« Bangs ! » of New York

 

Depuis leur création, l’Histoire des sports professionnels s’intrique avec celle des États-Unis, dont ils occupent une part considérable, voire déraisonnable, de la culture populaire. Et la boxe est peut-être celui qui reflète le plus fidèlement l’état de la société américaine à une époque donnée. Nat Fleischer, fondateur de Ring Magazine, situait précisément en 1933 le moment où la boxe toucha le fond. L’âge d’or pugilistique des Roaring twenties, celles de l’invention des retransmissions radiophoniques, des premiers combats à un million de dollars, et de la superstar Jack Dempsey, semble révolu depuis des lustres. La Grande Dépression n’a certes pas épargné la boxe : des recettes en berne, des salles qui se vident, une majorité de titres mondiaux non attribués, et le sacre d’un nouveau patron de la catégorie reine, le frustre géant Primo Carnera, aux fortes senteurs de corruption. Aux indécrottables pessimistes qui prétendent aujourd’hui que la boxe est morte, on recommandera vivement de s’intéresser à la période.

Le regain vient de New York, redevenue capitale du noble art après un exil vers la côte ouest, au gré d’une succession d’interdictions et rétablissements promulgués d’état en état. Dans la grande ville, on a faim comme partout ailleurs, et le glamour a déserté les gradins aux soirs des belles affiches. Mais le petit peuple des immigrés de fraîche date persiste à tirer honneur et fierté des exploits des champions issus de ses rangs. Alors que le marketing fait la part belle aux affrontements entre communautés, trois combattants incarnent l’élite des dernières catégories vraiment dignes d’intérêt, des légers aux welters : l’italien Tony Canzoneri, le juif-russe Barney Ross et l’irlandais Jimmy McLarnin. Trois membres éminents du Hall of fame, aux destins contrastés et aux personnalités fortes, qui se croisent à sept reprises à compter de 1933, pour autant de combats mythiques. Six d’entre eux ont lieu à New York, bien qu’aucun des trois hommes n’en soit natif, pour l’honneur et la fierté des milliers d’habitants les y ayant adoptés.

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L’ancien cireur de chaussures Tony Canzoneri est le premier à passer professionnel, en mentant sur son âge réel de 16 ans, dès 1922. Il a grandi et appris la boxe en Louisiane, avant que sa famille s’intalle à Staten Island, le burrough newyorkais à l’écart des quatre autres, où la légende veut que les mafieux italo-américains vivent en paix. Le bougre a d’ailleurs une bonne gueule de stéréotype, et sera cité par Norman Mailer, avec ses confrères Rocky Marciano et « Two-ton » Galento, comme homme de confiance du parrain Frank Costello dans l’anecdote éponyme de Tough guys don’t dance. L’ironie dans le regard de Tony Canzoneri, comme le sourire plein de morgue qu’il arbore en permanence, laissent imaginer ce qu’est sa boxe : le désir macho d’une pure démonstration de supériorité. Le petit « Canzi » (1m63) avance le bras gauche pendant, provoquant la droite adverse de son menton laissé à découvert. Tout est alors affaire de réflexes, qu’il faille reculer, esquiver, faire jaillir son jab ou lâcher son bras arrière. Et l’animal s’applique à battre chacun à son propre jeu, boxant face aux boxeurs et cherchant la bagarre contre les bagarreurs. Dans certaines circonstances, le risque ne paie pas : Canzoneri perdra 24 combats professionnels, et concèdera 10 nuls. La plupart du temps, il en vaudra la peine, puisque le même homme s’imposera à 137 reprises.

« Ce n’est pas pour le pognon. Et ce n’est pas pour l’ovation qu’on vous fait quand vous marchez vers le ring. C’est juste un truc qui vous prend quand l’autre gars se découvre et que vous voyez un tunnel jusqu’à sa mâchoire. » Tony Canzoneri

En 1927, il échoue par deux fois à vaincre le vétéran Bud Taylor pour le titre mondial vacant des poids coqs. Cinq mois plus tard, il s’empare enfin d’une autre ceinture vacante, celle des plumes, contre la légende Johnny Dundee. Le public du Madison Square Garden siffle le nouveau champion : alors qu’il semble évident à la plupart des spectateurs qu’il a ménagé son adversaire vieillissant – les gradins se vident à partir du 7e round – les italiens présents préfèrent honorer ce dernier de leurs chants. L’explication est simple : Dundee est né en Sicile, sous le nom de Giuseppe Corrara, et les régale depuis 1911. Contrairement à lui et à tant d’autres, Canzoneri n’américanisera jamais son nom. La popularité élude longtemps Canzi, malgré un titre des légers ravi au premier round au favori Al Singer dans le même Garden, puis celui des super-légers conquis avec autorité contre l’anglais Jack ‘Kid’ Berg, sans compter une démonstration contre le brillant Billy Petrolle. À son grand dépit, la foule du Garden le bombrde même de huées, mégots de cigares et projectiles divers après une décision partagée emportée sur le prodige Kid Chocolate : il lui faudra rosser le même cubain en deux rounds à peine, deux ans plus tard, pour avoir droit à son premier vrai triomphe.

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Entretemps, Canzoneri a mis en jeu ses titres en légers et super-légers à Chicago, contre le champion local Barney Ross. Né Beryl David Rosofsky, en 1909, l’homme dont le surnom sera repris par le Sylvester Stallone des Expendables est un fils de rabbin pacifiste, dont la vie bascula le jour où son père fut tué en protégeant le magasin familial d’un braquage. Déjà enclin à traîner dans les rues avec des durs de durs, il fut livré à lui-même à l’âge de quatorze ans, entre une mère internée en institution et de jeunes frères et soeurs placés chez des parents. Avec son ami Jack Ruby, l’homme qui tuera Lee Harvey Oswald, Ross entama une carrière de petite frappe, à la solde d’Al Capone lui-même, dans le but « d’exorciser l’amertume et la haine en lui », mais aussi d’acheter une maison pour y réunir sa famille. C’est à cette dernière fin qu’il revendit ses nombreux trophées de boxeur amateur, puis passa professionnel. L’adolescent sombre et révolté qui avait rejeté la foi de son père devient alors, peu à peu, une figure aussi importante que respectée du sport américain de l’Entre-deux-guerres : l’incarnation pour le grand public du « Juif qui rend les coups », et l’illustration de ce qu’un membre de sa communauté peut devenir une star des rings.

Barney Ross est pugnace à l’extrême, mais il est surtout un boxeur réfléchi qui adapte son style à l’adversaire, derrière un excellent jab du gauche, et accélère en fin de round pour impressionner les juges. Entretenant une excellente condition physique, il est qualifié par ses rivaux et observateurs de « boxeur intelligent » et « grand étudiant de son art ». Avant d’affronter Canzoneri, dont c’est déjà le 107e combat professionnel, Ross compte deux défaites aux points pour 44 succès, dont des victoires sur Billy Petrolle et Ray Miller, seul vainqueur par KO d’un certain Jimmy McLarnin. Le 23 juin 1933, 50000 personnes se pressent au Chicago Stadium pour assister à un combat extrêmement serré, où le rythme des 10 rounds est infernal, et les frappes aux reins et au cou nombreuses.

L’arbitre score un match nul, tandis que les deux autres juges donnent la victoire à Ross. Même si l’homme du cru l’a emporté, le public siffle la décision. Impartial, le Chicago Tribune souligne que si le challenger a marqué plus de coups grâce à son jab et sa défense, le champion a montré une puissance supérieure et pris l’initiative de la plupart des échanges. C’est, d’après le journal, le meilleur championnat du monde jamais disputé à Chicago. Les quartiers juifs de la ville sont en liesse. Pour la revanche prévue à New York, en dépit du soutien promis à Canzoneri, Ross pourra compter sur une communauté mobilisée. De quoi remplir le légendaire Polo Grounds, trois mois plus tard. La recette de 100000 dollars, pour 31000 spectateurs payants, est inespérée à une telle époque.

On distingue sur le film du combat combien l’avantage de taille de Ross (1m70) est clair, comme l’est l’opposition des styles. Canzoneri sème toute sorte de pièges pour ouvrir la voie à sa droite, mais Ross mord rarement à l’hameçon. Son allonge et son jab lui donnent le contrôle vers la mi-combat, mais Canzi revient, grâce à cette fameuse droite et aux chants de ses supporters. Jusqu’à faire le show dans la dernière reprise, tout menton dehors. Électrique, le scénario aura été semblable à celui de la première rencontre, à ceci près que le combat aura duré quinze rounds. Canzoneri en perd trois pour coups bas, ainsi que la décision finale, deux juges à un. Barney Ross, dont les deux ceintures mondiales sont confirmées, fût-ce de justesse, peut enfin acquérir pour sa famille la demeure de leurs rêves.

La déception de l’italo-américain ne dure qu’un temps : après ces deux défaites serrées, il demeure aussi actif qu’à son habitude et enchaîne les succès de prestige – Frankie Klick, Kid Chocolate, Cecil Payne entre autres – avant de surclasser son ancien sparring partner Lou Ambers pour récupérer le titre mondial des poids légers… laissé vacant par Barney Ross. Lequel défend cinq fois la ceinture des super-légers, dont un nul contre le même Frankie Klick, puis se lance un nouveau défi à la hauteur de sa propre stature de « Fierté du ghetto ». Il s’agit d’affronter le champion des poids welters, lui-même surnommé « Le fléau des Juifs » : Jimmy McLarnin.

Vu de 2019, le sobriquet a de quoi heurter. Mais, comme évoqué plus haut, l’argument ethnique est à l’époque un atout majeur dont jouent les promoteurs newyorkais, et McLarnin s’est fait connaître des amateurs locaux en démontant l’un après l’autres les champions juifs de la ville. Si son punch – en particulier sa main droite – est redouté, il arbore le visage doux « d’un enfant de choeur croisé avec un ange », comme le suggérera l’historien Bert Sugar. Sans que le lieu de naissance de Jimmy McLarnin soit bien certain – Dublin ou Belfast -, sa famille irlandaise a immigré au Canada alors qu’il avait trois ans. Installé en Colombie Britannique, le jeune Jimmy fut loin de frayer dans des milieux interlopes, et son don pour les sports fut repéré au sein de sa paroisse méthodiste ; s’agissant de la boxe, ce fut d’abord en défendant l’emplacement où il vendait le journal, puis sous l’oeil expert de l’ancien boxeur et entraîneur Charles « Pop » Foster. Le gamin débuta sa carrière professionnelle à Vancouver en 1923, et fit vite admirer sa rare virtuosité sur la côte ouest des Etats-Unis. Rapide et inspiré, il feintait sans cesse et trouvait aisément les ouvertures dans la garde d’adversaires désorientés. Avant de ponctuer chaque nouvelle victoire d’un majestueux poirier sur le ring.

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« Rien de tel que le mariage pour continuer à se lever le matin pour aller bosser. » Jimmy McLarnin

Le premier fait d’armes de Jimmy McLarnin eut des accents tragiques, puisqu’il battit le champion en titre des poids mouches Pancho Villa, qui mourut quelques jours plus tard d’une infection dentaire contractée le jour du combat. Il perdit plusieurs décisions, dont deux face au futur tombeur de Canzoneri Bud Taylor, et sa carrière prit une tournure nouvelle alors qu’il s’installa à New York et y façonna sa réputation de terreur des boxeurs israélites. L’expérimenté Sid Terris fut d’abord vaporisé en une minute trente-six, et McLarnin porté sur les épaules de ses fans du Madison Square Garden. Pour sa première chance mondiale, il offrit ensuite une superbe réplique au champion vétéran des légers Sammy Mandell, futur vainqueur de Canzoneri, finissant le combat tuméfié et battu, mais debout.

Deux ans plus tard, McLarnin prenait deux fois sa revanche sur son adversaire sans titre en jeu, ayant ajusté sa technique, puis dominait les autres champions juifs newyorkais Joe Glick, Joe Sangor, Ruby Goldstein et Al Singer – comme Canzoneri deux mois plus tard -, en plus de Billy Petrolle à deux reprises. Mais l’outrage suprême fait aux boxeurs juifs survint en octobre 1932, lorsque le canado-irlandais devint le 215e et ultime adversaire de l’ancienne idole des poids légers Benny Leonard. L’ombre de l’immense « Sorcier du ghetto » fut harcelée et punie sans merci par McLarnin pendant 6 rounds, jusqu’à un salvateur arrêt de l’arbitre.

« Ne soyez pas l’imitation d’un homme comme Canzoneri, du moins pas une piètre imitation. Ses trucs mourront sans doute avec lui. » Benny Leonard

On mesure donc l’enjeu symbolique du défi de Barney Ross à Jimmy McLarnin, au-delà du titre mondial des welters conquis par celui-ci en mai 1933 – le champion en titre et futur pensionnaire du Hall of fame Young Corbett III avait alors tenu 2 minutes et 37 secondes face à son vainqueur. Plus de 60000 personnes se massent en plein air au Madison Square Garden Bowl du Queens pour assister à l’explication, la plus grande affluence pour un combat de « petits » depuis la victoire de Benny Leonard sur le gaucher Lew Tendler en 1923. S’il avait un avantage de taille sur Canzoneri, Barney Ross se présente plus léger de cinq livres face à un Jimmy McLarnin confiant en ses huit victoires sur d’anciens champions du monde.

Barney Ross vs. Jimmy McLarnin

Pas plus que lors des oppositions entre Canzoneri et Ross ne se distingue un net vainqueur. Aucun ne recule franchement, ou semble encaisser beaucoup plus de coups que son adversaire. Chacun a ses moments forts. À Barney Ross, aussi bagarreur que contre Canzoneri, la plus large palette technique, à Jimmy McLarnin les crochets les plus puissants donnés des deux mains, même si la droite peine à atterrir. Les accrochages sont fréquents, sans que l’arbitre ait trop à intervenir, et nul combattant ne s’impose de près. Ils échangent deux brefs knockdowns, non comptés, au 9e round. Ces deux-là ne se lâcheront pas. Les écarts qu’indiquent les trois cartes des juges en sont d’autant plus surprenants : ils voient tous une large victoire… l’une pour McLarnin, les deux autres pour Ross. Comme Canzoneri, ce dernier devient champion dans une troisième catégorie de poids. La comparaison avec le grand Benny Leonard est désormais envisageable, et ses photos fleurissent aux fenêtres de Williamsburg et du Lower East Side. Cette première rencontre est désignée combat de l’année 1934 par Ring Magazine ; à l’évidence, elle appelle une revanche.

Trois mois plus tard, toujours au Madison Square Garden Bowl, la foule est moindre que pour la première confrontation, peut-être refroidie par quatre reports causés par les intempéries. Ross est fidèle à la tactique agressive lui ayant si bien réussi la première fois. McLarnin ne cède rien lors des 10 premiers rounds, puis semble décliner, pour finir le 15e le visage marqué, glissant deux fois à terre par pur épuisement. Il est pourtant désigné vainqueur sur une nouvelle décision partagée, alors que la foule exprime son mécontentement ; la carte de 10-5 pour McLarnin rendue par l’arbitre Arthur Donovan a certes de quoi surprendre.

« Ce truc vodou devient fatiguant. On croirait que les titres sont gagnés et perdus en marchant sous des échelles, en voyant des paires de corbeaux, en trouvant des trèfles à quatre feuilles et quand des chats noirs croisent votre chemin. » Barney Ross

La belle est cette fois organisée au Polo Grounds, théâtre de Ross – Canzoneri II, un an exactement après le premier combat. Parmi les juges figure l’ancien champion des lourds Jack Dempsey. Dans l’intervalle, Barney Ross a défendu trois fois sa ceinture des super-légers, avant de l’abandonner, puis il a comblé pour partie son déficit de poids sur le tenant du titre des welters. Une fois de plus, les deux hommes s’affrontent crânement ; Bert Sugar les comparera à « deux cerfs furieux entremêlant leurs bois ». De ces 15 derniers rounds de lutte pied à pied entre deux géants de leur sport, la boxe souffreteuse des pénibles années 30 sort rassérénée, elle qui, pour la première fois de son Histoire, fait la part belle à des athlètes de 66kg. McLarnin semble plus juste techniquement et finit moins éprouvé que lors de la revanche, mais Ross boucle le combat en trombe. La décision finale est unanime : pour la douxième fois consécutive, le champion des poids welters cède son titre dès sa première défense. Et la Fierté du ghetto a eu raison du Fléau des juifs.

De 1935 à 1938, Barney Ross combattra 18 fois supplémentaires en welters, dont trois défenses de son titre mondial, pour 17 succès, s’imposant à 3 reprises sur le dur philippin Ceferino Garcia. À 29 ans et pour son 79e combat professionnel – il compte alors 72 victoires, 3 défaites et 3 nuls -, il affronte l’étoile montante Henry Armstrong, délicatement surnommé « Homicide Hank ». Déjà titulaire de la ceinture des poids plumes, Armstrong est un athlète inépuisable, infligeant à chaque adversaire un douloureux passage en lessiveuse de près. Sans être un vieux boxeur, Ross, lui, approche sa date de péremption : les réflexes et la vigueur de ses guerres contre McLarnin et Canzoneri lui font défaut. Il subit une terrible punition lors des premiers rounds, avant qu’Armstrong ne lève ostensiblement le pied. Barney Ross tiendra jusqu’au terme de son dernier combat professionnel, comme de tous les précédents, non sans avoir refusé plusieurs fois à ses hommes de coin de jeter l’éponge.

Au-delà de posséder l’un des beaux palmarès de l’Histoire de la boxe, Ross finit donc champion du tournoi de prestige l’opposant à Canzoneri et McLarnin, avec quatre victoires pour une unique défaite, en cinq combats certes serrés. Reste à décider de la place de dauphin. En mai 1936, Tony Canzoneri a donc repris son ancien titre en poids légers, et reste depuis sur 10 victoires. De son côté, McLarnin a annoncé sa retraite à l’issue de sa trilogie face à Ross, mais la perspective d’un succès facile sur un Canzoneri plus petit et émoussé, tel le Benny Leonard de 1932, est alléchante.

Les deux combattants s’affrontent au Madison Square Garden, et la différence de stature est aussi nette pour le champion léger face à son adversaire welter que contre Ross. Pire, alors que chacun regagne son coin après avoir reçu les consignes de l’arbitre, un gag impensable se produit : le micro de l’annonceur est relevé trop tard, et Canzi s’y cogne, récoltant ainsi une coupure au front avant même le premier coup de gong. Visiblement perturbé, il subit dans le premier round les assauts furieux de McLarnin, qui le touche de multiples coups puissants, l’acculant plusieurs fois dans les cordes.

Pour Canzoneri, l’entame est cauchemardesque. Il réagit alors comme le grand champion qu’il est : dès la deuxième reprise, il stoppe d’une droite puissante la marche en avant de son adversaire. Ayant recouvré tous ses esprits, il entame alors un incroyable festival, dominant McLarnin dans le timing et l’initiative, et contrariant les offensives du canado-irlandais par ses incessants mouvements de la tête. Il domine son sujet comme rarement face à un adversaire de premier plan, et supérieur en taille. Pour les trois juges, il emporte 8 des 9 derniers rounds, donc une décision unanime. Le boxeur de Staten Island vient de signer son dernier chef d’oeuvre. Quatre mois plus tard, Lou Ambers gagne nettement la revanche accordée par Canzi, lui reprenant le titre mondial des légers.

Son second affrontement avec Jimmy McLarnin est programmé un mois plus tard au Madison Square Garden, dernier chapitre de la guerre entre les authentiques chefs de gangs newyorkais qu’ils campèrent aux côtés de Barney Ross. McLarnin est remonté comme un ressort. Plus patient, il attend les ouvertures, et met Canzoneri à terre dès le deuxième round. Pour l’italo-américain, c’est un cruel retour à la réalité. Blessé à la bouche à l’entraînement, il finit le combat littéralement défiguré par le martèlement du gauche de son adversaire. La foule réclame à l’arbitre Billy Cavanaugh d’arrêter le massacre : celui-ci refuse, par respect pour un boxeur alors jamais mis KO en 144 combats, qui se s’inclinera ainsi qu’aux points.

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Fort de ce succès, Jimmy McLarnin dispute un dernier combat professionnel face à Lou Ambers, achevant sa carrière sur une véritable démonstration soldée par une décision unanime en sa faveur. D’une densité exceptionnelle, son palmarès compte alors 55 victoires, 11 défaites, et 3 nuls. Il a remporté les deux tiers de ses 27 rencontres avec des champions du monde et futurs membres du Hall of fame.

Six mois plus tard, Lou Ambers affronte à nouveau Canzoneri, qu’il surclasse aux points en 15 rounds. C’est le dernier des 21 championnats du monde disputés par Canzi, pour 11 succès et 10 défaites. Les 30 mois suivants, il dispute 23 combats contre des adversaires de moindre calibre. Le dernier d’entre eux, en novembre 1939, est l’invaincu Al « Bummy » Davis, de douze ans son cadet, dans un Madison Square Garden devenu au fil des ans le repère de Tony Canzoneri. Le crochet gauche létal du jeune puncheur lui permet alors l’impensable : au 3e round, il met KO le grand ancien. Lequel peut néanmoins se satisfaire des huées du public newyorkais à son vainqueur, tandis qu’il lui réserve une dernière ovation. Une savoureuse inversion des rôles, huit ans après les siffets du Garden pour sa victoire sur Kid Chocolate.

McLarnin retraité, avec « Pop » Foster

D’un prestige comparable acquis sur le ring, les trois rivaux ne seront pas égaux dans la retraite. Jimmy McLarnin combattit moins que ses pairs, et n’était pas non plus harcelé par les mêmes démons : il investira sagement ses gains en carrière, ouvrira un magasin d’électroménager, et vivra le temps de voir partir ses enfants, avant d’enterrer son cher entraîneur « Pop » Foster, puis son épouse Lilian. Et plus encore : Jimmy McLarnin mourra le 24 octobre 2004, à l’âge de 96 ans. On dira de lui que « hormis ses phalanges brisées, son physique évoquait celui d’un homme ayant toute sa vie vendu de la lingerie ».

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Après Pearl Harbor, Canzoneri tentera la conscription : sans que personne n’en tombe de sa chaise, on lui diagnostiquera un problème de vue. Il s’agira alors de jouir encore de l’adrénaline de la célébrité : ce sera le cas lorqu’il formera un duo comique sur Broadway. Au chirurgien chargé de rafistoler son muffle couturé de cicatrices, il demandera de le « laisser un peu laid », histoire d’être toujours reconnu. Son goût pour la grande vie – et le divorce concomitant – auront vite raison de ses gains en carrière. Il finira amuseur de clubs, et prête-nom pour un restaurant dont il viendra chaque soir saluer la clientèle. Tony Canzoneri mourra seul, dans une chambre d’hôtel, d’une crise cardiaque. Il avait 51 ans. McLarnin et Ross porteront son cercueil.

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Dès sa retraite sportive, le second nommé sera prompt à devenir un oiseau de nuit, absorbant de pleines cargaisons d’alcool et de cigarettes pour éloigner les fantômes de son adolescence. Contrairement à Canzi, il sera déclaré apte au service, et y montrera la même bravoure qu’entre les cordes. Une nuit de novembre 1942, à Guadalcanal, protégeant quatre marines blessés, il tiendra tête, seul, à une escouade japonaise, et en obtiendra la Silver Star. Souvent le destin se montre mauvais payeur : soigné pour la malaria et diverses blessures, il rentrera au pays accro à la morphine, puis à l’héroïne. Une nouvelle addiction dont il triomphera, mais la clope aura sa peau dure de Fierté du ghetto : c’est un cancer de la gorge qui emportera Barney Ross, à 57 ans. Non sans qu’il ait pu témoigner au procès de Jack Ruby.

Ross, McLarnin et Canzoneri sont entrés au Hall of fame en 1956. Ils sont les héros oubliés de la dernière époque de la boxe dominée par les européens et leurs descendants. Déjà, en juin 1938, une revanche expéditive sur l’allemand Max Schmeling avait élevé au rang de superstar l’immense puncheur Joe Louis, surnommé le « Brown Bomber ». Il sera le champion aseptisé de l’Amérique triomphante de l’Après-guerre, tandis qu’explosera le petit garçon qui portait son sac d’entraînement à Detroit, au temps des premiers matchs mythiques entre les idoles des italiens, des juifs et des irlandais de New York. Le môme s’appelait Walker Smith Jr, et percera sous le nom d’emprunt de « Sugar » Ray Robinson. En août 1943, il infligera à Henry Armstong le même genre de punition respectueuse qui mit fin à la carrière de Barney Ross. L’Histoire de la boxe se confond avec celle des États-Unis. Les histoires de boxeurs, elles, ne changeront jamais.

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