Un cri s’est éteint

 

Un homme est assis dans un canapé, écoutant son fils d’une vingtaine d’années s’épancher sur sa souffrance d’enfant de junkie. Le gamin finit par lâcher qu’il l’aime encore. L’homme en est bouleversé. Alors que son visage se tord en un masque d’émotion pure, il laisse échapper un grand cri, presque inhumain.

C’est la scène la plus emblématique de l’histoire d’Intervention, diffusée sur la chaîne A&E, docu série où des drogués sont mis en demeure par leurs proches d’accepter une thérapie. Intervention dure depuis 20 saisons, preuve d’un voyeurisme judéo-chrétien solidement ancré dans la psyché du grand public américain, avec une prédilection pour les récits de rédemption de semi-célébrités sur le retour. Avec Rocky Lockridge, il en eut pour son argent.

Entre un passé de champion du monde de boxe et un présent de SDF constamment défoncé à la gnôle et au crack, la vie tragique de l’homme de Tacoma était pain bénit pour les diffuseurs. La séquence eut un tel succès qu’elle valut à Lockridge la douteuse consécration de devenir une icône d’internet, sous la forme de memes et gifs animés intitulés « best cry ever » , balancés à l’envi pour railler en ligne tout moment de faiblesse intempestive. Pour la plupart de leurs utilisateurs, Rocky Lockridge, mort hier à l’âge de 60 ans, était l’illustration quintessencielle de ce qu’est une poule mouillée.

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On moque parfois la douleur d’autrui parce qu’elle nous fait peur. Souvent, aussi, parce que l’on est très con, ignare, voire les deux. Dans ce cas précis, la seule certitude est que peu de ceux qui se payèrent la tronche de Rocky Lockridge eurent le dixième du courage qu’il montra sur le ring. Parce que les plumes et super-plumes des années 80 étaient des paniers de crabes très densément peuplés.

Il y survécut grâce à sa vitesse de bras, sa technique solide de près comme à mi-distance, et ce qui sépare les tout bons du commun des boxeurs : un déplacement intelligent, qui lui permettait de trouver les appuis, les angles et la distance pour faire parler un punch à estourbir les boeufs. Jugez plutôt : 36 victoires sur 44 avant la limite. Les connaisseurs apprécieront la qualité de son travail de positionnement pendant les 98 secondes qui précédèrent l’anesthésie au premier round de Roger Mayweather, oncle de Floyd Jr, alors invaincu et champion WBA à 130 livres (*clin d’oeil appuyé*).

Lockridge compte aussi une victoire sur le dur ougandais Cornelius Boza-Edwards, et contre l’australien Barry Michael, face auquel il reconquit une ceinture mondiale. Sans doute aurait-il dû enregistrer d’autres succès de prestige, mais il perdit plusieurs décisions serrées, de la désillusion cruelle au vol à main armée. Il offrit ainsi à l’assassin patenté qu’était le Julio César Chavez de 1986 son combat le plus difficile à date, après avoir perdu de façon douteuse sa première confrontation contre Eusebio Pedroza – des images montrent d’ailleurs le panaméen avaler quelque chose entre deux rounds -, et surtout subi un cas d’école d’arbitrage à la maison face à la légende locale Wilfredo Gomez dans la fournaise du Coliseo Roberto Clemente de San Juan, Puerto Rico.

Trente ans plus tard, quantité d’amateurs de boxe se répendent en pleurnicheries interminables à la moindre décision serrée défavorable à leurs chouchous : gageons qu’un fan club contemporain de Rocky Lockridge aurait déjà plastiqué les locaux de plus d’une fédération mondiale. Moins polémique, la défaite de l’américain contre son compatriote Tony « The Tiger » Lopez fut désignée combat de l’année par The Ring en 1988 ; également perdue par Lockridge, la revanche fut son ultime championnat du monde. Il effectua un bref comeback en 1992, pour deux défaites aux points face aux étoiles montantes des poids légers Rafael Ruelas et Sharmba Mitchell.

Sur les 9 défaites de Rocky Lockridge en professionnel, une seule survint avant la limite, sur une erreur d’inattention punie d’un court crochet droit du portoricain Juan Laporte, pas vraiment un manchot des rings. C’est dire si Lockridge était robuste et résilient, malgré le pedigree de ses vainqueurs et les débuts précoces de ses addictions – lesquelles peuvent expliquer une certaine propension à la fatigue pendant les ultimes reprises d’un combat long.

Il était même l’exact contraire d’une poule mouillée, comme put encore en témoigner, il y a cinq ans, un jeune crétin qui choisit bien mal à qui chercher des crosses en pleine rue,  et finit immortalisé sur Youtube face contre terre. Rocky Lockridge ne fut ni le premier, ni le dernier champion de son sport à tout sacrifier à ses démons. La liste de ses erreurs fait peut-être plus d’un seul tome. Mais j’invite ceux qui ricanèrent de l’être cabossé de l’épisode 113 d’Intervention à s’imaginer eux-mêmes après 12 rounds contre le Julio César Chavez de 1986, avant de songer à moquer encore le cri de Rocky Lockridge.

Ce cri s’est éteint à jamais hier. Mieux vaut donc se rappeler une image, celle d’un champion.

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4 commentaires sur “Un cri s’est éteint

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