Brave parmi les braves

 

Eddie Futch est né voici exactement 108 ans à Hillsboro, Mississippi. Il en avait 66 lorsque son poulain Joe Frazier affronta Muhammad Ali lors de l’ultime volet d’une trilogie qui devait sacrer un authentique géant. Le jour où il démontra que le plus grand de tous, c’était lui.

Futch Frazier

Parce qu’il avait un souffle au coeur, Futch ne fut jamais boxeur professionnel. Il se contenta donc de devenir entraineur. Celui de Frazier, mais aussi d’Arguello, Foster, McCallum, Starling, Holmes, Spinks ou Bowe. Le meilleur qui fût. Parce qu’il savait tout de la boxe et des hommes. De la boxe, donc des hommes. Ainsi, il savait tout ce qu’il devait savoir, ce premier octobre 1975, à l’appel de la quinzième et dernière reprise du championnat du monde unifié des poids lourds.

Futch savait tout d’Ali. Les failles techniques de celui qui boxait d’instinct, et que ses jambes de trentenaire trahissaient peu à peu, le laissant vulnérable aux plus appliqués des tacticiens. La rouerie dont était capable le Greatest, aussi. Frazier avait battu Ali, en 71, lors du plus grand des combats de l’Histoire. Ken Norton, un autre de ses boxeurs, si différent de Smokin’ Joe, avait fait de même 2 ans plus tard. Et le coach n’ignorait rien de la bravoure du guerrier dissimulé sous les atours du fanfaron : face à Norton, Ali avait tenu les douze rounds malgré une mâchoire fracturée.

Tim Dahlberg Boxing

Futch savait tout de Frazier. Que celui qu’on disait fini après la correction subie des mains de Foreman, puis la revanche perdue contre Ali, avait encore le feu qu’il fallait. Qu’il saurait prendre tous les jabs et les cross du champion pour le mettre à portée de son crochet gauche létal. Que la haine pure qu’il vouait à Ali, coupable d’avoir fait de lui, douzième enfant d’un métayer de Caroline du Sud, un laquais du pouvoir blanc aux yeux de sa communauté alors qu’il lui avait tendu la main au pire de sa disgrâce, cette haine-là le porterait jusqu’en enfer s’il l’avait fallu.

Futch savait tout de ce combat. La chaleur moite et accablante du Manille de Ferdinand Marcos. L’absurde horaire matinal, pour satisfaire les télés américaines. Les intentions d’Ali, décidé cette fois à en découdre sans s’esquiver. La dynamique passionnante de l’affrontement, d’abord dominé par le tenant, avant que le travail de sape au corps de Frazier ne semble payer, puis que le regain de forme d’Ali ne prévale. L’hallucinante débauche d’énergie et le courage physique dément des deux hommes. Les incessantes invectives échangées entre eux, deux âmes qui s’entredévoraient au mépris des corps fracassés. La légende en mondovision.

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Futch savait tout de leur état. Si proches de la rupture, après presque une heure de guerre totale en pleine fournaise. Deux fois cent kilos de chairs tuméfiées, mais toujours employées à s’infliger le pire avec méthode. Si Ali menait aux points, personne n’aurait pu affirmer qu’il tiendrait trois minutes de plus. Dans son coin, on rapportera même qu’il demanda à Angelo Dundee de lui ôter les gants. La face de Joe Frazier, elle, n’avait plus rien d’humain. Depuis plusieurs rounds, il n’anticipait plus les droites. Révélée plus tard, sa cataracte à l’oeil droit laissera donc supposer qu’il n’y voyait plus rien.

Futch savait tout de la folie. Celle qui pousse les boxeurs si loin, si souvent. Ce mélange de fierté et de conscience professionnelle, commun aux millionnaires et aux crève-la-faim, qui rend les abandons rarissimes, alors que tant confessent leur peur viscérale et leur détestation de chaque minute passée sur le ring. La quintessence du supplice que peut s’infliger l’esprit humain, à force de travail, d’instincts acquis et désappris, de volonté et de résignation. Cette folie des boxeurs qui fascine, ou qui révulse, depuis que d’autres les payent pour se cogner dessus. Et cautionnent cette folie en jugeant si durement, depuis leur fauteuil, ceux qui osèrent un jour dire à l’arbitre qu’ils n’en voulaient plus.

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Futch savait tout. C’est pourquoi il fut grand. Malgré l’ampleur de l’événement, malgré le spectacle prodigieux, malgré aussi l’importance pour Frazier des trois dernières minutes de sa vie où il aurait une chance d’enfin fermer la bouche de ce rival honni. « C’est fini, fiston. Personne n’oubliera ce que tu as fait ici aujourd’hui », dit-il au masque de souffrance de Smokin’ Joe. Ni la gloire qu’il choisit de laisser à Ali et Dundee, ni les « Je le veux, patron ! » rageurs de son protégé, pas plus que les années d’amertume et de ressentiment de Frazier qui suivirent n’instillèrent en l’entraîneur le moindre doute sur la justesse de sa décision.

Eddie Futch est né voici exactement 108 ans à Hillsboro, Mississippi. Et c’est à lui, pourtant jamais devenu boxeur professionnel, qu’on doit peut-être le plus bel acte de courage jamais vu sur un ring.

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