instrument comme une seconde guitare lead, spécialiste des textes à double sens subtils ou potaches, Bill Ward, batteur infatigable et créatif aux inspirations jazzy pas fâché avec son caviste et John Michael dit « Ozzy » Osbourne, charismatique gargouille chantante au timbre reconnaissable entre mille et aux extravagances insanes. On leur doit une première salve de galettes fondatrices qui fit dire à la légende punk Henry Rollins : « Vous ne pouvez avoir confiance qu’en vous-même et dans les six premiers albums de Black Sabbath. »
La suite vaut elle aussi son pesant de nougat noir. De 1968 à 2017, les bougres ont enchaîné pics, creux, explosions et rabibochages, ont ferraillé comme rarement avec un management véreux, se sont associés à d’immenses talents et des contributeurs plus oubliables – pas moins d’une trentaine de musiciens ont fait partie du lineup –, et ont fourni la matière d’une quantité hallucinante d’anecdotes par la grâce d’un penchant pour la défonce et d’un goût de la blagounette sans guère d’équivalents parmi leurs confrères les plus éminents. Black Sabbath, c’est un rock qui a poussé les murs en même temps qu’il en décollait le papier peint, conjuguant innovation et intensité folle, soit une possible définition du heavy metal lui-même.
Par ordre de préférence, pas d’importance, encore que…
L’influence colossale de Black Sabbath sur le genre entier est reconnue avec déférence par les plus imposants de leurs successeurs, Metallica, Iron Maiden, Judas Priest, Slayer et Pantera en tête. Au début des Seventies, pourtant, ils sentaient si fort la bête et le populo que la crème des critiques commença par tordre le nez, avant de se rallier, comme de juste, à l’empilement des certifications or et platine.
Il fallait prendre le temps de – bien – raconter leur histoire dans la langue de Trust, en s’attardant sur la genèse de chacun des albums studio et de quelques lives. Ainsi est née la chaîne Youtube Children Of The Sabbath, animée par deux fondus du groupe, dont le niveau de détail est exceptionnel dans le web francophone. Jetez-y donc une oreille ou deux. Ainsi qu’aux disques, tant qu’à faire. Bien des enfants de Black Sabbath s’ignorent encore aujourd’hui. Quant à moi, après l’écoute des 18 premiers épisodes, je me suis hasardé à un classement très subjectif des albums du Sabb’ (comme ce fut le cas pour AC/DC) en m’en tenant aux règles strictes de la fédération pour prendre en compte tel ou tel disque, c’est-à-dire en incluant Seventh Star et pas The Devil You Know – ceux qui savent, savent ça aussi. Par ordre de préférence, pas d’importance, hein. Encore que…
19. 13 (2013)
L’histoire est tellement belle : 35 après son dernier enregistrement avec Black Sabbath, Ozzy Osbourne rempile auprès de ses comparses historiques pour le plus grand bonheur des fans grisonnants et d’Universal Music. Le groupe est forcément cornaqué par Rick Rubin, expert ès lifting sonore des vieilles gloires du rock. Et ça sonne. Oui, mais. D’une, Bill Ward est privé de la fête pour d’obscures raisons contractuelles. De deux, les clins d’œil incessants des compositions à celles de 1970 sont d’une roublardise qui agace. Et puis les rois du heavy metal sont nus : dès qu’on ose s’avouer qu’on s’emmerde, l’ennui se fait tsunami.
18. Cross Purposes (1994)
Pompier de service des péripéties et expérimentations d’un Sabbath au creux de la vague, Tony Martin est le deuxième chanteur le plus sollicité par le groupe sur album après Ozzy, mais se situe plutôt en queue de peloton question voix et écriture. Il était bien incapable de sauver cette vaine tentative de s’accrocher au succès du grunge, sur laquelle les nappes de synthé s’accordent mal à ses efforts désespérés pour sonner rauque et désabusé aux côtés d’un duo Iommi-Butler guère impliqué. Pire, on lui doit le texte embarrassant de Dying for love, qui parvient à nous faire ricaner de la guerre en Yougoslavie. Trois morceaux, dont l’opener et le closer, sont vaguement sauvables. Si le grunge a gagné à s’inspirer des riffs lourds du Sabb’, ce dernier faisait de la peine en chemise de flanelle sale.
17. Tyr (1990)
Déjà groupe de quadras ringardisé par le thrash, le métal extrême et même ses propres enfants naturels du doom et du stoner, Black Sabbath amorce un repli stratégique sur ses bases arrière, c’est-à-dire les marchés où l’on veut encore de lui : sans doute est-ce pour satisfaire les fans allemands et scandinaves que l’album Tyr fait sienne la mythologie nordique, lorgnant très fort vers un power metal épique. Las, si la production est soignée et le niveau des compositions globalement honorable, l’identité sabbathienne s’est dissoute dans un folklore de cuisine – Tony Martin est là et bien là – et pléthore de formations portent bien mieux casque à cornes et slip en peau de renne. Encore fidèle à l’esprit d’origine, l’hommage à Iommi intitulé The Sabbath stones, aux côtés du triptyque conclu sur Valhalla, sauvent l’honneur à défaut de l’intérêt profond du bazar.
16. Forbidden (1995 et 2024)
Alors oui, c’est de la triche : Forbidden a chapardé deux à trois places dans le présent classement pas loin de 30 ans après sa sortie, par la grâce d’un remix de Tony Iommi façon maquillage de Porsche Cayenne volé. Une production approximative était l’un des (gros) défauts de l’œuvre d’origine, le pari résolument moderne de recruter Ernie-C de Body Count à la console ayant capoté faute d’entente avec le quatuor – notamment le batteur réputé Cozy Powell, devenu pilier du Sabb’ dans les Nineties. Une fois toiletté, Forbidden est bien un album de Sabbath aux allures de Bleus à l’Euro 2024, triste mais digne ; j’avoue une tendresse coupable pour le morceau d’ouverture Illusion of power sur lequel s’invite Ice-T (encore un fan revendiqué du groupe), ami et collègue d’Ernie-C, aux côtés d’un Tony Martin encore plus cascadeur que chanteur ou pompier sur ce coup-là.
15. Seventh Star (1986)
Tony et son orchestre, Tony et les Gypsies, Tony et Images : ainsi eût pu être signé Seventh Star, dont le moustachu Iommi est l’unique survivant parmi les musiciens d’origine. Que l’album ait été attribué à Black Sabbath (« Featuring Tony Iommi », dit la couv’, lollilol) plutôt que présenté comme projet solo tient à la volonté de la maison Warner. Son pote claviériste Geoff Nicholls, aux côtés du Sabb’ depuis 1980, est omniprésent à l’heure d’attraper la queue de comète du glam metal triomphant ; il en résulte un son meringué et fort peu sabbathien – No Stranger to love file le diabète. Reste la remarquable (et unique) performance au micro du très défoncé Glenn Hughes, orphelin de Deep Purple, l’intro nerveuse et burnée In for the kill et le titre éponyme mid-tempo en plat de résistance introduit par Sphinx. Dans le registre de l’appeau à programmateurs de radios américaines, Judas Priest fit mieux avec Turbo.
14. The Eternal Idol (1987)
Abstraction faite du son de batterie d’Eric Singer (futur KISS) plus Eighties qu’une carafe de Tang et passablement déplacé sur un album de retour aux accents doom, des trois jours qui furent impartis au nouvel arrivant Tony Martin pour réenregistrer des lignes de chant écrites par et pour le démissionnaire Ray Gillen, des titres hard FM de milieu d’album un poil génériques en comparaison des chansons plus lentes et atmosphériques (The Shining, Ancient Warrior, The Eternal Idol) et du choix discutable d’aller défendre cette galette dans une Afrique du Sud de l’apartheid toujours au ban des nations… on a affaire à un disque plutôt plaisant. La présence sur le tournage du clip de The Shining d’un mythique figurant prénommé « Steve », recruté dans la rue pour pallier l’absence d’un bassiste titulaire, en dit long sur la stabilité du lineup de l’époque.
13. Never say die! (1978)
Bien des fans du Sabb’ première époque détestent Never say die! comme on honnit le dernier été avant que son ex ait fait ses valises. Ozzy Osbourne, parti quelques mois plus tôt, est revenu la queue entre les jambes début 1978 sans plus guère de motivation. Continuellement ivre, il sera viré après la tournée suivante, fameuse pour la misère que les minots de Van Halen auront collé aux quatre Brummies. Le très ironiquement intitulé Never say die! est ainsi la huitième et ultime collaboration de la formation d’origine. Son manque de cohérence s’impose hélas sur la créativité qui le caractérise : on alterne entre rocker franc du collier (chanson titre), digression progressive (Air dance), rock psychédélique (Junior’s eye), instrumental jazzy riche en cuivres (Breakout), jam blues-rock final s’éteignant sur un fade (Swinging the chains)… Une créature de Frankenstein dont chaque partie conserve toutefois un galbe émouvant.
12. Technical Ecstasy (1976)
Déjà sous Bonaparte perçait Napoléon, et sous Technical Ecstasy, Never say die! Après une demi-douzaine d’albums appelés à rejoindre le panthéon du rock n’roll sortis en 5 ans et toute sorte d’addiction contractée en chemin, le groupe est plus rincé qu’une bière servie en festival. Pire, les lads de Birmingham entament un douloureux apprentissage de la vie d’adulte, entre séparations et deuils familiaux. À l’aube de la déferlante punk, un Sabb’ très replié sur lui-même décide d’adopter un son et un ton plus proches du classic rock que du doom / stoner artisanal des débuts. Public et critiques peinent à piger la manœuvre, surtout aux États-Unis. Le temps rendra plutôt justice à Technical Ecstasy, ses bangers Back Street Boys et Rock n’Roll Doctor, l’expérimentation funky d’All Moving Parts (Stand Still) et le libidineux Dirty Women, que sa présence sur la setlist de l’ultime tournée de Black Sabbath consacrera à jamais comme un classique du groupe. Pas l’extase, mais quand même.
11. Headless Cross (1989)
Acceptons-le, la période Tony Martin prête le flanc à la blagounette, tant pour la qualité des galettes produites que pour les conditions acrobatiques dans lesquelles elles le furent. Reste que « The Cat » mérite qu’on porte à son crédit un très bon album de Black Sabbath : Headless Cross. L’intéressé poussa fort loin les curseurs de l’occultisme pour les Nuls au moment d’écrire les textes. C’est le défaut essentiel d’un disque à la tonalité forcément très sombre, par ailleurs sublimé par un enregistrement à peu près tranquille – malgré l’éviction du groupe de chez Warner – et un lineup solide, le talentueux bassiste de jazz Laurence Cottle et le tonitruant Cozzy Powell aux fûts formant une section rythmique de premier plan derrière le duo Martin-Iommi… sans même mentionner le formidable featuring de Brian May sur le solo de When Death Calls. Le son reste aussi Eighties qu’une VHS d’aérobic – Geoff Nicholls s’éclate aux claviers –, mais le titre éponyme file les poils en ouverture et la suite creuse honnêtement le sillon.
10. Black Sabbath (1970)
Où le distinguo entre albums « favoris » et « importants » prend tout son sens. En stricts termes de signification historique, Black Sabbath surplombe le genre entier désigné après coup comme heavy metal – péjorative à l’origine, l’expression est issue du Born to be wild de Steppenwolf – et dont il fut le premier à cristalliser l’essentiel des caractéristiques. Tout se joue dès l’introduction, celle de la chanson de Black Sabbath intitulée Black Sabbath qui ouvre donc l’album Black Sabbath. Le son de la pluie et du tonnerre, une cloche qui résonne dans le lointain, un riff pesant à base de triton du diable, une basse très audible qui intensifie le malaise ambiant et un gémissement possédé en fait de chant. Ensuite… l’affaire est tantôt géniale, avec les classiques The Wizard, Behind the wall of sleep et (surtout) N.I.B, tantôt empreinte d’une maladresse de débutants – deux reprises en face B sur les sept titres de l’album, dont une de plus de 10 minutes… sans parler du son. Un album que j’aimerais aimer mieux, mais qui poutre déjà dans des proportions respectables.
9. Born again (1983)
« Retour aux sources » : tel est le leitmotiv d’Iommi après que s’est conclue la (première) période Ronnie James Dio. Il justifierait presque une production aussi dégueulasse que la couverture de l’album, mais qui conserve un charme particulier en pareil contexte : au micro, le beau gosse londonien Ian Gillan vient prendre son mal en patience en attendant la reformation de Deep Purple, et il importe alors de ne pas donner à l’ensemble une tonalité trop propre, en particulier sur une face B très hard FM. Le son cradingue y contribue, les louables tentatives de Gillan de hurler comme le Rob Halford de Judas Priest également – il aura fini l’exercice le col pelle à tarte couvert de cambouis. Non seulement le bougre s’amuse comme un collégien pendant les sessions – l’opener Trashed raconte un authentique accident de voiture de l’époque sous l’emprise de l’alcool – mais il donne à Disturbing the Priest un feeling glauque à souhait et à la chanson titre le désespoir qu’il faut, sans parler de son rap insane sur la très heavy Zero the hero. L’album de Black Purple fut un succès.
8. Sabbath Bloody Sabbath (1973)
L’histoire est connue : Tony Iommi éreinté et en proie à une panne d’écriture après le sprint éperdu des années précédentes qui les vit s’établir à Los Angeles, le groupe décide de retourner en Angleterre et loue le Clearwell Castle dans une forêt du Gloucestershire, lieu d’enregistrement de Led Zeppelin et Deep Purple avant eux. Dans l’état physique, mental et addictologique qui est le leur, combiné à leur habituelle propension à pousser (trop) loin les plaisanteries qu’ils se font, ils se persuadent que la bâtisse est hantée et sombrent dans la paranoïa. Un mal pour un bien : Iommi finit par accoucher de ce qui deviendra le riff de la chanson titre, et tout se débloque. Sabbath Bloody Sabbath est à la fois le premier album du groupe à remporter un vrai succès critique et le premier de cette liste qui ferait (selon moi) un numéro 1 présentable. Le riff hypnotique d’A National Acrobat et la sarabande Sabbra Caddabra qui sera reprise par Metallica sont légendaires… reste que le son et la tonalité psychédélique de l’ensemble restent un poil fluets à mon goût.
7. Dehumanizer (1992)
Il est des remariages de raison : ainsi, le retour 10 ans plus tard de Black Sabbath au lineup de Mob Rules. Les années 80 ont vu le prestige du Sabb’ s’éroder à force de vaines tentatives de réinvention, Geezer Butler n’a rien produit de très notable depuis son départ post-Born Again, tandis que Ronnie James Dio, après un démarrage de dragster avec la formation crée à son nom, reste sur un four avec Lock up the Wolves, toujours flanqué du batteur Vinnie Appice. Le quatuor se reforme et il n’est pas content. Du tout. Semi-succès commercial, Dehumanizer s’avèrera la plus sabbathienne des coopérations avec Dio, un album pessimiste et colérique aux riffs énormes joués pour la plupart mid-tempo. On est fixé dès les premières mesures de Computer God : le lutin chantant crache un venin d’une virulence inédite sur des paroles bien dans la continuité technophobe de Terminator 2 – Dieu qu’on est loin de Love is all… After All, Master of Insanity et le monumental manifeste mégalomane fort justement intitulé I ne font pas de prisonniers. À propos d’egos dévorants, le remariage explosera rondement.
6. Paranoid (1970)
Le voici, LE numéro 1 des 100 plus grands albums de metal désignés en 2017 par Rolling Stone, magazine qui n’a pas son pareil pour dresser des listes qui irritent mais infusent. Le fait est qu’il le mérite : enregistré dans la foulée de Black Sabbath avec le reste des titres expérimentés de pub en club depuis 1968, Paranoid est un album bien plus divers et abouti. On y trouve un hymne anti-guerre intemporel et grandiose (War Pigs), une ballade mélancolique (Planet Caravan), un solide candidat au titre de plus gros riff de tous les temps (Iron Man), un extrait de concentré d’essence de doom lancinant (Electric Funeral), un instrumental à base de solo de batterie même pas chiant (Rat Salad), un filler composé en 30 minutes qui deviendra l’un des plus fameux bangers du genre (Paranoid)… Le deuxième album studio de Black Sabbath est aussi touché par la grâce que sa couverture est grotesque. Je n’en reviens toujours pas d’en préférer 5 autres.
5. Vol.4 (1972)
À défaut d’être parfait, ce disque au titre éminemment descriptif est énorme à tous les égards. Les conditions de sa production, d’abord, dans une belle demeure hors de prix de Bel Air propriété de John Du Pont dont la location coûta malgré tout moins cher que les quantités industrielles de cocaïne ingérées par le groupe, livrées dans des caissons d’enceintes stéréo. Le son et les riffs également – ah, la menaçante intro d’Under the sun et le feu au derche sur Supernaut… –, sachant qu’il s’agit du premier album autoproduit par Black Sabbath, même si leur manager-arnaqueur Patrick Meehan est crédité. Les titres gagnent en complexité, au point qu’un Bill Ward confit dans le malt peine d’abord à assurer la ligne de batterie frénétique du très remuant Cornucopia. Et puis s’insinue au milieu des golgoths du calibre de l’opener Wheels of Confusion ou de l’explicite Snowblind une variété inattendue qui confine au foutraque avec l’interlude absurde FX, mais surtout au lacrymal avec Changes, étonnant piano-voix-mélotron, et au méditatif avec l’instrumental Laguna Sunrise. « The great COKE-Cola » figure parmi les remerciements. Huhuhu.
4.Sabotage (1975)
De Sabotage, on rappelle souvent les conditions chaotiques de son élaboration reflétées par la couverture aberrante entre toutes – Bill Ward y porte notamment un pantalon rouge et moulant emprunté à son épouse – et dont le titre de l’album est inspiré : le Sabb’ est à l’époque en conflit ouvert avec Patrick Meehan et des mises en demeure lui sont remises jusque dans le studio d’enregistrement. Cet ultime album de la période dorée des origines peut avant tout s’envisager comme la revanche d’un groupe de prolos de Birmingham jugés d’emblée grossiers et bas du front, et qui livrent ici leur production la plus ambitieuse, brutale et atmosphérique à la fois, à mi-chemin entre doom metal et rock progressif. L’imposant Symptom of the Universe, avec son riff rapide et massif, commence par préfigurer le thrash avant un final rappelant l’amour du Sabb’ pour les Beatles – que confirmera Am I going insane ? (Radio). Inversement, Megalomania va en s’intensifiant, d’un mid-tempo lancinant à un banger sur lequel Ozzy étonne dans un registre proche d’un Robert Plant. Sur l’étrange Supertzar, le chanteur cède la place à un chœur classique. Tout au long de l’album, Bill Ward affiche une forme étincelante, fumant ses cymbales comme jamais sur l’opener Hole in the Sky. Si Sabotage n’a pas toujours l’aura des cinq titans qui le précèdent, il coche littéralement toutes les cases du chef d’œuvre.
3. Mob Rules (1981)
Pour faire simple, les fans de Black Sabbath se divisent en deux catégories : le team Ozzy, pour qui le timbre unique du Prince of Darkness pallie ses lacunes techniques et se marie naturellement aux meilleures compositions du groupe, et l’équipe Dio, qui rétorque que le plus grand chanteur de l’histoire du heavy metal a forcément fait mieux. Les zélateurs de la période Tony Martin sont plus rares – ça se comprend –, tandis que les autres piges au micro (Gillan, Hughes) relèvent plutôt de l’essai non transformé. La plupart des hiérarchies personnelles que l’on dresse parmi les albums du Sabb’ révèlent une tendance Dio ou Ozzy, et dans mon cas précis… c’est l’Américain qui l’emporte. Mob Rules est sa deuxième coopération avec Black Sabbath, et suite à la lune de miel Heaven and Hell on sent poindre en coulisses des frottements d’egos. Il m’a toujours semblé que le mixage de l’album, un tantinet moins harmonieux que le précédent, mettait en scène un affrontement entre le chanteur et le duo Iommi-Butler, sachant que Vinnie Appice remplaçait Bill Ward à la batterie. Cette tension n’a rien de préjudiciable au résultat, auquel on reprocha par ailleurs de trop fonctionner comme une suite d’Heaven and Hell. L’ambiance est certes plus au heavy metal traditionnel qu’aux tonalités sombres des débuts, mais enfin une telle salve de tubes épate encore plus de 40 ans après, des bangers qui font secouer la tête (Turn up the night, The Mob Rules) aux mid-tempos groovy (Voodoo, Slipping Away, Country Girl) en passant par l’inévitable doom rampant et pondéreux (The Sign of the Southern Cross) et un Falling off The Edge of the World qui dominerait n’importe quel autre catalogue du genre. Ah, et Geezer est flamboyant du début à la fin. Rien n’est plus agaçant qu’un fan de musique clamant qu’un album est sous-coté, ayons l’humilité de laisser choisir la postérité, seulement voilà : Mob Rules l’est, et pas qu’un peu.
2. Master of Reality (1971)
Sur ce coup-là, on va faire simple : j’aime les bons gros riffs de guitare, et Master of Reality est peut-être le plus prodigieux des catalogues de bons gros riffs de guitare jamais produits hors discographie d’AC/DC – allez, peut-être tout court. Tout fonctionne sur ce qui fut le premier album du Sabb’ à bénéficier d’un temps d’écriture dédié, précisant d’un côté ce que seraient les bases du stoner metal avec Sweet Leaf – qui s’ouvre sur la fameuse toux d’Iommi fumant un spliff –, creusant de l’autre la veine doom (After Forever, Lord of this World, Into the Void) avec un poids démultiplié par le nouvel accordage de guitare qui ménage les doigts mutilés du gratteux gaucher, accélérant la cadence sur un Children of the Grave qui préfigure les évolutions speed à venir dans le genre, et introduisant des moments de répit toujours intéressants (ce ne sera pas forcément le cas sur les galettes suivantes) : les instrumentaux Orchid et Embryo et la ballade Solitude. Au total 34 minutes et 27 secondes de gras saturé sans la moindre trace de mauvaise graisse. Ça suffit.
- Heaven and Hell (1980)
Dans le papier le plus lu de l’histoire du présent site, j’avais écrit ça : « En recrutant Ronnie James Dio pour remplacer Ozzy Osbourne, les Brummies de Black Sabbath prenaient un risque : il eût été impardonnable qu’une collaboration entre la plus belle voix du heavy metal et sa plus parfaite machine à riffs Tony Iommi accouchât d’autre chose que d’un monument du genre. Mais ce fut bien le cas. Aucun déchet sur cet album grandiose, tantôt furieux à souhait (Neon Knights), tantôt poétique à en pleurer (Children of the Sea, Lonely is the Word), parfois sur une seule et même chanson (Die Young). Et l’envolée finale du titre éponyme figure parmi les moments les plus sublimes de tout le heavy metal traditionnel. »
Et bien je suis toujours bien d’accord avec moi-même. Précisons que la production impeccable est l’œuvre de Martin Birch, auquel on devra le son des tueries à venir d’Iron Maiden, un investissement lourd mais rentable entre tous – il sera toujours de la partie sur Mob Rules, et nous rappelle en deux collaborations ce qu’aurait pu apporter un peu de génie à la console sur d’autres galettes du Sabb’. Bah, on dira que la rusticité fait partie de leur charme. C’est tout pour les 19 albums studio de Black Sabbath.