Version audio :
Un jeune type prend ses fonctions d’agent d’accueil et de sécurité près d’un escalator qui descend sous la pyramide du Louvre. Il laisse entendre qu’il est étudiant à Jussieu, donc employé à titre provisoire. En uniforme « anthracite, morne« , il oriente les porteurs de sacs et parapluies au vestiaire, les pilotes de poussettes vers l’ascenseur. Et c’est tout pour ce poste-là. Au gré des rotations, les autres ne semblent guère plus exaltants, mais tous composent un métier en bonne et due forme, son « deuxième cette année après le grill d’un fast food ». Tous les jours chacun se voit affecté côté Richelieu, Sully ou Denon. Mieux vaut éviter Sully, « un isthme battu par les vents ». Le travail, ici, n’a pas grand sens, dénué d’enjeux ou d’objectifs. Il consiste avant tout à enchaîner les heures d’attente.
Un lieu de culture et d’aliénation
S’il émane du discours du garçon une mélancolie certaine, son propos reste descriptif avant tout, il plante très efficacement le décor moins majestueux qu’écrasant de ce drame languide, puis aligne les descriptions plus fines de ses recoins – ah, l’ascenseur en tube ! – ainsi que des activités et évènements dérisoires dont il est l’acteur ou le témoin. Ses phrases sont lancinantes, élégantes, s’allongent volontiers et bercent au rythme de leurs virgules. Sous la plume de Stéphane Guyon, l’entrée monumentale du musée le plus visité du monde, accès à la quintessence de la culture, s’avère avant tout un lieu d’aliénation. Dans la chaîne alimentaire ici décrite, l’agent d’accueil et de sécurité affecté à la pyramide est l’inférieur de ceux qui surveillent les galeries – le lecteur, comme le protagoniste, n’aura pas d’œuvres à contempler – ou qui répondent aux questions des visiteurs : dignes d’authentiques rapports humains, eux sont embauchés par le musée et pas par un sous-traitant. Tout juste notre héros et ses homologues s’imaginent-ils surpassant en noblesse les vigiles qui veillent sur les centres commerciaux.
POSTÉ LÀ, AU BELVÉDÈRE, au-dessus du trou dans lequel fourmille le musée, il me suffit de plisser les yeux, de me forcer à mal voir pour que se dessinent la structure, les lignes de force, ces territoires imbriqués et étanches traversés par des cohortes plus ou moins fournies d’individus qui ne se rencontrent pas, ou peu, ou seulement sous des conditions jamais claires. Mille courants soufflent sous la pyramide, nous ballottent d’une rive à l’autre, d’une solitude à l’autre, nous arrachant aux herbes folles que nous tenions bon pour nous expédier vers un groupe auquel on nous prête une plus grande ressemblance, un vague lignage, comme si une loi remettait de l’ordre parmi des objets de nature différente. On ne le remarque pas au début mais quelque chose de physique agit sous la pyramide. L’espace se distend, des parcelles apparaissent, des frontières se font jour et tracent des trajectoires que nous suivons par habitude, le long des murs, saluant les mêmes collègues, reliant les mêmes points invisibles qui nous tiennent à l’écart d’un voisinage dont nous apercevons pourtant quelquefois, confusément, l’enthousiasme.
Parmi ces ombres portant un uniforme qu’il faudra restituer en fin de contrat, on se ment juste ce qu’il faut pour tenir. L’apathie consubstantielle au travail calme les envies de lutte sociale. On en reste aux velléités, pour le principe et par jeu, les deux euros de plus sur la prime de repas ont des allures d’Alsace-Lorraine. Car l’ennui est un ennemi encore plus redoutable et maltraitant que le patron lui-même. Le héros imagine ce dernier vendre les services de ses collègues : « Boutonnant la chemise blanche que m’a prêtée l’entreprise, je me demande si durant les négociations sont évoquées la résistance des agents, leur condition physique, leur docilité, etc., comme on s’enquiert de la robustesse des bœufs lors d’une foire agricole. » Il finira par le rencontrer.
Telles les algues géantes qui boisent l’Atlantique Nord
Vu d’aussi bas, donc, les enjeux minuscules se font colossaux ; ainsi, l’occupation de l’unique chaise à disposition des quatre agents du poste où l’on passe les sacs aux rayons X. Entre Alain Touraine et National Geographic, le narrateur décortique aussi les routines en coulisses, du vestiaire à la salle aveugle où l’on déjeune et discute de ce que vaudraient au lit les filles de l’équipe. Il s’approprie les espaces, les objective, en fait son sujet d’étude. L’important est d’y mettre des mots. Car les mots lui importent : froissées au fond de sa poche, dissimulées à son encadrement, une page de Michaux, une de Céline, une de Debord lui permettent de tenir un jour de plus. Son paradoxe est qu’il affirme se complaire dans ce rôle déshumanisé, ou plutôt qu’il aime à ne pas faire de vagues, ironique presque malgré lui, jeune homme ayant pleinement saisi les fondamentaux darwiniens du travail au XXIe siècle. « Je me sens ici à ma place, taillé pour les périodes d’essai ».
CONTACT FROID, DOUX, caressant de l’aluminium brossé, surface lisse du verre, nervures du bois, peinture craquelée du dossier de la chaise, douceur des dalles polies, nervurées elles aussi, striées, sur lesquelles glissent les semelles, équilibre pesant des plots, lestés à leur base, tels des épingles piquant la toile d’un espace trop vaste, fatigués par tant de sollicitations inutiles, roulant, déroulant nerveusement le ruban dissimulé dans leur axe, par ennui.
Si je sens tout cela, c’est que mes mains, mille fois, ont effleuré, caressé inconsciemment les éléments inertes, fonctionnels qui meublent mon poste et me sont devenus aussi familiers que le lit sur lequel je dors.
Je sais où, mieux que personne.
Parfois, j’en viens à me demander si je n’ai pas, avec les choses, un lien plus intime encore qu’avec les êtres qui passent devant moi et dont je scrute les sacs aux rayons x, réoriente les trajectoires, abreuve les cervelles d’indications pratiques – ascenseur, métro, toilettes… Qu’ils me croient moi plus que le plan qu’ils ont entre leurs mains me sidère.
Et moi, leur ferais-je confiance ?
Aucun d’eux ne me paraît aussi fiable que le garde-corps de verre et de métal, scellé dans la dalle, auquel je m’appuie et qui m’apporte un peu de soulagement. À ces milliers d’individus, je ne confierais pas le soin d’apaiser les douleurs de mon dos, alors mon chemin ?
Il y a des jours où je crois cela, que plus rien ne me lie à eux, des jours où ce que j’aperçois dans leur regard, quand eux ne me regardent pas, me démonte littéralement et me rapproche un peu plus du monde des choses.
Pour s’occuper, le héros complète mentalement les biographies de ses collègues, de ses chefs, de sa logeuse – merveilleux portrait que celui de l’épouse d’un cardiologue qui préfère les paiements en liquide et dont il se réjouit de savoir qu’il contribue au bien-être de la fille étudiante en surpayant son placard à balais. S’ajoutent à ce bestiaire des clandestins de la cour du Louvre, tel Beau Sourire le vendeur à la sauvette ou un inquiétant receleur de livres piqués chez Gibert. La méfiance du gibier connaît certes une progression et un dénouement – à force de lectures subversives, sa conscience politique qui « geint et se tortille, d’une fesse à l’autre, sur (sa) chaise : on dirait un embryon » se manifestera peu à peu –, mais ce qui en reste des semaines après sa lecture est l’image de ces humains comme suspendus sous la base du polygone géant, exploités sans avoir à rien produire, à la fois méprisés et invulnérables, éléments de décor qu’une formidable comparaison assimile aux « algues géantes qui boisent l’Atlantique Nord ». Dans une langue remarquable, sans sacrifier la forme romanesque à un propos misérabiliste ou démonstratif, Stéphane Guyon donne à découvrir tout un angle mort d’une réalité archiconnue. On n’en demande pas beaucoup plus à la littérature.