J’ai (pas) accusé… !

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Voici environ trente ans, pour m’occuper pendant les cours d’école de commerce auxquels j’assistais peu, j’écrivais pour la feuille de chou des élèves ; on allait la photocopier dans les locaux d’une mutuelle étudiante partenaire avant de la vendre à 10 francs, ce qui nous payait des bières, des pizzas et parfois un nouveau Macintosh. S’il y était largement question de l’actualité festive, cuites et chopes en tout genre, on tentait à l’occasion d’aborder des sujets plus sérieux. Je me rappelle par exemple avoir proposé un décryptage des législatives de 1997 dont je suis à peu près certain qu’il fut lu par moins d’une douzaine de mes condisciples.

Et puis j’eus mon moment Pulitzer, enfin plutôt celui où j’aurais pu faire œuvre utile. Parmi les nombreuses associations étudiantes présentes sur le campus, certaines offraient des petits boulots, essentiellement des enquêtes téléphoniques commandées par des clients privés attirés par leur prix compétitif. C’était avant qu’internet eût révolutionné les études marketing. Les membres cooptés de ces « Junior Entreprises » assuraient la vente et la supervision des enquêtes dans le respect d’une loi spécifique de 1967.

Le hic, c’est qu’ils trichaient.

On ricanait volontiers des costumes et des tailleurs de ces (très) jeunes cadres aux dents longues qui bossaient à l’heure où leurs condisciples faisaient la bringue, mais enfin nombreux étaient ceux qui gagnaient grâce à eux un appréciable surcroît d’argent de poche, voire de quoi rembourser leur emprunt étudiant. J’ajoute qu’une expérience comme membre de junior entreprise constituait un sésame pour les premiers emplois les plus convoités de l’époque, qu’on parlât de banques d’affaires ou de cabinets de conseil en stratégie aux noms anglo-saxons à rallonge.

Bref, les membres des « J.E. » jouissaient d’un prestige certain. Le hic, c’est qu’ils trichaient. Il ne fallait pas laisser traîner ses oreilles bien longtemps pour apprendre comment certains de ces loups de Wall Street en culotte courte avaient recours au portage bancaire pour dépasser leur plafond légal de rémunération, continuaient à palper une fois diplômés ou bâclaient les recommandations censées accompagner le résultat des études vendues. Le tout dans une école dont ils utilisaient le nom, au nez et à la barbe de son administration.

Si seulement.

Quand je n’étais pas bourré de la veille, il m’arrivait alors de me rappeler certains principes de jeune déjà cynique, mais pas complètement. Je me mis en tête d’interviewer le président d’une des associations en question, fameux pour son air matois et son cabriolet BMW, histoire de lui coller le nez dedans. On convint d’un entretien en deux parties ; pendant la première, je posai des questions aimables dans une ambiance détendue avant de lâcher en guise d’amuse-bouche pour la suite de quoi nous parlerions cette fois-là, c’est-à-dire les fraudes.

Le lendemain, mon principal témoin vint me voir catastrophé en bafouillant « Je nierai ! », et une copine travaillant pour l’association m’expliqua avec un peu de mauvaise humeur qu’on lui avait collé une saine pression pour la fermer. Le soir du second round, le type se pointa flanqué de son trésorier. Aucun des deux n’en menait large. J’invitai le sous-fifre à quitter la table avant d’entendre mon nouveau meilleur ami se répandre en promesses d’apocalypse si d’aventure de telles allégations venaient à fuiter sur papier – d’ailleurs, il démentait.

Les yeux dans les yeux, il démentit.

Faute des leviers ou de l’aplomb nécessaires, plutôt que me menacer, il préférait ainsi me mettre face aux dégâts irréversibles que mon attitude causerait à ma chère école et à tous les étudiants concernés. Et ça fonctionna. Je finis par fermer mon calepin et lui demandai, promettant un « off record » complet, ce qu’il en était vraiment des graves tricheries commises dans l’association qu’il présidait. Je savais. Il savait que je savais. Les yeux dans les yeux, il démentit. L’interview parut sur deux pages, ne traitant qu’à la marge de problèmes mineurs et omettant le salement cradingue. Je retournai à la Kronenbourg, une scolarité fondée sur l’absentéisme et mes articles sur des sujets rivalisant d’inutilité. Diplôme en poche, mon interviewé intégra une société prestigieuse au nom anglo-saxon à rallonge.

Environ trente ans après mon moment Pulitzer, enfin plutôt celui où j’aurais pu faire œuvre utile, je suis retombé sur le type au hasard des algorithmes. Devenu promoteur immobilier, on l’interrogeait sur son éventuelle implication dans une affaire de corruption liée à l’attribution d’un marché public. Il démentait.

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