Les Tortues, Loys Masson

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Un homme jamais nommé raconte sa vie de « vieil homme » âgé de cinquante-neuf ans : la face crevassée par la maladie, rescapé du naufrage de la Rose de Mahé, dont il est le seul survivant avec Bazire, il se tient désormais loin de tout rivage et vit solitaire, en complète harmonie avec ses – rares – voisins, la flore, et la faune. Exception faite des tortues, qu’il hait. Le mulâtre Bazire, lui, en est nostalgique. Deux fois l’an, ils évoquent leurs souvenirs en buvant du rhum. Dans les traits de son ancien camarade d’équipage aux lèvres inexistantes, le narrateur reconnaît d’ailleurs une tortue. Les deux ont-ils survécu pour se remémorer l’épisode maudit, ou bien pour s’entretuer ? Il faut lire la description des vertébrées tétrapodes en réprouvées de Dieu, absolu régal de lecteur, pour saisir la profondeur du traumatisme y étant associé : « Serpent qui se cache d’être serpent. Diable sous masque de mendicité. Faux Job. Sisyphe pire, qui transporte son rocher et qui est son rocher. » Echkart, feu le très opportuniste et amoral capitaine hollandais « taillé à coups de couteau à saigner les porcs » de la Rose de Mahé, est dépeint avec une même efficacité.

J’aime tout ce qui vit, j’ai le droit de l’écrire. Je suis charitable envers chacun. Il est une seule créature pour laquelle je fasse exception : c’est la tortue. Celle-ci je la hais ; de toute l’ardeur même que j’apporte à mon commerce de vieil homme avec la continuelle jeunesse de la terre. En ce qui m’entoure, dans tout ce décor végétal et animal et minéral, coloré ou frissonnant, frais de feuilles ou chaud de poil ou de plumage ou de silence, j’essaie sinon d’oublier, de désarmer mon passé. En la tortue je le retrouve, immédiat ; et alors mon visage grêlé, cette pauvre et sale chose variolée qui était un visage d’homme, recommence à brûler comme si j’avais Satan sous la peau. Tous les chemins de miséricorde sont à suivre de nouveau vers la cité promise; et l’accès en redevient à jamais interdit et l’épouvantable océan envahit la terre… et je n’ai plus devant moi, pierres, plantes ou bêtes, que le pont de la Rose de Mahé.

… La Rose naufragée corps et biens. Corps et âmes et tout. Loin des cales de grâce. Pour toujours.

Où je trouve une tortue, je la détruis.

Au temps des événements tragiques relatés dans Les Tortues, le matelot partage avec Eckhart une éducation aux lettres grecques et latines, ce qui en fait son favori. Le capitaine sent un coup fumant à la réception d’une lettre mystérieuse, et cherche une cargaison pour financer sa chasse au trésor et quitter enfin les Seychelles, où la variole se répand à toute allure. Ce sera un lot de tortues vivantes, gardées dans un enclos sur le pont. Elles font finalement une sorte d’alibi plus qu’autre chose, et ne rassurent pas l’équipage. Le revenu d’appoint qu’elles rapporteront couvrira les faux frais mais n’importe guère : Eckhart a enfin identifié aux Seychelles celui de ses anciens complices qui s’est approprié leur magot et compte bien lui faire avouer là où il repose. Il l’enlève, donc, et la Rose de Mahé lève l’ancre. Puis le capitaine cuisine quotidiennement ce Vahély grand et maigre, aux allures sinistres de faucheuse presque aveugle, pour qu’il livre son secret. Les jours s’écoulent presque paisiblement au regard des circonstances jusqu’à ce que des tortues frayent ; insupportable au narrateur, le spectacle est un présage. L’équipage balance le matelot dans l’enclos pour le guérir de sa phobie ; l’expérience s’avère abominable.

Il y eut les effluves d’un port derrière l’horizon. Comment naviguions-nous ? Qui avait la main sur les points cardinaux dans la barre ? Nous l’évitâmes. C’était un pays transparent où les hommes aimaient, où ils étaient satisfaits, sages et tendres : il nous était interdit. Il y eut un foisonnement, un frémissement d’épices et d’air léger : un autre port. Il était enveloppé comme une femme riche dans la soie de son après-midi. L’étreinte ! Ah étreindre, redevenir des humains ! Y avait-il encore en nous ce rêve de possession blotti sous la carcasse ? Un vieux mot inutile rouillait dans l’embrun : l’ancre. La chaîne en était brisée. Rien ne mordrait jamais en notre faveur le corail de la prévenance. Le sel, le feu sur notre peau : elle ne s’apaiserait plus sous l’huile douce de la peau des femmes ni même sous la rosée du sommeil, à terre, parmi les arbres…

Le mal, peu à peu, s’empare de la Rose de Mahé : Eckhart a causé son irruption, les tortues l’incarnent, la variole le symbolise, le narrateur constate son triomphe avec effroi – lui-même sera poussé à d’horribles extrémités, tandis que Bazire embrassera la situation et l’encouragera à endormir sa conscience à grand renfort de rhum. Le mirage d’un chandelier à sept branches, aperçu plusieurs fois au cours de l’épopée maudite, renvoie comme l’annonce Éric Dussert dans la préface à l’atmosphère d’apocalypse qui gagne le navire, théâtre d’un terrible huis clos. « Un bateau est un monde dans le monde ; autonome, et que le monde dès lors ne prend plus en charge. Un défi. Il fait sa route dans l’hostile sans pouvoir espérer le bénéfice d’une quelconque connivence avec les éléments. On y est absolument livré. » Petit à petit, la corruption dévore l’équipage. « D’aller ainsi avec nous la maladie flambait dans un continuel devenir ; elle ne suivait pas, elle accompagnait ; elle n’était pas notre ennemie mais nous-mêmes. » Au narrateur qui se croit contaminé, Bazire assure qu’aimer les tortues le sauvera. « Mais ce sont les plus pitoyables des créatures et quand elles aiment quelqu’un, celui-ci devient riche de toute la pitié du monde. » Dans le final d’épouvante, où l’odeur du mal est de retour et l’alcool abolit les frontières temporelles, Bazire est toujours là. Qui survivra ?

« Le lendemain il nous fut dit qu’il fallait patienter. Raisons indépendantes de la volonté de Barclay… Le capitaine se décida pour l’attente, hélas. S’il avait suivi l’espèce d’instinct qui le poussait à refuser – je l’aurais dissuadé la veille chez le stevedore, si j’avais osé – j’aurais un autre visage parmi mes vanilliers, j’en suis certain, et un autre cœur et probablement une espérance : la tranquillité paresseuse des vieilles gens. Hier c’était la saison des fleurs où je suis le béni provisoire de Dieu. Elle a passé. Le vert des tiges a forci. Il y a quelque chose de charnu en elles maintenant et autour d’elles, dans l’air, alors que l’atmosphère dans la vallée était toute de fiançailles : de demande, de caresse lointaine, de prière. Il faut s’engager sur la route de l’année prochaine à présent, avec cette halte de quelques semaines, cette vague béatification de l’époque du séchage. Y arriverai-je ? (…) La mort allonge vers moi son pas. »

Si l’intrigue seule des Tortues assure l’intérêt du lecteur, quand bien même Masson s’autorise presque le même procédé que Melville dans Moby-Dick pour divulgâcher l’identité des survivants de la Rose de Mahé – il fallait bien que le narrateur en soit pour raconter l’histoire, et un Bazire vieilli apparaît dès les premières pages – c’est la langue élégante, poétique et rythmée du véritable obsédé de la métrique qu’est l’auteur qui en fait un chef d’œuvre. Qui d’autre aurait fait de la variole « un silencieux éclatement de pustules » ? Comme tous les grands, il avait le sens du temps qui s’écoule ainsi que celui de la description, des portraits – on l’a vu – ou paysages toujours inquiétants, à la fois splendides et riches de détails funestes. Disparu en 1969, le résistant communiste originaire de l’ïle Maurice Loys Masson n’est guère connu de la postérité. Entre les romans et la poésie, il a pourtant dédié sa vie à l’écriture ; on le compara à Saint-John Perse et Henri Michaux loua « l’un des seuls poètes d’à présent qui ait une voix ». Masson fut un auteur prolifique et malgré tout Les Tortues, la plus fameuse de ses œuvres, demeure une référence d’initiés depuis 1956. Il s’agit d’ailleurs d’un roman de son temps ; le visage « enfantin » des Africains, tel celui de l’homme d’équipage Maccaïbo, aurait de quoi faire réagir aujourd’hui, mais Masson joue le contrepied quasi immédiat en évoquant aussi les Européens de « ce blanc faux qui est la pauvreté et la mort d’une couleur », eux qui constituent une « race suspecte se prétendant reine ».

Nous étions seuls sur la rade à part quelques chalands pesamment amarrés, solitaires eux aussi, confinés chacun à son lagon d’eau morte. La mer était plate, absurde dans cette fin de jour. De rares oiseaux marins vaquaient encore, mais sans cris et sans querelles, eux si batailleurs d’habitude – me pénétrant de gêne : comme s’ils n’étaient pas du monde vivant, ceux-là, comme s’ils venaient après le coucher de leurs congénères diurnes du monde du silence et de la mort et que la jeune nuit les délivrait, en préface à ses maléfices quotidiens. Le temps était franc de toute hypothèque de nuages qui auraient pourtant donné quelque réalité à ce ciel où les étoiles ne se montraient pas encore ; c’était l’époque de la jonction du soleil et de la lune où soir ni aube ne sont pleinement eux-mêmes, où il y a ce lent mariage au-dessus de nous – et en nous des humeurs contrariées, soudain accordées, des deux astres – ces épousailles maladives, prometteuses d’on ne sait quel imprévu…

Un roman aussi sublimement écrit, dépaysant en diable, en prise directe avec la souveraine et obsédante question du mal, plein d’un suspense vénéneux et où l’on s’insulte à coups de « Fils de cul » ? Ne vous éreintez pas à chercher mieux pour cet été.

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