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En bon fils à maman malingre devenu élève d’un bahut de garçons à cours de gym renforcés, j’ai connu bien plus intimement la routine des harcelés que celle de leurs tourmenteurs. Cette condition-là, je l’ai acceptée très tôt. Regarder mes pompes et compter les jours qui séparaient mes camarades de la fin de l’âge bête faisait l’essentiel de ma stratégie. On dirait peut-être « résilience » aujourd’hui ; je sais toutefois qu’à l’époque j’assumais d’être lâche. Je ne faisais pas plus d’efforts pour palier ma faiblesse physique que pour changer quoi que ce soit à la profonde ringardise de ma dégaine d’intello solitaire, à la fois petit choriste, fan de Donjons et Dragons et porteur d’appareils dentaires conséquents. Me mêler sans espoir de succès à la rude compétition du « cool » eût, j’en suis convaincu, aggravé les brimades à mon endroit, aussi préférais-je demeurer aussi marginal qu’inoffensif, bien calé au tréfonds de la chaîne alimentaire. J’appris aussi à refuser aux plaisantins le divertissement de mes pleurs ou de ma rage. On finit par ne plus guère m’emmerder que par principe.
Et puis, surtout, il était drôle
L’un de ceux qui persista longtemps à s’en amuser s’appelait Hugues. Il était blond aux yeux bleus mais pas beau, en tout cas pas encore. Je le connaissais depuis l’école primaire, ou plus précisément les cours de catéchisme que nous suivîmes à la même aumônerie. On venait à notre collège de toute la banlieue ouest de Paris, parfois même de la France entière, l’internat le permettait, mais Hugues et moi étions presque voisins. Dans la même classe de la sixième à la quatrième, nous commençâmes par devenir vaguement copains du fait de cette proximité-là. Je me rappelle avoir été chez lui au moins une fois ; Hugues apprenait la batterie sur un kit installé au sous-sol. Mon essai à l’instrument ne fut pas probant. Au fil des semaines, le darwinisme social de la préadolescence faisant son œuvre, j’intégrais les rangs des têtes de Turcs officielles tandis que lui acquérait le statut révéré de « déconneur ». D’une part, sans être épais pour son âge, il montrait des dispositions exceptionnelles pour les sports individuels, intouchable à la course et gymnaste surdoué, même si je ne me rappelle pas l’avoir vu briller au football – à l’époque, LE plus prestigieux des talents. En bref, Hugues était assez athlétique pour que nul ne songe à lui chercher des crosses. Et puis, surtout, il était drôle.
Ce don-là s’exprimait aux dépens des professeurs comme de ses camarades de classe. Jamais prévisible, Hugues savait dire des énormités avec le plus grand sérieux, à l’oral comme dans les copies qu’il nous faisait relire en rigolant une fois gratifiées d’une note souvent passable, car il n’était ni cancre, ni bon élève. Mais c’est dans le domaine de l’imitation que son brio donnait sa pleine mesure. Je me souviens 35 ans plus tard du dernier jour de l’année de 5eme, celui où les transgressions étaient permises et où il faillit tous nous faire nous étouffer en singeant la prof de français, elle-même aussi hilare qu’embarrassée. Pour l’occasion, il s’était confectionné lunettes et bijoux en papier à lignage seyes. Bien sûr, une certaine logique exigeait que je fîs partie de ses cibles régulières. Au moins se montrait-il toujours marrant dans l’exercice, ce con, surtout l’hiver où j’arrivai au collège équipé d’une paire de moufles, il ne m’avait jamais cogné et puis il savait faire preuve d’un vrai sens de l’équité, sulfatant quantité d’autres élèves plus sages que lui. De fait, ses meilleurs copains devinrent les autres déconneurs patentés, fumeurs précoces et dragueurs prétendus, souvent des redoublants à grosse voix.
Un simple lacet cassé aurait pu être la goutte de trop
J’étais sincère le jour où, excédé par une nouvelle charge drolatique à mon endroit, je me défendis à ma manière, celle d’un faible qui n’a guère le choix des armes et opte pour le registre du schtroumpf à lunettes. En substance, je dis froidement à Hugues qu’il avait tout le talent du monde mais filait un mauvais coton en se complaisant dans des attitudes et des succès faciles, et qu’il n’arriverait sans doute jamais à rien comme ça. Du haut de mes treize ans, j’en étais tout à fait certain. Il écouta sans moufter. Des semaines passèrent, lui déconnant, moi encaissant. Une fin de journée, sur le chemin de la sortie du collège que bordait un étang, Hugues vint à ma hauteur et me demanda de lui répéter mon discours de l’autre fois. J’avoue avoir été assez flatté qu’un type pareil eût pu prêter attention à ce que je lui avais raconté : je m’empressai donc de tout lui resservir à l’identique. Il réécouta sans moufter. Le lendemain même, Hugues était absent. Le responsable de division vint dans l’après-midi s’adresser à la classe de 4eme 9 pour annoncer que notre camarade était décédé « accidentellement ». Qu’il se soit agi d’un suicide ne nous fut révélé que le lendemain matin, par le même Monsieur D., au milieu d’un sermon assez pontifiant délivré à tous les quatrièmes dans le cadre solennel de la grande chapelle de l’établissement. L’orateur se perdit en conjectures ce qui avait pu causer pareil désarroi. Selon lui, un simple lacet cassé aurait pu être la goutte de trop. J’appris plus tard qu’Hughes s’était pendu à l’aide de la courroie d’un sac de sport. Pour en finir ainsi, il avait fallu des gouttes en quantité, et je savais celle qui venait de moi.
Des remèdes plus ou moins éprouvés m’ont aidé à digérer l’épisode : une confession, comme de juste dans ces collèges-là, beaucoup de silence ensuite et le fatalisme que m’avaient inculqué quelques années pas franchement amusantes dans le rôle du souffre-douleur. Je tenais Monsieur D. en piètre estime, c’est toujours le cas aujourd’hui, mais je savais aussi – peut-être aidé en cela par l’instinct de conservation – qu’il était dans le vrai en suggérant des causes multiples et profondes à la décision d’Hugues, et que ce dernier aurait puisé ailleurs la motivation de son passage à l’acte si j’avais fait l’économie de ma tirade moralisatrice à deux francs de l’époque. Il m’eût été inimaginable, à moi qui me connaissais si peu de pouvoir sur autrui, de disposer tout à coup de celui de vie ou de mort. Et puis ses amis proches à grosse voix finirent par révéler qu’il évoquait le suicide depuis quelque temps déjà. Je n’ai jamais su pourquoi. Deux certitudes demeurent : j’ai été harcelé plusieurs années, certes moins gravement que d’autres, et ma chance fut de pouvoir le supporter sans autres séquelles qu’un ego parfois chatouilleux trois décennies et demi plus tard ; Hugues y a pris part et il s’est supprimé en 1988.
Une affaire fugace de chimie qui s’emballe, d’émerveillement et de dégoût
On redécouvre aujourd’hui que le harcèlement est un fléau au travers de faits divers glaçants où il est question d’adolescents et de réseaux sociaux. Deux peurs d’adultes en une : les nouveaux usages en ligne effraient autant qu’ils fascinent ceux qui ne sont pas nés avec eux, et les adolescents eux-mêmes filent une pétoche pas possible à quiconque en est responsable. Réduire la question du mal-être et de la cruauté des gamins à la lutte contre la chasse en meute sur internet revient à circonscrire le problème pour mieux croire qu’on saura le maîtriser. Or rien n’est plus piégeux que l’adolescence, parce que les grands croient la connaître pour l’avoir vécue alors qu’ils cessent précisément de la comprendre dès qu’ils en sont sortis. C’est une affaire fugace de chimie qui s’emballe, d’émerveillement et de dégoût. Des souvenirs en demeurent mais la subjectivité particulière dont il est question s’évapore rondement. Reste un devoir collectif pour les ex-ados, celui d’apporter des repères et de l’attention au quotidien. J’en eus besoin bien avant les réseaux sociaux, Hugues plus encore, comme n’importe quel môme qui aura ressemblé à une victime ou un bourreau après nous. Sans rien nier de l’effet démultiplicateur d’internet, si Meta et Pap Ndiaye doivent faire leur part, attendre d’eux qu’ils relèvent l’entièreté du défi est un leurre. J’aurais aimé lire les statuts Facebook d’un Hugues devenu adulte. Il m’en collerait peut-être plein les gencives, mais avec un talent qui manque aujourd’hui.
En tous les cas, ça, c’est écrit.
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C’est apprécié.
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C’est triste. Je ne m’attendais pas à cela en venant prendre ma dose hebdo de ressenti boxe sur les évènements du week end.
Je vais y penser un bon moment je pense.
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Il fallait que cette histoire-là sorte…
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