Requiem pour un chou

 

Souvent, les boxeurs meurent trop tôt. Parce que la violence du ring les a usés, ou parce qu’elle a fini par faire partie d’eux. Le plus exigeant des sports fait de bien vilains vieux, quand il laisse à ses champions le soin de vieillir, tout court. Si ce n’est pas la boîte à fusibles qui déclare forfait, sur un coup ou après cent mille, c’est parfois une balle qui vient solder l’affaire. À l’occasion, la boxe ne se prive pas non plus d’une ironie macabre. Demandez à l’obscur journeyman Brad Rone, foudroyé par une attaque alors qu’il combattait pour payer les obsèques de sa mère. Ou bien à l’immense Pernell Whitaker, percuté avant-hier par une voiture à l’âge de 55 ans, lui que les meilleurs pugilistes des années 80 et 90 peinèrent à effleurer de leurs poings.

Maîtrise du rythme et modulations déroutantes

George Foreman, lui-même plutôt joueur de grosse caisse, fit un jour une comparaison fort juste entre boxe et jazz : « meilleurs ils sont, moins ils sont appréciés. » Et Pernell Whitaker était un très grand jazzman du Noble Art. Il ne s’agit pas seulement d’avoir connu le destin tragique commun à tant de ces artistes. Déjà, encore amateur, le gamin de Norfolk (Virginie) que ses amis appelaient « Sweet Pete » fut affublé d’un pur surnom de musicien. La faute au chroniqueur sportif dur de la feuille qui entendit scander « Sweet Pea » au soir d’une de ses 201 victoires de futur pro. « Sweet Pea », nom anglais du pois de senteur, que l’on peut traduire par « Mon chou ». Un boxeur au sobriquet affectueux, inspiré d’une fleur. Absurde pour un démolisseur, mais tellement juste dans le cas de Whitaker.

Pour l’écrasante majorité des pugilistes, leur sport consiste en une succession de réflexes conditionnés. Face à une situation donnée, les séries de coups, déplacements et esquives sont répétés des milliers d’heures jusqu’à en imprégner le cerveau reptilien, qui mène alors la danse. Et puis il y a les exceptions. Ceux qui ont bossé aussi longtemps que les autres, mais qui pensent assez vite pour tout improviser. Face à ces solistes de génie, rois absolus de l’instant présent, les besogneux sont démunis. Les toucher nettement est une gageure, garder des appuis stables en essayant de les suivre, un cauchemar. Eux anticipent, évitent ou accompagnent chaque frappe prévisible, et punissent en retour le moindre déséquilibre qu’ils ont suscité. À son plus haut niveau, la boxe n’est rien d’autre que maîtrise du rythme et modulations déroutantes. C’était l’art de Pernell Whitaker. Et tant pis pour les autres : le bougre, de surcroît, était gaucher.

Le meilleur jazz reste souvent incompris

En ces temps reculés où la boxe amateur intéressait encore son pays, Whitaker fit partie du Big Band de virtuoses américains qui rafla neuf des médailles d’or sur les douze attribuées aux JO de 1984 – affectés il est vrai par l’absence du bloc de l’Est. Sacré en poids légers, c’est aussi dans cette catégorie qu’il impressionne le plus chez les professionnels, unifiant les 3 ceintures mondiales en plus du titre linéal. Sweet Pea devient aussi champion du monde en super-légers, welters et super-welters. La liste des plus éminentes victimes de ses inspirations démentes, rarement mises KO mais souvent déboussolées, tient du Who’s who : on y trouve Roger Mayweather, José Luis Ramirez, Greg Haugen, Azumah Nelson, Rafael Pineda, James McGirt, Julio Cesar Vasquez, Wilfredo Rivera ou Diosbelys Hurtado, ce dernier faisant les frais du rare accès de violence d’un Whitaker vieillissant alors qu’il menait aux points. Quatre ans de suite, The Ring le désigne meilleur boxeur de la planète, toutes catégories confondues.

Plutôt le CV d’un rockeur de stades que d’un saxo de clubs confidentiels et enfumés ? À voir. Déjà, Foreman l’a dit : le meilleur jazz reste souvent incompris. En petit homme qui ne punche guère, Whitaker est plus aimé des connaisseurs que des foules fascinées par l’évidence des appâts d’un Mike Tyson.  Et puis il y a les polémiques, évidemment. Parce que tout le talent du monde ne protège pas toujours celui qui vend peu. Plus de 30 ans après, la décision perdue à Levallois-Perret après le premier combat face à Ramirez – dans un environnement certes propice à l’escroquerie – demeure inexplicable pour qui s’en tient à la logique sportive. Rebelote cinq ans plus tard, à la puissance dix, lorsque Whitaker défend son titre des welters contre l’invaincu Julio Cesar Chavez. Canonisé vivant dans son pays, le défourailleur mexicain a rempli une enceinte de 132000 places pour corriger le gringo à grande gueule Greg Haugen. Que croyez-vous qu’il s’ensuivit ? Nul besoin d’un dessin, ou d’un cours de solflège.

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Ego, injustice et bonheur en poudre

Douze rounds durant, Chavez est perdu dans un swing qui n’est jamais le sien à force de syncopes et contretemps. Le chasseur boxe dans le vide et mange des jabs parfois triplés, voire de méchants cross du gauche. Lui qui aime tant hâcher du foie n’accède jamais au corps de l’Américain. Pire, il peine jusque dans les échanges de près que Whitaker finit par accepter. Et pourtant… il obtient le nul. Les mauvaises fées de la WBC ont privé Sweet Pea de sa victoire majuscule. Reste que Pernell Whitaker leur a peut-être facilité la besogne. L’homme a bien l’ego d’un artiste convaincu de son génie ; la moindre interview l’atteste. En aurait-il à peine rajouté sur le ring qu’il eût été impossible de le priver de sa victoire. Seulement voilà : sûr de sa domination, il offrit aux faussaires du pointage la poignée de rounds où il s’autorisa à lever le pied. L’Histoire a jugé ; Chavez aussi, qui n’aurait pas plus accepté de revanche contre Whitaker que de combat contre un Tyson levé du mauvais pied.

L’ultime similitude de Sweet Pea avec certains grands jazzmen n’est pas la plus flatteuse, mais il ne s’en cache guère : c’est son goût pour la dope. Elle lui vaut une suspension en 1997, et a sans doute un peu émoussé ses facultés. Six mois auparavant, il a pourtant donné une superbe réplique à la star montante Oscar de la Hoya, bousculée comme jamais jusque-là. La complaisance des juges n’explique pas tout du succès du cadet, surclassé dans les jabs mais dominateur en coups puissants. Si les inconditionnels de Whitaker ont une fois de plus contesté ce verdict défavorable, ils sauront accepter l’évidence d’une digne défaite pour sa dernière chance mondiale, subie aux points face au terrible puncheur portoricain Felix Trinidad. 26 mois plus tard, sa carrière s’achève à 37 ans sur un abandon anecdotique après une fracture de la clavicule.

Souvent, les boxeurs meurent trop tôt

Un pare-chocs anonyme de Virginia Beach a donc tué l’un des plus purs talents défensifs de l’histoire de la boxe. Un phénomène de vitesse et de coordination qui, tel Floyd Mayweather Jr., Willie Pep ou Nicolino Locche, comprenait mieux que les autres le principe même de l’escrime de poings : « Hit and not get hit ». Rares sont les spécialistes qui placeraient Pernell Whitaker au-delà de la vingtième ou trentième position dans une hypothétique hiérarchie des plus grands boxeurs de tous les temps. Mais, outre les injustices et un style parfois délicat à comprendre et apprécier, il pâtit sans doute aux yeux du grand public d’avoir boxé durant une période charnière, entre les 4 fantastiques des années 80 Leonard, Duran, Hearns et Hagler, et l’émergence de Roy Jones Jr., Money Mayweather ou Manny Pacquiao. Saura-t-on un jour pourquoi il se sentit tenu de traverser à pied une autoroute à dix voies ? Peut-être pas. Une certitude demeure : souvent, les boxeurs meurent trop tôt.

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