Femmes, Philippe Sollers

 

Philippe Sollers a ceci de commun avec Charles Dumont et les dragées Fuca qu’il existe toujours et depuis longtemps, sans avoir connu de récent retour de hype pour autant. Pourquoi diable s’infliger en 2019 les 667 pages de Femmes, que l’intéressé considère comme le magnum opus de sa prolifique carrière de romancier et essayiste ? « Deux mesures de temps à perdre et une de pur snobisme, relevées d’un trait de perversité » constitue une réponse acceptable. Il convient cependant de nuancer : mon histoire avec Sollers date du temps de sa splendeur, le milieu des années 80, lorsque son Portrait du joueur traînait dans la chambre de mes parents. De quoi piquer ma curiosité. Si j’admets avoir mis moins de temps à expérimenter d’autres « lectures de grands » repérées sur les mêmes tables de nuit – SAS et San Antonio en tête -, j’ai fini par chiper ledit Folio pour m’en faire une idée. Le bouquin chapardé est toujours dans ma bibliothèque, bien que l’on en fût restés loin du coup de foudre, Philou et moi.

En triturant du Mallarmé

Aux temps reculés du premier mandat de François Mitterrand, le terme autofiction était moins usité qu’aujourd’hui, mais il s’applique aussi bien au Portrait du joueur qu’à Femmes. Le contenu des deux livres pourrait d’ailleurs se résumer en triturant le même vers de Mallarmé : « La chair est gaie, youpi, et j’ai – presque – lu tous les livres ». Ce dont on peut parfaitement être heureux pour lui, tout en déplorant la portée limitée de l’exercice, ainsi qu’un parti-pris stylistique aussi assumé qu’urticant. Sollers sacrifie tout au rythme de son texte, juxtaposant sans cesse des propositions simples au présent, voire des locutions ou des mots solitaires martelés d’une exclamation, et y intercalant des points de suspension en quantité industrielle. Le bonhomme écrit exactement comme il parle : toi qui aimes les phrases qui ondulent avec volupté et finissent par un point, abandonne toute espérance.

J’ai fini le Portrait du joueur aussi en phase avec Desproges qu’à l’accoutumée, lui qui évoque, dans l’indispensable sketch de l’ascenseur, un plafond « dont la totale platitude n’est pas sans évoquer les plus belles pages de Phillipe Sollers ». Et j’avoue ma jubilation à la lecture du savoureux passage de La septième fonction du langage de Laurent Binet où l’intéressé, piteusement défait lors d’un concours de rhétorique underground, finit hongré par les organisateurs. Après quoi les raisons véritables de ma nouvelle tentative de lire Sollers ne semblent pas moins obscures qu’en début de papier. Soit. Disons donc que je me méfie des avis définitifs sur les auteurs reconnus. En particulier, de mes avis à moi. J’ai donc lu Femmes, en parfaite connaissance de cause. Si ses ressorts sont identiques à ceux du Portrait du joueur – cf. Mallarmé revisité -, l’ampleur du bouquin est tout autre.

Un solide contingent de maîtresses

À commencer par la narration elle-même, relevant d’une démarche autofictionnelle plus élaborée. Le fameux joueur du Portait est un écrivain et séducteur d’origine bordelaise qui s’installe à Venise. Seul le distingue de Sollers le patronyme « Diamant » – alors que le vrai nom de famille de l’auteur est « Joyaux », j’en ris encore. Will, personnage principal et narrateur de Femmes, est un journaliste américain. Il compte écrire un roman largement inspiré de sa vie, donc consacré au beau sexe. Car ses hobbies sont identiques à ceux de Sollers ; marié et père d’un jeune fils, il vagabonde entre les couches d’un solide contingent de maîtresses d’origines, professions et tempéraments divers, parfois à la frontière du stéréotype. Citons entre autres :

  • Cyd, journaliste de télévision anglaise, hédoniste
  • Flora, intellectuelle espagnole, passionnée
  • Ysia, attachée d’ambassade chinoise, impénétrable
  • Louise, claveciniste professionnelle française, enfantine
  • Deborah, épouse de Will et psychanalyste, bienveillante
  • Kate, journaliste politique française, avec qui il ne baise pas (!)
  • La Présidente, juge française, autoritaire

Précisons que s’il vit à Paris, Will s’avère être un authentique globe-trotter de la bagatelle, qui croise ses bonnes amies au hasard de déplacements à New York, Milan, Londres, Venise, Florence, Madrid, Barcelone ou Jerusalem. Bien que chaque nouveau voyage se passe fort bien de ce point de vue, la luxure n’est pas la seule quête de Will : en congé sabatique pour travailler sur son bouquin, il recherche tout autant l’inspiration. N’étant pas parfaitement francophone, il confie ses notes à l’écrivain S. – un vrai effort d’imagination s’impose ici pour deviner de qui il s’agit -, chargé d’en faire un pur roman français.

Quand Sollers plaide pour S.

L’écriture du livre, ainsi que les échanges avec S., constituent le fil distendu de l’intrigue de Femmes. Notons qu’il s’agit également du titre provisoire du texte de Will. Entre deux séances devant sa machine à écrire, celui-ci lutine souvent, baise beaucoup, et digresse énormement sur ce qu’il a lu. C’est-à-dire, à l’instar de S. : presque tous les livres. Attendez-vous donc à force évocations érudites de Melville, Bukowski, Weininger, Dostoïevski, Burroughs, Sade, de Maistre, Aragon, Burgess, Sartre et de Beauvoir, Shakespeare, Chateaubriand, Kafka, Faulkner… Autant d’auteurs dont Will et S. s’échangent des souvenirs de lectures, voire de rencontres.

Avoir fait de lui-même un personnage secondaire de Femmes permet à Sollers de décentrer un peu son propos – même si l’on jurerait le narrateur et S. homozygotes -, mais aussi de se défendre lui-même à la troisième personne. Will rappelle et balaye tous les « mauvais » procès faits à son ami Sollers, sur la forme comme sur le fond de son oeuvre. Pour faire vite, Céline était tout aussi prodigue que lui en points de suspension (« Alors chat perché ! » entend-on presque crier l’auteur à l’énoncé de cet argument massue), et parler de son nombril est une bonne façon d’approcher la vérité. On pourra trouver agaçante ou riglote cette manière d’auto-justification – rappelons qu’il réchauffera le même argumentaire dans le Portrait du joueur. Et la sorte de mise en quarantaine intellectuelle que vaut à S. d’être à ce point transgressif m’aurait presque tiré des larmes… L’auteur est plus intéressant quand il évoque en creux sa difficulté à maîtriser la forme romanesque, qu’il estime plus que toute autre, ou lorsque Will entend par la bande dire du mal de son travail alors qu’il ne l’a encore montré à personne. Avanies ordinaires du monde de l’écriture.

Bienfaiteur d’amatrices de plaisirs inconséquents

Mais le propos central du roman n’est pas moins casse-gueule que la manière choisie pour l’ennoncer. Ce grand message, le voici : « Le monde appartient aux femmes. C’est-à-dire à la mort. Là-dessus, tout le monde ment ». Ici, la mort, comme la vie, évoque la reproduction. Croyez l’auteur sur parole, puisqu’il en a connu, des femmes, et de toutes les façons imaginables (très cru, le sexe que raconte Sollers a le mérite de n’être jamais ridicule, ou de durer plus d’une page). Avec l’émergence d’un grand complot féministe planétaire (!), le monde décrit par Will est le théâtre d’une lutte acharnée pour le contrôle de la reproduction. À grand renfort de contraception, bébés-éprouvettes et autres choix eugénistes, les femmes – et les homosexuels – sont en train de la gagner, réduisant l’homme à sa seule saillie. Laquelle reste fort obligemment dispensée à qui la veut par Will, même s’il n’aime pas le MLF, les FIV et les collants ; craignant pour son utilité fondamentale de mec, tout juste s’emploie-t-il à conserver une forme de panache, demeurer insaisissable, ne céder à aucun chantage et agir en bienfaiteur des amatrices de plaisirs inconséquents.

Vu de 2019, d’aucuns, d’aucunes se seront déjà rués sur leur sac à vomi. Mais on ne saurait ôter à Sollers le mérite de sa sincérité. Il faut aussi rappeler à quel point ce regard était la norme au début des années 80, ou comment le flou des contours d’une identité masculine moderne reste anxiogène pour beaucoup. Certes, Sollers aggrave son cas à force d’argumentations boiteuses : loin de manipuler des thèmes aussi sensibles avec les précautions d’usage, il scande, décrète, accole, balance, se contredit et ne recule jamais devant un jeu de mots qui ferait soi-disant sens… au point que l’on comprenne le traitement fictionnel que lui réserva Laurent Binet. Avec plus de recul historique, et tout en clamant lui aussi la prégnance du genre dans les comportements, un Houellebecq aura l’intelligence de rendre hommes et femmes également malheureux dans la social-démocratie contemporaine. Au moins, pas de jaloux.

« De gauche, comme tout le monde »

Les intuitions de Sollers s’avèrent plus justes en matière de politique, un thème auquel il revient sans cesse en vertu de sa théorisation approximative d’un affrontement entre religion et masculinité d’une part, et communisme et féminité d’autre part – deux camps également impuissants face à la softisation de l’opinion, « l’apocalypse douce » de l’Occident. L’hégémonie culturelle qu’a atteinte la gauche du début des années 80 est un leurre, puisque le balancier de l’Histoire est déjà reparti en sens inverse, et que les limites d’un gauchisme idéalisé sont désormais patentes.

Will se reconnaît « de gauche, comme tout le monde » chez les intellectuels, mais dénonce le coup d’état de Jaruzelski, comme l’impasse du terrorisme rouge en Europe, constate la fin du maoïsme, moque un Garcia Marquez chouchou officiel de Castro, clame que « le communisme n’a plus d’excuses » pour commettre l’indicible, démythifie avec gourmandise la Révolution française, et fustige l’irréalisme de ceux qui reprochent au pape de parler en leader catholique, ou à Israël d’agir pour sa survie. Sur ce dernier point, le héros constate avec amusement qu’il est – à tort – souvent considéré comme juif, et avec colère la résurgence de l’antisémitisme français, qui n’est « plus un racisme, mais un préjugé anti-intellectuel » né d’une inculture historique crasse.

C’est maigre, pour un roman épais

Inversement, et tout en reconnaissant ses paradoxes fondamentaux, Will se sent attiré par la tradition religieuse, jusqu’à rencontrer Jean-Paul II et visiter la Terre Sainte. Beaucoup des parenthèses dans le récit sont dédiées à l’Ancien et au Nouveau testaments, ainsi qu’à la Torah ou au Coran. L’intérêt de Will pour une religion qui donne du sens à l’Histoire et au présent lorsque la politique y échoue est un fameux point commun avec plusieurs héros houellebecquiens. Il souligne aussi, non sans raison, la fréquente supériorité de l’art religieux sur celui des idéologues. De Bernini à El Greco et de Picasso à de Kooning, les arts plastiques – comme la musique – sont d’ailleurs à peine moins abordés dans Femmes que la littérature, avec force interprétations psychanalytiques n’engageant que leur auteur.

Si j’ai beaucoup soupiré le long des 667 pages de ce livre, j’aurais mauvaise grâce à prétendre n’y avoir rien appris : Femmes est une somme dans laquelle on picore, avec un inégal bonheur, des considérations sur une époque précise et l’histoire des idées et des arts qui l’ont façonnée. Abstraction faite de l’agacement que m’inspire sa forme, j’y ai surtout trouvé la limite suivante : on peine à dénicher dans ce grand fatras de paragraphes recollés – le procédé s’appelle visiblement le cut-up – des passages d’une vraie puissance littéraire, où les mots restituent l’importance fondamentale des moments qu’ils décrivent. Ainsi, un attentat préfigurant la fin de Plateforme – tiens, encore Houellebecq – tombe à plat. Tout juste me rappellerai-je le parallèle entre les destins funestes de Fals et Lutz, personnages inspirés par Jacques Lacan et Louis Althusser, dont on devine que Sollers les côtoya à la fin de leur vie, en plus de quelques instants purement contemplatifs lors de vacances familiales à l’Île de Ré. C’est maigre, pour un roman épais.

Il y avait mieux, sur les tables de nuit de mes parents. Et pas seulement du SAS ou du San Antonio.

 

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