Version audio :
« Quoi d’étonnant que le Ciel ait trouvé juste de nous laisser perdre ? »
William Faulkner, qui se disait « né en 1898 mais mort en 1865 », ne cherchait pas d’excuses au Sud pour sa défaite lors de la Guerre de Sécession, pas plus qu’il ne jugeait ce revers malheureux. Les mots qu’il met dans la bouche de Rosa Coldfield eussent pu être les siens. Le sentiment de l’auteur d’Absalon, Absalon ! à l’égard de sa terre natale n’aurait certes pu se réduire à une détestation pure et simple : il aurait tout aussi bien été capable de prononcer les ultimes phrases du roman, une réponse de Quentin Compson à son colocataire d’Harvard lui demandant pourquoi il hait le Sud : « Non. Non, je ne le hais pas ! Je ne le hais pas ! » S’évertuer à se comprendre sans se renier, telle aura été la boussole de Faulkner au fil de son œuvre de romancier et nouvelliste dont Absalon, Absalon ! constitue l’un des joyaux.
La geste d’un solipsiste résolu
Le texte consiste en la relation d’une même histoire par quatre narrateurs différents, mettant au jour quantité de biais, contradictions et spéculations, et des secrets toujours moins avouables si l’on part du principe que le lecteur progresse vers la plus authentique des versions, ce que Faulkner ne confirme ou n’infirme pas, laissant le dernier mot à ses personnages. Si les faits eux-mêmes sont connus, reste à s’entendre sur les motivations de leurs auteurs – le mot « perpétrateurs » s’avère souvent plus juste. En ouverture, dans un salon obscur et étouffant, Rosa Coldfield se confie au jeune Quentin Compson, déjà un personnage du Bruit et la fureur. Il est le descendant du seul ami véritable d’un certain Thomas Sutpen, jailli de nulle part avec une vingtaine d’esclaves à l’aspect sauvage et un architecte français pour devenir planteur à Jefferson (Mississippi). Quarante-trois ans avant qu’elle s’en ouvre à Quentin, Sutpen, devenu veuf de sa sœur aînée Ellen, lui fit subir un outrage inqualifiable dont le lecteur apprendra la teneur bien plus tard dans le récit.
(…) simplement sur ses gardes, comme il avait dû l’être depuis le jour où il avait tourné le dos à tout ce qu’il connaissait, figures et habitudes, et (…) s’était lancé dans un monde dont il ne connaissait rien, pas même théoriquement, avec la connaissance de la géographie qu’a en moyenne un écolier normal de quatorze ans, et ayant, bien arrêté dans sa tête, un but que la plupart du temps les hommes ne se fixent pas avant que le sang ne commence à se ralentir vers la trentaine ou davantage, et alors simplement parce que cette image représente pour eux la paix, le nonchaloir, ou tout au moins le couronnement de leur vanité, et non la revanche d’un ancien affront en la personne d’un fils dont la graine n’était pas encore plantée, et ne le serait pas encore pendant des années. Il avait cette même vigilance qu’il devait porter jour et nuit, sans en changer ni s’en défaire, tout comme le vêtement dans lequel sans aucun doute et au moins pour un temps il devait dormir aussi bien que vivre, cela dans un pays et parmi des gens dont il était obligé d’apprendre jusqu’à la langue, et où par ce fait même il allait commettre la faute qui, s’il en avait admis les conséquences, n’aurait même pas été une erreur et qui, puisqu’il refusa de l’accepter ou d’être arrêté par elle, devint sa ruine ; cette attention toujours en éveil qui a dû savoir qu’elle ne pouvait se permettre qu’une seule faute ; ce vigilant souci de mesurer, de peser la réalité avec la contingence, l’événement avec l’humaine nature, son propre jugement faillible et son argile mortelle avec les forces non seulement humaines mais naturelles, choisissant et rejetant, transigeant avec son rêve et son ambition comme on est obligé de le faire avec le cheval que l’on mène dans la campagne et à travers bois, que l’on maîtrise seulement par la capacité que l’on a d’empêcher la bête de se rendre compte qu’en réalité on n’est pas maître d’elle, qu’en réalité c’est elle la plus forte.
Figure centrale d’Absalon, Absalon !, Sutpen est un solipsiste résolu – autrement dit un individu s’envisageant comme unique sujet pensant du monde dans lequel il évolue – qui aspire à fonder une dynastie de potentats depuis une irréparable blessure à l’ego. L’homme dirige par l’exemple, mettant un point d’honneur à affronter ses esclaves à la lutte et se mêlant à eux pour ériger sa propriété de Sutpen’s Hundred au pas de charge. Sutpen disparaît trois ans dans la foulée, la ville se perdant en conjectures sur l’origine des fonds qui permirent d’achever l’aménagement de son domaine, puis se met en quête d’une épouse sans perdre plus de temps, jetant son dévolu sur une femme honorable mais dépourvue d’une fortune familiale. Il inspire tantôt le respect, tantôt le mépris à une communauté sudiste qui se méfie toujours de celui qui cache ses origines, et manifeste une franche hostilité le jour de son mariage.
Au pays où l’on encourage puis on tue le prétendant de sa sœur
Il faut dire que l’union ne manque pas d’étonner, le père veuf d’Ellen Coldfield s’avérant à la fois incapable de payer une dot conséquente et d’une grande rectitude morale, lui qui mourrait objecteur de conscience pendant la Guerre de Sécession où son gendre s’illustrerait. Bref, il semble mal s’accorder avec Sutpen, de quoi les imaginer partager un secret honteux. Deux enfants, Henry et Judith, naissent du mariage d’Ellen et Sutpen. Lorsqu’elle se confie à Quentin, Rosa ignore toujours pourquoi son neveu Henry a fini par s’enfuir en pleine fête de Noël avec Charles Bon, gentilhomme aux belles manières de la Nouvelle Orléans fiancé à Judith, non sans avoir renié son héritage et le nom de Sutpen. Tandis qu’Ellen, d’abord mortifiée par son mariage, a fini par se faire une raison et embrasser une existence superficielle d’épouse de planteur inconsciente de tout, Rosa est devenue de plus en plus grave et responsable à l’approche de l’âge adulte. Peu après celle d’Ellen, la mort du père auquel elle était dévouée la laisse pauvre et orpheline pendant les années de guerre civile.
Car telle est bien la dame du Sud. Elle a beau n’avoir pas un sou et pas le moindre espoir d’être jamais mieux pourvue et savoir que tous ceux qui la connaissent le savent, elle n’en débarque pas moins chez vous avec son ombrelle, son pot de chambre personnel et ses trois malles, s’installe dans la chambre où votre femme ne se sert que de linge brodé à la main et non seulement prend le commandement de tous les domestiques parfaitement conscients qu’elle ne leur donnera jamais de pourboire, car ils savent aussi bien que les Blancs qu’elle n’aura jamais de quoi le faire, mais encore entre dans la cuisine, prend la place de la cuisinière et assaisonne à son propre goût les aliments que l’on va manger ; mais ce n’est pas cela, ce n’est pas là-dessus qu’elle compte afin de subsister : on dirait qu’elle tire sa vie littéralement du sang même, comme le vampire, non pas insatiablement ni bien sûr voracement, mais avec cette sereine et nonchalante magnificence des fleurs, accaparant pour elle-même, car il remplit également ses veines, le suc nourricier du vieux sang qui traversa des mers et des continents inexplorés, affronta les privations de la forêt vierge, les pièges du hasard et les catastrophes, avec un tranquille mépris de tous les fardeaux pesant sur le loisir et la paix dont la préservation incombe à ce qu’on pourrait appeler la source actuelle et changeante qui s’efforce de maintenir les grossiers corpuscules nourriciers suffisamment nombreux et vigoureux dans le sang.
Pour en savoir plus sur le personnage trouble et fascinant que fut Thomas Sutpen, Quentin s’adresse aussi à son père ; après tout son père à lui était l’unique confident du bonhomme. Il en obtient un éclairage sur l’histoire d’Henry, Judith et Charles, étrange triangle amoureux sur lequel pèse le tabou de l’inceste. De prime abord, Quentin imagine Bon comme une sorte d’avatar de Henry choisi par celui-ci pour séduire sa sœur ; il incarne aussi une sorte de raffinement latin qui ne sera jamais celui des parvenus anglo-saxons que restent les Sutpen. Dans cette nouvelle version de l’histoire, qui n’est pas forcément la bonne, qu’il ait déjà un fils d’une compagne octavonne à la Nouvelle Orléans importait peu à Bon au moment de courtiser Judith, mais pour le puritain Henry la situation le rendait indigne d’épouser sa sœur. Henry irait jusqu’à tuer Charles Bon après quatre ans à guerroyer à ses côtés pour prévenir cette union. Rosa dut en faire son deuil, elle qui se croyait amoureuse d’une vision très idéalisée de Charles. Elle choisit de rester à Sutpen’s Hundred auprès de Judith et Clytie, fille naturelle de Sutpen et d’une esclave, jusqu’au retour de celui-ci.
Un colonel sudiste aux espoirs anéantis et au plumet cassé
Couvert de gloire bien que dans le camp des vaincus, toujours aussi pragmatique et abrupt, Sutpen décide une fois rentré de rétablir son domaine tombé en friche, et privé d’héritier par la fuite d’Henry il propose à Rosa de n’être pas un pire mari pour elle que pour sa sœur… elle ne dit pas non, puis se ravise une fois entendue une terrible proposition, l’outrage inqualifiable évoqué plus haut dont Quentin ignore la nature. Il rentre à Harvard, où il reçoit une lettre de son père qui complète l’histoire et en discute avec son camarade Shreve, curieux – comme beaucoup de Yankees – du Sud profond d’où vient Quentin. Tous deux tentent de comprendre et d’interpréter les bribes de l’histoire de Sutpen, ainsi que d’en remplir les blancs qui demeurent. Après les versions de Rosa puis du grand-père et du père de Quentin, leurs déductions et hypothèses achèvent de mettre au jour une saga familiale d’une profonde noirceur… quelle que soit la représentation que s’en fait le lecteur. Car chacun des points de vue successifs aura été partiel, subjectif, contradictoire avec les autres.
Car il y a un sens pratique dans toute perversité : le voleur, le menteur, l’assassin même ont des règles plus strictes que la vertu n’en a jamais eu : pourquoi pas également la folie ? S’il était fou, c’est seulement son rêve impérieux qui était fou et non ses méthodes ; ce n’était pas un fou qui marchandait avec des hommes comme Jones et en obtenait par de belles paroles un dur travail manuel ; ce n’était pas un fou qui se tenait à l’écart des draps, des cagoules et des galopades nocturnes par lesquels des hommes qui avaient été autrefois de ses connaissances sinon même de ses amis vidaient le chancre purulent de la défaite ; ce n’était pas la stratégie ou la tactique d’un fou qui lui avait gagné au meilleur marché possible et par le seul expédient qui pût concourir à son but la seule femme susceptible de devenir sa femme – pas fou, non ; puisqu’il y a certainement dans la folie, même la folie démoniaque, quelque chose que fuit Satan terrifié de son propre ouvrage, et que Dieu regarde avec pitié — quelque étincelle, quelque miette pour être le ferment et la rédemption de cette chair intelligente et de tout cela, parole vue ouïe goût existence, que nous appelons l’être humain. Mais peu importe. Je vais vous dire ce qu’il fit et vous pourrez être juge. (Ou plutôt, j’essaierai de vous le dire, car il y a des choses pour lesquelles trois mots sont trois mots de trop, et trois mille mots autant de mots qui manquent, et celle-ci en est une. Cela peut se dire, je pourrais employer autant de phrases, répéter les paroles éhontées crues brutales et scandaleuses, telles qu’il les prononça, et ne vous laisser que cette même incrédulité stupéfaite et scandalisée que j’éprouvai lorsque je compris ce qu’il voulait dire ; ou user de trois mille phrases que peut-être vous penseriez (mais vous auriez tort) que je lui attribue. Peu importe. Ce n’etait pas même là l’essentiel de l’insulte. Je veux dire que rien ni personne en ce monde ne le posséda jamais, ne l’avait possédé ni ne le posséderait, pas même Ellen, pas même la petite-fille de Jones. Car il n’était pas de ce monde. C’était une ombre qui passe. C’était la vampirique image, éblouie, aveuglée, de son propre tourment, projetée par l’impitoyable et démoniaque lanterne d’au-dessous de la croûte terrestre et donc vue à l’envers, inversée ; des insondables et chaotiques ténèbres aux éternelles et insondables ténèbres, il achevait sa descente (notez la gradation), son ellipse, cramponné, essayant de se cramponner de ses mains vaines et sans consistance à ce qui, espérait-il, allait le retenir, le sauver, l’arrêter – Ellen (vous notez bien), moi-même, puis dernière de toutes cette fille sans père de la fille unique de Wash Jones qui, à ce que j’ai entendu dire un jour, est morte dans un bordel à Memphis – pour trouver enfin la coupure (à défaut du repos et de la paix) dans le coup d’une faux rouillée.
Absalon, Absalon ! livre avant tout un portrait de celui dont les choix auront façonné le destin maudit de sa lignée, Thomas Sutpen, incarnation de la quête obstinée de la réussite dont l’Amérique a fait une valeur cardinale, dans son cas vouée à l’échec par la faute originelle du Sud : une obsession de la race aux conséquences désastreuses. Sutpen n’inspire pas plus de sympathie qu’il n’en éprouve, mais on pourra trouver profondément pathétique le moment clé du roman où ce colonel sudiste au plumet cassé repartira au front alors que son projet de fonder une dynastie a été contrarié une fois de plus. Pour décrypter le terrible héritage du planteur, il faut suivre la polyphonie complexe orchestrée par Faulkner, mais aussi des phrases longues et sinueuses – l’une d’elles tint littéralement le record de longueur homologué par le Guiness book , avec 1288 mots en version originale – travaillées à l’extrême, gorgées d’un indéniable souffle romanesque et recelant quantité d’allégories de toute sorte et d’images bibliques – le titre « Absalon, Absalon ! » est lui-même inspiré de la peine du roi David lorsqu’il apprit la mort de son fils rebelle.
Savoir enfin pourquoi Thomas Sutpen ne mourut pas dans son lit
Comme souvent dans la collection L’imaginaire, il faudra mériter ce texte-là, dont les narrateurs se succèdent et les récits s’enchâssent les uns dans les autres, telle cette chasse à l’homme au cours de laquelle Sutpen livre un élément clé de son parcours, le siège d’une plantation qu’il dut défendre en Haïti. Que ces précisions sur la narration originale du roman ne dissuadent pas non plus de tenter l’expérience, gratifiante à bien des égards. À sa façon Faulkner rattrape son lecteur avant qu’il s’égare définitivement, récapitule les faits, bref ne nous laisse pas en plan. Son sens du rebondissement de fin de chapitre ravive l’attention qui s’émousse. Et puis la causticité du commentaire social appliqué aux états du Sud au XIXe siècle, si elle fait sourire jaune plutôt que rire franchement, se savoure sans modération, lorsque Faulkner évoque les rapports très codifiés entre dames, messieurs, putains, courtisanes et esclaves. On perçoit à chaque page combien ce monde irrémédiablement stratifié et dénué de remise en question, où les Blancs fortunés ignorent les pauvres et les Noirs comptent pour encore moins, est voué à disparaître. Ou pas tant que ça, comme a pu depuis le suggérer la lecture de James Lee Burke.
On laisse si peu de trace, voyez-vous. On naît, on essaye ceci ou cela sans savoir pourquoi, mais on continue d’essayer ; on naît en même temps qu’un tas d’autres gens, tout embrouillé avec eux, comme si on s’efforçait, comme si on était obligé de faire mouvoir avec des ficelles ses bras et ses jambes, mais les mêmes ficelles sont attachées à tous les autres bras et jambes et tous les autres essayent également et ne savent pas non plus pourquoi, si ce n’est qu’ils se prennent dans les ficelles des autres comme si cinq ou six personnes essayaient de tisser un tapis sur le même métier mais avec chacune d’elles voulant tisser sur le tapis son propre dessin ; et cela ne peut pas avoir d’importance, on le sait, ou bien ceux qui ont installé le métier à tisser auraient un peu mieux arrangé les choses, et pourtant cela doit avoir de l’importance puisque l’on continue à essayer ou que l’on est obligé de continuer, et puis tout à coup tout est fini et tout ce qui vous reste est un bloc de pierre avec quelque chose de griffonné dessus, en admettant qu’il y ait quelqu’un qui se souvienne ou qui ait le temps de faire mettre le marbre en place et d’y faire marquer quelque chose, et il pleut dessus et le soleil brille dessus et au bout d’un peu de temps on ne se rappelle plus ni le nom ni ce que les marques essayaient de dire, et cela n’a pas d’importance.
Libre au lecteur de préférer à celui de Faulkner le style riche et lyrique mais moins tortueux d’un Robert Penn Warren, autre grand scrutateur de l’âme du sud profond moins réputé par chez nous mais souvent évoqué sur le présent blog. C’est mon cas. On trouve malgré tout dans Absalon, Absalon ! un souci identique de justesse psychologique et de précision historique que dans L’esclave libre en évoquant la même époque, autant dire que le travail accompli est considérable. En dire plus revient à priver celui qui tentera l’expérience de sa propre quête de la vérité, sachant qu’il sera vite obsédé par une succession de mystères aux multiples explications possibles : les origines de Thomas Sutpen, celles de sa fortune et de sa résolution d’airain, les raisons de l’échec de son premier mariage, celles de son choix d’Ellen Coldfield pour le second, le motif de son arrestation le jour même de ses fiançailles, ce qui poussa vraiment Henry à renier le nom de Sutpen puis tuer le prétendant de sa sœur, la nature de l’outrage infligé à Rosa et pourquoi Thomas Sutpen ne mourut pas dans son lit. L’extraordinaire ironie du destin de Sutpen’s Hundred et de la descendance de son maître maudit sera la juste récompense de cette quête d’une vérité insaisissable et pourtant vertigineuse qu’est la lecture d’Absalon, Absalon !.