La bouche pleine de terre, Branimir Šćepanović

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Bouquin culte d’un auteur serbe, superbement édité en France par une maison pointue à souhait, qualifié de chef d’oeuvre par des blogueurs estimables entre tous et « livre préféré, tout court » de mon libraire : force est d’admettre que La bouche pleine de terre m’intimidait un chouïa. Un sentiment doublé d’une crainte, celle de louper le rendez-vous, faute d’avoir le profil requis. Car on décrit volontiers cette oeuvre comme une fable toute kafkaïenne, et mâtinée de poésie. Las ! J’admire Kafka, mais confesse qu’il me laisse tiède, et mon âme de poète aurait éclos depuis longtemps si le germe en existait. Au moins la lecture de ces 128 pages – en incluant un second texte, La mort de M.Golouja, et la postface – ne tournerait pas à l’épreuve d’endurance pour qui, comme moi, finit toute lecture aussi scrupuleusement que ses légumes. Au pire, je pourrais toujours en ricaner.

La bouche pleine de terre a donc le format d’une nouvelle, narrée d’un paragraphe à l’autre selon deux points de vue bien distincts. Le premier, en italique et livré à la troisième personne, est celui d’un homme en errance dont on ne connaîtra pas le nom. Accablé par l’annonce de sa maladie incurable, il a quitté la ville en train, puis fui l’intolérable promiscuité de son wagon en descendant au milieu de nulle part, dans un paysage arboré et montagneux. Son intention, apprend-on très tôt, consiste à se donner la mort. Cherchant l’endroit propice, il court au hasard.

Tout étonné de n’être plus seul, il ne pouvait détacher son regard de ces deux inconnus dont les visages graisseux, surmontés de chapeaux décorés de trophées ridicules, lui rappelaient irrésistiblement les gens du train qu’il avait fuis et tous ceux qu’il souhaitait ne point rencontrer. Il baissa les yeux vers leurs pieds, cachés dans l’herbe jonchée de coquilles d’oeufs, de feuilles de journaux froissées, de boîtes de conserve vides, d’une poêle noire de suie. À côté des fusils de chasse et des cannes à pêche, le petit transistor n’avait pas encore rompu le silence matinal, et l’homme avait l’impression d’entendre le rythme égal de leur respiration. Déjà il avait envie de s’approcher d’eux, de leur demander à manger, de les prier de lui indiquer le chemin du premier autobus ou du premier train. Ce sentiment, qui anéantissait sa ferme décision d’aller au-devant de la mort, était si impérieux qu’il était sûr d’y céder s’il ne se forçait pas tout de suite à tourner les talons et à prendre la fuite. Écartelé entre ce nouveau désir et la conduite qu’il s’était tracée, il se sentait au bord des larmes. Pour surmonter sa soudaine faiblesse, il leva les yeux au ciel comme s’il priait et concentra toute son attention sur les oiseaux cendrés, tachetés de noir, qui passaient à chaque instant au-dessus de sa tête comme un jet de petits cailloux et s’évanouisaient en fumée dans le ciel rosâtre. Il semblait même prendre plaisir à ce spectacle. En fait, il rassemblait son courage pour rebrousser chemin.

Le second protagoniste n’est pas nommé, lui non plus. Avec son camarade Jakov, il goûte la félicité toute simple d’une partie de chasse. Voyant passer au loin le coureur solitaire, ils s’élancent après lui, désireux de comprendre son étrange attitude, voire lui venir en aide. Mais l’homme ne s’arrête pas. Pour lui, il n’en est pas question : interagir avec ces étrangers entamerait sa résolution à en finir. Les deux chasseurs n’en démordent pas non plus : ils le rattraperont quand même, non seulement pour faire son bien malgré lui, mais aussi pour obtenir réparation de ce qu’ils considèrent comme un manque de respect.

Entre les parties prenantes de ce qu’il convient désormais d’appeler une traque, l’incompréhension va croissant, et les sentiments se chargent de violence. Peu à peu, les chasseurs sont rejoints par d’autres poursuivants, qui croient parfois reconnaître dans le fuyard un homme leur ayant fait du tort, ou n’ont pas une traître idée de ce qui les pousse à suivre le mouvement. Pendant ce temps, l’esprit du solitaire divague, la fatigue aidant, et le contact de la nature a sur lui des effets inattendus. Veut-il toujours se supprimer, et qu’adviendra-t-il lorsque la foule l’aura enfin rattrapé ? Du côté de l’homme seul, l’élégie se fait peu-à-peu contemplation panthéiste, tandis que le groupe voit sa haine se muer en fascination.

Nous connûmes bientôt les raisons inattendues qui avaient poussé ces gêneurs à se joindre à nous. Brusquement, l’un d’eux se mit à crier : « Je ne veux plus fuir ! Je n’ai rien fait de mal ! » Les autres l’entourèrent, disant qu’eux aussi n’avaient rien fait de mal, mais qu’ils fuyaient quand même parce qu’il le fallait bien, et qu’il serait bien imprudent de rester derrière et de s’exposer aux pires dangers. Nous leur jetâmes un regard de côté en riant de leur méprise. « Nous ne fuyons pas, leur dit Jakov, nous poursuivons quelqu’un ! » Ils regardèrent fixement dans la direction qu’il leur montrait de son long bras tendu, et parurent rassurés. Ils commencèrent à poser des questions, demandant ce qu’avait fait cet homme, qui fuyait là-bas au loin, et ce que nous avions l’intention de lui faire quand nous l’attraperions. Naturellement, nous ne répondîmes rien. Mais, comme ils insistaient, j’explosai : « Que diable, mais qu’est-ce que ça peut bien vous faire ? » « Ah pardon, quand nous poursuivons un homme, nous voulons savoir pourquoi », dit celui qui ne voulait plus fuir. « Et qui nous dit que nous allons vous laisser le poursuivre ? », ricana le garde. Ils s’éloignèrent de nous et se mirent à se concerter à voix basse. Finalement, l’un d’eux s’écria résolument : « Nous allons quand même le poursuivre un peu, et nul n’a le droit de nous en empêcher. » « Mais qu’est-ce que vous avez à lui reprocher ? » demandai-je. « Ça, c’est notre affaire, dit d’un air arrogant le plus petit du groupe, et nous n’avons pas de comptes à vous rendre ! »

À aucun moment le talent de conteur de Branimir Šćepanović – servi par une bonne traduction – n’est pris en défaut, qu’il s’agisse de décrire la poursuite elle-même, les passions complexes qui animent ses personnages ou la richesse protéiforme de leur environnement. Tout est tension, densité et maîtrise. De la belle ouvrage, qui rend possible quantité d’interprétations, au premier rang desquelles l’effrayant dénominateur commun des foules, et leur implacable aliénation des individus aspirant à un destin singulier. Tout juste puis-je regretter d’être à ce point prévisible : comme je m’en doutais un peu, je n’ai que du bien à dire de La bouche pleine de terre, sauf qu’il m’aurait ému. Comme en refermant Le procès, j’applaudis, à défaut d’éprouver. À en juger par bien d’autres réactions, j’ai vécu la chose à moitié. Caramba.

C’est là que je dois des remerciements appuyés à Tusitala, qui a conçu son bouquin comme un parfait single d’antan : une face A accrocheuse, le titre phare, et une face B plus obscure, introuvable ailleurs, pour collectionneurs chevronnés. Pour moi, le vrai déclic eut lieu à la lecture de cette face B, La mort de M.Golouja. Ce récit est très similaire à La bouche pleine de terre dans ses intentions, puisqu’il y est aussi question de confronter un étranger à une communauté, pour un résultat a priori dramatique. Mais le procédé diffère : il s’agit d’une satire au venin délicieux. Si Šćepanović ne m’a pas eu par l’émotion brute, il m’aura cueilli garde basse avec un humour corrosif, tranchant singulièrement avec ce qui précédait.

Ainsi donc le dénommé Golouja, holibrius dégingandé d’allure tristounette, vient passer des vacances dans un village d’altitude où l’on finit par le regarder d’un oeil torve. Pour les locaux, s’il reste si longtemps sur un site si peu remarquable, c’est qu’il prépare forcément un mauvais coup. Sommé de s’expliquer sur ses motivations, Golouja improvise un bobard lourd de conséquences : il affirme guetter le moment propice pour se jeter du pont. Le stratagème fonctionne au-delà de toute espérence, puisque ses hôtes se trouvent extrêmement flattés d’être les témoins d’un événement à ce point extraordinaire et tragique. On lui fait désormais cadeau de ses nuitées et repas, tandis que les femmes du village se succèdent à sa porte pour lui offrir plus encore… Comme on l’imagine, Golouja prend goût a cette nouvelle vie de patachon et les villageois sont de plus en plus nombreux à s’en lasser. La farce a-t-elle la moindre chance de bien finir ?

Vers cette époque-là, les hommes mariés – ils juraient tous leurs grands dieux qu’ils ne savaient pas ce qu’était la jalousie – commencèrent à lui proposer fort aimablement des armes éprouvées : vieux colts, modernes brownings et élégants pistolets de dame. M.Golouja remerciait poliment et disait que par respect pour sa propre mort, il choisirait pour quitter ce monde absurde un moyen plus original.

Un beau jour, le meilleur barbier de la ville lui dit qu’il voulait l’aider.

 – Que veux-tu dire ? demanda M.Golouja. Si tu en venais au fait.

 – Il ne s’agit pas de fait, marmonna le barbier d’un air troublé. Je ne sais pas ce que c’est que le fait ! C’est de l’art qu’il s’agit, cher monsieur ! De l’art !

 – Et bien parle, qu’est-ce que tu attends ?

 – Comment dirais-je ? Avec votre bénédiction, d’un petit coup de rasoir, là, je pourrais vous trancher la gorge. Mon rasoir est en acier suédois et vous ne sentirez rien du tout.

 – Et si je sens quand même ?

 – Je vous jure sur mon honneur que tout sera fini en un clin d’oeil. À moins que vous préfériez que je vous fasse à gauche du gosier une coupure spéciale qu’on utilise beaucoup dans les pays d’Orient.

 – Ce serait magnifique, mais je refuse ton sacrifice, dit M. Golouja, magnanime. Car après tu aurais des insomnies et des remords, n’est-ce pas ?

 – Au contraire, cher monsieur, s’écria le barbier, ce serait pour moi un grand soulagement : figurez-vous que depuis mes années d’apprentissage je suis obsédé par l’envie d’appuyer mon rasoir sur la gorge d’un client.

 – Et pourquoi as-tu attendu si longtemps ?

 – Au dernier moment, je n’ai jamais eu le courage ; j’ai la langue sèche, ma vue se brouille, ma main se met à trembler de façon honteuse, si bien que de nombreux clients m’ont demandé si je connaissais mon métier. Bien sûr, je n’ose pas leur expliquer pourquoi ma main tremble. Mais elle tremble tant qu’elle peut, c’est à vous dégoûter.

 – C’est intéressant, murmura-t-il en pâlissant. Mais que veux-tu, si elle tremblait avec moi aussi ?

 – Oh que non, vous c’est autre chose, hoqueta le barbier. Vous, vous avez choisi de mourir, vous venez d’une grande ville et tout ça m’excite énormément.

Silencieux, M.Golouja tambourinait de ses doigts sur la tablette. Il semblait réfléchir. Soudain, il se leva et ouvrit précipitemment la porte. Il avait envie de crier, mais il n’avait plus de voix et dut faire un effort pour la retrouver, tout étonné de la terreur qui venait de le saisir. Au prix de grands efforts, il finit par dire :

 – À l’avenir, je me raserai moi-même !

– J’ai seulement essayé de vous aider, bégaya le barbier. Depuis quelques mois, je me suis si bien habitué à votre cou que j’en suis en quelque sorte tombé amoureux.

– Hors d’ici, assassin ! hurla M.Golouja.

J’aurai donc acquis La bouche pleine de terre pour une face A aussi sombre que symphonique, aux arangements complexes et délicats, et finis par recommander chaleureusement l’ensemble qu’il compose avec une face B d’approche plus basique, mais aussi plus rock n’roll. Vous pouvez attraper ce bouquin les yeux fermés, quel que soit votre style de prédilection. Et que vivent les 45 tours !

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