Matthew Saad Muhammad, donneur universel

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Un combat de boxe se dispute sur un ring avec des gants rembourrés, il se divise en rounds séparés par une minute de repos, et il est toujours avisé de faire très gaffe lorsqu’on affronte chez lui un homme de Philadelphie. Marvin Johnson en est bien conscient, ce 26 juillet 1977, à l’heure de boxer un certain Matthew Franklin pour le titre nord-américain des mi-lourds. Philadephie a tout du point de passage obligé, à l’époque, pour s’élever dans les classements mondiaux ; elle produit à la chaîne des jeunes durs qui ont appris l’amour du travail bien fait. Connaisseur, son public se déplace en nombre pour des affiches entre prospects, dont les plus prometteurs se produisent au Spectrum, la salle du premier Rocky sorti l’année d’avant. C’est aussi en 1976 qu’un autre Marvin est venu se faire le cuir ici même, découvrant la défaite contre deux types du cru pas spécialement impressionnés par sa réputation de terreur de Nouvelle-Angleterre. À Philly, même Hagler a appris.

La dégaine d’Emile Griffith, le sourire de Ray Robinson

Mais Marvin Johnson a des raisons d’être confiant. Invaincu après 15 combats, le mi-lourd d’Indianapolis connaît déjà le Spectrum, et sa boxe de pressure fighter gaucher est un cauchemar de pugiliste. Et puis il tape, « Pops » Johnson, ses 12 KOs peuvent en témoigner : moins d’un round lui a suffi pour foutre en l’air Wayne McGee, un gars d’ici contre qui son adversaire du soir n’avait pas pu faire mieux qu’une défaite et un nul. Il y a même d’autres accrocs au palmarès de ce Franklin, contre Marvin Camel, Mate Parlov et Eddie Gregory. Tous deviendront champions du monde, c’étaient des combats disputés, et Franklin en a aussi battu deux sur les trois. Seulement voilà, en boxe, nul n’est préscient et Marvin Johnson pas plus qu’un autre : il se dit qu’il pourra boxer comme toujours, en patron. Même si Franklin est de Philadelphie, et même s’il a de longs bras, des hanches étroites et les épaules larges. Une belle dégaine de boxeur à la Emile Griffith ; sa face, yeux rieurs et sourire large, presque doux, rappelle plutôt Ray Robinson. Il a le même âge que Johnson, 23 ans, mais paraît des années plus jeune. Marvin a 12 rounds pour y remédier, et les gants de 8 onces de l’époque sont moins épais que ceux d’aujourd’hui…

Dans la première reprise, Franklin recule, l’attitude classique de quiconque préserve un avantage d’allonge ; Johnson avance en donnant son jab. La donne change au round suivant, où l’homme de Philly tient désormais sa position. Plus à son aise, le visiteur en profite pour travailler de près. Dès le 3eme, Johnson accélère et éprouve son adversaire : l’épreuve de force lui profite, l’autre a tort d’accepter la bagarre. Elle est d’ailleurs étrange, l’attitude de Franklin, menton rentré et mains bien hautes, comme dans les livres, mais sans vraiment se désaxer. Voilà qui en fait une cible facile à trouver pour les crochets et uppercuts de Johnson. Il les encaisse par séries… et sourit. Puis au début de la 4eme reprise, le voici qui sort de son étrange léthargie, touche Johnson de directs à la face et crochets au corps très purs, et initie une guerre totale sous les rugissements d’un public tout entier derrière lui. Johnson esquive et réplique à la manière d’un petit Joe Frazier. Il fait valser la tête de Franklin sur plusieurs uppercuts du gauche. Les muscles des deux boxeurs luisent désormais sous l’effort. Malgré l’abondant saignement de son nez, Franklin accélère en fin de round, fait gicler le protège-dents de Johnson sur un enchaînement et manque de quelques secondes à peine pour finir le travail.

Une folie aussi furieuse que calculée

Sauvé par le gong, Johnson a récupéré. Dans la fournaise d’un Spectrum en transe, il maintient la pression dans les rounds médians, marque avec son gauche de forgeron donné à pleine puissance et travaille plus que Franklin, parvenant même à l’éteindre des minutes entières. Mais jamais à le faire tomber. Il s’est usé les poings à cogner cette gueule d’ange sans autre résultat qu’une fatigue accablante. Et revoilà Franklin, aux 10eme et 11eme rounds, qui passe de nouveau la seconde et balance ses coups de grande faucheuse. Le public est anxieux : aux points, tout avantage à la maison pris par ailleurs, l’affaire se présente mal pour l’enfant de Philly. C’est le dernier round : Marvin Johnson pourrait se carapater autour du ring en attendant la décision, mais les jambes lui manquent et il n’est pas câblé pour ça. En une minute, Franklin l’achève posément. La foule acclame « Miracle Matthew« . Le taulier du Spectrum Russell Peltz dit avoir assisté au meilleur combat qu’il ait jamais vu. À 2.500$ par tête, c’est en tout cas une sacrée putain d’affaire. Matthew Franklin disputera un fameux paquet de combats de cette trempe-là, peut-être plus que tout autre champion télévisé. Pour les fans, un bonheur absolu. Pour lui, une folie aussi furieuse que calculée.

Les choix raisonnables d’un boxeur sont parfois difficiles à comprendre pour qui ne gagne pas sa vie en prenant des coups dans la figure. En l’occurrence, celui de Franklin remonte à sa défaite de quatre mois plus tôt contre l’excellent boxeur-puncheur de Brooklyn Eddie Gregory, une décision partagée concédée à domicile malgré un knockdown marqué d’entrée. Gregory, bientôt connu sous le nom d’Eddie Mustafa Muhammad, l’avait alors battu en boxe pure et en volume de punches, certes de peu, et les poids mi-lourds regorgeaient d’athlètes talentueux dans son genre. Ni le plus rapide, ni le plus technique en dépit de ses réelles qualités, Matthew Franklin était voué à perdre son lot de décisions… Sauf à ne pas laisser les juges décider de son sort. Il disposait pour ce faire d’atouts particuliers : un menton solide, d’admirables facultés de récupération, une puissance qu’il conservait au fil des rounds et l’endurance pour en tirer profit. De quoi partir en guerre en toute circonstance. Miracle Matthew gardait aussi ancré dans sa psyché un goût du don de soi hors du commun, une générosité sans limites dont le public profitait sans retenue lorsqu’il montait sur le ring… et quantité de pique-assiettes quand il en descendait. Jusqu’à trente-neuf personnes vécurent à ses crochets.

Rien n’est léger, et tout est vrai

Vite dépouillé des quatre millions de dollars amassés au faîte de sa gloire, celui qui séjourna en 2010 dans un refuge pour sans abris de Philadelphie disait à la fin de sa vie, souriant toujours même s’il cherchait ses mots, n’avoir été dupe de rien. Mais il « voulait que les gens l’aiment ». Arrive ce moment délicat, comme il sait tenir une histoire qu’on trouverait excessive et clichetonneuse si un scénariste la servait à l’identique, où le narrateur se doit de faire sobre. Matthew Franklin avait bien des raisons de vouloir qu’on l’aime. Il naquit sous le nom de Maxwell Antonio Leach, second fils d’une mère célibataire décédée très tôt. La tante à qui furent confiés ses deux garçons n’avait pas de quoi subvenir à leurs besoins ; elle demanda un jour à l’aîné d’aller perdre son frère dans les rues du centre-ville de Philadelphie. Les soeurs catholiques qui recueillirent le gamin alors âgé de cinq ans le rebaptisèrent Matthew, d’après l’évangéliste, et Franklin, parce qu’il fut retrouvé sur la Benjamin Franklin Parkway. S’ensuivit un placement dans une famille d’origine portugaise de South Philly, plusieurs séjours en maison de correction et d’innombrables bagarres de rue, jusqu’à l’illumination d’une première visite au Jupiter Gym après avoir asssité à un entraînement de Muhammad Ali. Même en faisant sobre, rien n’est léger. Et tout est vrai.

De l’amour, Matthew Franklin en récolte des tombereaux en tant que coqueluche du Spectrum dans la foulée de son succès télévisé sur Marvin Johnson. Fidèle à son choix tactique de hussard bodybuildé, le voici qui dézingue la concurrence locale avec méthode… ou l’envoie 6 fois au tapis lors d’une rare victoire par décision sur un certain Dave Lee Royster. Miracle Matthew n’est jamais très loin derrière le nouveau tyran du Spectrum : par deux fois, alors qu’il punit sans retenue les vétérans Billy Douglas et Richie Kates – le second, double challenger mondial, est un client -, le bougre se fait durement contrer et survit à grand-peine à un voyage au tapis avant de clore les débats dans la foulée. Puis les affaires sérieuses reprennent en octobre 1978 alors que Franklin défend son titre NABF dans son antre contre Alvaro « Yaqui » Lopez, rare échalas mexicain aux faux airs de Carlos Monzon qui a perdu trois championnats du monde disputés loin de ses bases sur décision serrée. Franklin le surprend en démarrant en boxeur et travaille du jab en tournant. Au 3eme round, il cueille Lopez d’un violent crochet gauche, mais le laisse récupérer en célébrant ce qu’il croit être un KO… Le challenger devient peu à peu l’agresseur, jusqu’à ce qu’un Américain moins pressant qu’à l’ordinaire obtienne un arrêt de l’arbitre sur coupure en fin de 11eme reprise. Un très bon combat, mais ces deux-là feront mieux.

Comme Ali avant lui

Nullement atteint par sa défaite contre Franklin, Marvin Johnson remporte le titre de champion du monde WBC dans la foulée et lui accorde sa première défense ; ils toucheront respectivement 60 et 20 fois leur premier cachet pour cette revanche aux effluves appetissants de trinitrotoluène. Déjà viril, le premier round fait figure d’échanges de civilités, et dès le second on s’explique en toute franchise. Le champion avance crânement, c’est sa recette éprouvée, mais il saisit l’autorité nouvelle d’un challenger puissant et précis de près. Ce dernier, parce qu’il est Miracle Matthew, en encaisse toutefois de sévères ; autant dire que le spectacle offert front contre front n’a pas tardé à enflammer le Market Square Arena d’Indianapolis. Franklin a fait ses devoirs, son grand crochet gauche au foie fait baisser la main droite du gaucher Johnson dès qu’il rentre à distance. Au 6eme round, le tenant recule. Au 7eme, il est sauvé par le gong sur une série pleine de venin. Le 8eme, désigné Round de l’année par Ring Magazine, sacre un nouveau champion dans la plénitude d’une confiance et de moyens physiques considérables. Contraint au duel d’artillerie, Johnson sera parti sur son bouclier, non sans avoir fracassé comme rarement le visage juvénile de son vainqueur. Il conquerra, par deux fois, le titre WBA des mi-lourds.

Désormais sur le toit du monde, à l’image du Cassius Clay victorieux de Sonny Liston, Maxwell Antonio Leach devenu Matthew Franklin informe le grand public de sa conversion à l’Islam. Le dernier nom qu’il portera sera celui de Matthew Saad Muhammad. Sur le tard, il confiera avoir moins agi par piété que par admiration pour un Muhammad Ali toujours actif – hélas pour lui – en 1979. On dit aussi qu’une bande de margoulins culs-bénis du New Jersey en charge de ses intérêts en a bien profité. Toujours est-il que le premier challenger de Saad Muhammad est un ancien détenteur de sa ceinture WBC, John Conteh. L’Anglais a beau venir de Liverpool, il arbore une gueule d’acteur et des manières de dandy rares chez un Scouser. C’est aussi un technicien redoutable qui compte un succès sur Yaqui Lopez acquis sans même utiliser sa main droite blessée. Sur le ring d’Atlantic City, Saad Muhammad étonne en travaillant en styliste, semblant vouloir en faire rabattre au snobinard moustachu en s’imposant sur son terrain. Le duel s’avère de bonne tenue, d’abord une explication entre gentlemen en gants blancs – certes rouges – contrastant avec les slugfests déjà légendaires de l’Américain, qui double volontiers son jab ou l’enchaîne sur un crochet gauche. Mais l’Anglais mène la danse ; pire, sur un coup de tête volontaire au 5eme round, il coupe profondément Saad Muhammad. Le sang qui coule à profusion perturbe le champion avant de réveiller Miracle Matthew et son arsenal offensif supérieurement percutant. Logiquement déclaré vainqueur d’un combat serré où ses deux knockdowns du 14eme round auront été décisifs, Saad Muhammad doit accorder une revanche à Conteh : son cutman a résorbé la vilaine coupure avec une substance prohibée par la WBC. Elle ne profitera guère au Scouser, envoyé cinq fois vérifier l’état du tapis dès le 4eme round. Saad Muhammad aimait les gants blancs, mais pas que.

Corrida chez Hugh Heffner

Le champion fait un étrange crochet par Halifax (Canada) pour coucher d’un méchant uppercut un challenger qui peinera à s’en remettre, Louis Pergaud. Le suivant n’est autre que Yaqui Lopez, pour qui ce quatrième championnat du monde a des allures de dernière chance. Lui qui fut littéralement né et élevé dans les coulisses d’une arène de Zacatecas City, et que seul un coup de corne à la cheville dissuada de devenir torero, ne tremble pas à l’idée d’affronter son ancien vainqueur. Il convient aussi de préciser quel incroyable écrin accueille cette revanche, le mythique Great Gorge Playboy Club de McAfee, aberrant complexe hôtelier du comté de Sussex (New Jersey) construit au pic du rayonnement de l’empire de Hugh Heffner : 800 chambres et une piscine olympique vouées à un déclin à la mesure de celui du magazine, dont une intriguante affaire d’homicide en 2008. On s’égare. En juillet 1980, le lieu est d’un glamour achevé. Le combat, lui, sera le chef d’oeuvre de Matthew Saad Muhammad. D’emblée, on boxe propre mais déjà dur, et Lopez bouge intelligemment. Il semble le plus vif derrière un jab affirmé ; Saad Muhammad en rigole au 3eme round, rarement le signe d’une parfaite sérénité. Le champion tente de durcir le ton sans dissiper l’impression tenace que le mobile et incisif Lopez lui impose les termes du débat, y compris quand les corps-à-corps se multiplient.

Le 6eme round, c’est Verdun. Si le 7eme reste intense, la fatigue se fait palpable. C’est là que le monde entier s’embrase d’un coup, cols pelle à tarte, commentaires en cabine, polos rayés et costumes de bunnies. Saad Muhammad entame la nouvelle reprise comme si on lui avait piqué son quatre heures. Il finit par acculer Lopez dans les cordes. Là, le Mexicain le contre de près. Comme un possédé saignant du front, il inverse la tendance et dépose maintenant une vingtaine de parpaings précis restés sans réponse. Le champion se contente de sourire. Qu’aurait fait un arbitre d’aujourd’hui ? Reste que Lopez s’est éreinté à force de marteler ce tronc de séquoia : Saad Muhammad redémarre, prenant cette fois le dessus. À grands coups de poings dans la figure, le challenger a effleuré la chance d’une vie. Pour lui, la suite sera une pénible et lente soumission à la puissance surnaturelle du ressuscité. Sûr qu’il se battra jusqu’au bout et au-delà, Lopez, qui subira, le nez cassé, quatre knockdowns au 14eme round. Mais il n’y a qu’un Miracle Matthew. Cette victoire recevra les honneurs du Combat de l’année pour The Ring, et Saad Muhammad achève ces douze mois en beauté lorsqu’il dispose de l’invaincu Zambien Lottie Mwale, qui compte une victoire surprise sur Marvin Jonhson et a démoli en moins d’un round l’Anglais Tony Sibson, futur challenger de Marvin Hagler. Deux rounds durant, Mwale cause des problèmes de timing au champion, avant que celui-ci n’impose calmement sa boxe de démolisseur. Sauvé par le gong en fin de 3eme reprise, Mwale survit au suivant jusqu’à un gauche-droite d’école ponctué d’un uppercut qui l’abat comme un chêne.

Matthew III : L’oeil du destin

Peut-on défaire Matthew Saad Muhammad ? Chacune à sa sa façon, ses trois victimes suivantes apportent une partie de la réponse sous les projecteurs d’Atlantic City. Ce sont des boxeurs aux références moyennes – dont le puncheur écossais Murray Sutherland, qui tiendra la distance contre Tommy Hearns – tous mis KO entre le 9eme et le 11eme round alors qu’ils avaient éprouvé le champion. Trop souvent, celui-ci s’en remet à Miracle Matthew. La griserie d’une aura de star invincible, un peu moins d’efforts à la salle, un soupçon de suffisance sur le ring, le pari qu’un menton en titane palliera toujours les erreurs dispensables, les dégâts irréversibles accumulés par ledit menton… L’expression américaine « A disaster waiting to happen » a rarement mieux qualifié un pugiliste que Matthew Saad Muhammad à l’approche de son combat du 19 décembre 1981 contre Dwight Braxton. Une fois de plus, l’ironie des événements dépasse de beaucoup l’imagination pataude d’un pisse-copie d’Hollywood – c’est justement une superproduction qu’on évoquera ici, puisque le prochain Rocky est programmé l’année suivante et qu’on a proposé à Matthew Saad Muhammad le rôle du méchant Clubber Lang, finalement décroché par un videur de Los Angeles surnommé Mister T. Rappelons aux moins cinéphiles d’entre nous que L’oeil du tigre est une histoire de rédemption dans laquelle un champion de Philadelphie, couvert de gloire après avoir connu la misère, se ramasse proprement contre un ancien taulard mort de faim.

Voilà, vous l’avez : Dwight Braxton a lui-même appris la boxe en prison, suite à un vol à main armée. Le môme vient de Camden (New Jersey), l’une des pires zones des États-Unis dont la particularité est qu’elle jouxte Philly par l’est, sur la rive opposée du fleuve Delaware. Son expérience carcérale aura fait office de carrière amateur à Dwight Braxton, qui passe professionnel une fois libéré et choisit de s’entraîner à la salle de Philadelphie tenue par Joe Frazier himself. C’est que Braxton, 1m66 sous la toise mais un torse de fort des halles, ressemble beaucoup à Smokin’Joe. Son pressing des deux mains, corps penché en avant, évoque le travail implacable d’une scie circulaire, d’où le surnom mignonnet de Camden Buzzsaw. Favori du combat, Saad Muhammad est un athlète adulé et heureux de l’être, au physique de playboy et à la gestuelle gracieuse – quand le sang n’a pas encore trop recouvert son short. Dwight Braxton, bas du cul et vilain comme un pou, en veut à la Terre entière, il boxe comme un engin de chantier, et sa dalle mahousse viendrait à bout d’un buffle. Sur le ring, les deux hommes sourient souvent : Saad Muhammad pour dire « Même pas mal », et Braxton, tel Roberto Duran, quand il fait souffrir son prochain ou qu’il est sur le point de le faire. Comme si l’ouvrage manquait de fil blanc, le tenant du titre affiche deux livres de trop à la pesée du matin imposée à l’époque, et aucun coach sérieux ne recommanderait le jogging et le sauna juste avant un championnat du monde.

Clap de fin en Virginie

Dès l’entame, on sait que Braxton a préparé son coup avec minutie : pour casser la distance, il esquive du buste, feinte puis jaillit sur un pas. Le challenger courtaud s’offre le luxe de marquer du jab contre un favori atone, et qui recule ; Braxton enchaîne souvent sur une méchante droite plongeante alors que la main gauche adverse reste inexplicablement basse. Au 2eme round, Saad Muhammad tente de rétablir son autorité : il touche deux fois de la droite, pour un effet imperceptible, et c’est au contraire celle de Braxton qui l’envoie dans les cordes. Privé de vitesse, de jus et d’une tactique à la hauteur, le champion n’a que sa résilience à opposer au taureau qui fond sur lui. Deux reprises plus tard, il accepte la bagarre en pure perte et se met à saigner, une fois de plus. L’affaire tourne à la punition passée la mi-combat ; tout autre que Saad Muhammad n’aurait alors plus rien à donner. Mais son coeur énorme, à lui seul, n’y change rien. Il est battu comme plâtre au 9eme, sur une série qui rappelle la charge de Yaqui Lopez un an et demi plus tôt, cette fois sans réaction. La reprise suivante sera la dernière : l’invocation de Miracle Matthew échoue tristement lorsque Braxton écrase sans peine son baroud d’honneur.

Le vainqueur, tel Matthew Saad Muhammad peu après sa prise de titre, annonce rondement qu’on l’appelera désormais Dwight Muhammad Qawi. En août 1982, la revanche qu’il accorde à son rival déchu lamine la thèse de l’accident de parcours : la dérouillée est pire encore, arrêtée au 6eme round et infligée cette fois, infâmie suprême, sur le ring du Spectrum. Lui-même battu par l’étoile montante Michael Spinks, Qawi remportera un titre en lourds-légers, où il infligera à l’infortuné frère de Michael et tombeur de Muhammad Ali, Leon, une peignée du calibre de celles que vécut l’ex-Miracle Matthew. Il faudra toute l’athlétique résolution d’Evander Holyfield pour effacer par deux fois son sourire carnassier. Quant à Saad Muhammad, il étire sa déchéance sportive sur une décennie entière, soit 19 combats de plus pour autant de cachets minables, 11 défaites supplémentaires, la découverte des hauts lieux du pugilisme que sont Trinité et Tobago, la Serbie ou les Bahamas, et pléthore de marrons inutiles imprimés jusque dans sa moelle. Lorsqu’il raccrochera les gants, le mariage avec la reine de beauté alaskaine, la Rolls-Royce cabriolet rouge cerise ou le service de limousines et le restaurant de fruits de mer à son nom auront disparu depuis longtemps. Nommé Jason Waller, son ultime vainqueur – par KO au 2eme round – deviendra un poids lourd de troisième rang démoli en 37 secondes par Shannon Briggs. Avant d’être converti en galerie commerciale, le Colonial Theatre de Fredericksburg (Virginie), où l’on aura dressé le ring de ce dernier combat, était une salle de cinéma.

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